‹ Contes en proseChapitre 12 sur 20 · UN MOT D'AUTEUR IO · texte numérisé non relu

UN MOT D'AUTEUR IO

Très ému, je balbutiai quelques compliments, en osant à peine lever les yeux sur le grand homme, et, forsqu'il remit le nez dans son assiette, j'examinai les lieux honorés par sa présence, le nid de l'aigle; mon regard respectueux s'arrêta tour à tour sur le râtelier des pipes, sur la fontaine à bière, sur l'immense feutre du poète, suspendu à une patère. Les peintres qui fréquentaient ordinairement la Brasserie de l'Avenir en avaient décoré les murailles de séditieuses caricatures et de truculentes ébauches. Le portrait du patron, gros sac à vin, dont l'ignoble original assaisonnait en ce moment la salade de haricots, coudoyait une nature morte — la douzaine d'huîtres avec le citron et le couteau — assez bien « chiquée ». Un Napoléon III, seulement vêtu du grand cordon de la Légion d'honneur, était entouré de divers paysages, dont la fumée des pipes et des soupes au fromage n'avait pu éteindre les tons brutaux et canailles; et cela évoquait, non l'étude consciencieuse de l'artiste devant la nature, mais le temps perdu par les rapins en bordée, les interminables parties de billard à la casserole chez la mère Alexis, à Marlotte, et les tours de Marne en canot, où la chanson d'une femme en cheveux, assise au gouvernail, déshonore la mélancolie du crépuscule. Sur le panneau principal, au-dessus de l'énorme poêle de faïence, une grande blonde écait peinte toute nue, avec des bas rayés en long et des

bottines roses, portant trois choppes mousseuses sur un plateau.

Ce fut au milieu de ce musée qu'Albert Merlin, tout en savourant son mazagran, me fit l'honneur de développer devant moi ses théories sociales, artistiques et religieuses. Je l' écoutais avec une admiration mêlée d'épouvante, — car il venait de décréter, en quelques phrases pleines d'éloquence, l'abolition de la prosodie et de la religion catholique, — quand la porte de la brasserie s'ouvrit, et une jeune femme, jolie brunette assez bien nippée, entra dans une bouffée d'air humide, courut s'asseoir à côté du poète, lui prit la tête à deux mains et lui dit tout haut dans l'oreille :

— Donne-moi cent sous pour mon fiacre... Je vais à Valentino avec Henriette.

Le poète sourit à l'exigence de son enfant gâtée; mais il n'avait pas sur lui cette faible somme; il l'emprunta, non sans quelques difficultés, au patron de la brasserie, et, tout en remettant l'argent à sa maîtresse, il nous la présenta en ces termes :

— La Rosette des Contes d'estoc I. . .

A peu près comme Lamartine eût pu dire : l'Elvire des Méditations.

Nous nous inclinâmes. La jeune femme s'était déjà levée pour partir; elle retira de sa poche une lettre qu'elle remit à son amant.

— Tiens, dit-elle. J'ai trouvé ça pour toi à l'hôtel.

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