UN MOT D AUTEUR IO
Puis elle s'enfuit, laissant derrière elle un léger relent de fourrure et de parfumerie à bon marché.
— Vous permettez? fit le poète en décachetant la lettre, d'où il retira deux billets de banque.
Nous permettions. Il la parcourut rapidement, eut un sourire, et me tendant le papier :
— Lisez ça, dit-il. C'est de ma petite sœur... et dites si l'on n'écrit pas gentiment en province.
Et je lus la lettre suivante :
« Auray, le Ier décembre 1868.
ft Mon cher Albert,
« Bien que tu ne nous écrives plus, je suis sûre que tu as toujours plaisir à recevoir de nos nouvelles. Maman me charge de t'en donner, en Renvoyant ta pension pour ce mois-ci. Elle est toujours irritée contre toi, et c'est mon chagrin de tous les instants ; mais tu sais comme elle est, si austère et si pieuse ! J'ignore ce qu'on a pu lui dire de la vie que tu mènes à Paris, ni ce qu'il y avait dans cet affreux journal où tu écris et qu'on lui a montré. Cela ne regarde pas les petites filles, et je suis bien contente de ne rien savoir pour n'être pas forcée de te donner tort. Mais, va, si mécontente qu'elle soit, maman t'aime toujours de tout son cœur. Ce matin, en me disant : Tu écriras à Albert , elle essayait de
prendre un air calme ; mais, quand elle m'a remis les deux billets de cent francs pour te les envoyer, j'ai bien vu que sa main tremblait. Puis elle est allée s'asseoir dans l'embrasure de la fenêtre du salon, devant son métier à tapisserie, et elle est restée la tête baissée, regardant son ouvrage sans y travailler. Elle a oublié que j'étais là, et, au bout d'une minute, elle a dit d'une voix sourde : Ce malheureux enfant! Si tu la voyais, avec ses cheveux qui sont devenus tout gris, elle te ferait mal.
« Moi, au contraire, il paraît que je suis une sans-cœur; car, malgré tout le chagrin que vous nous faites, monsieur, je ne me suis jamais si bien portée. Il paraît même que je suis très embellie. Savez-vous bien que je vais sur mes dix-sept ans? A la Saint-Michel, quand le vieux Nédelec nous a apporté ses fermages, il ne voulait pas me reconnaître, tant il me trouvait grandie. Mais j'ai toujours mes vilaines mains rouges qui me désolent.
« Je te dis cela pour te faire sourire; mais, au fond, je suis toute triste, et il n'y a plus de gaieté à la maison depuis que tu es fâché avec maman. Je ne me permets pas de te faire de la morale; car je ne suis qu'une petite provinciale très sotte, et même, — entre nous, tout bas, tout bas, — je ne comprends pas de quoi l'on t'accuse. De négliger tes devoirs religieux ? Mais je t'avouerai que la grand'messe est bien longue et que j'y ai souvent des distractions.