UN MOT D'AUTEUR I
D'écrire des vers? Mais c'est très gentil, les vers. La poésie, c'est de la musique qui veut dire quelque chose ; et tu peux en croire ta malheureuse sœur, qui a déjà fait ses dix ans de piano forcé. Il est vrai que M. l'archiprêtre et notre vieil ami M. Mathieu, — tu sais, l'entomologiste, — te reprochent encore d'être un républicain, un rouge, comme on dit à Auray; mais je n'entends rien à la politique. N'importe, tu dois avoir très mal agi, puisque maman pleure. Oh ! si tu voulais, mon frère chéri, mon bon Albert, tu n'aurais qu'à revenir, et tout serait fini, et maman t'ouvrirait ses bras. Encore une fois, je ne veux pas .te tourmenter, et je serais désolée que tu pensasses à ta petite sœur comme à une sermonneuse; mais, ce matin, en visitant le fruitier, j'ai retrouvé une belle poire, la plus belle du verger, que j'avais mise de côté pour toi au moment de la récolte, car j'espérais que nous t'aurions un peu à la fin des vacances. Eh bien, elle n'est plus curable ; elle est toute blette, et, — tu en riras, si tu veux, — cela m'a fait beaucoup de peine.
« Adieu, mon cher Albert, je t'embrasse sur la tempe gauche, — tu sais, c'est ma place, — et je te redis encore : Viens vite, et tu verras.
« Ta sœur qui t'aime.
a Julie Merlin. »
En achevant cette lecture, — faut-il en convenir? — j'avais les larmes aux yeux. Cette lettre de vierge, qui avait traîné dans les jupes d'une fille et qui s'y était imprégnée de son patchouli, excitait en moi la pitié, comme la vue d'un bouquet de violettes tombé au ruisseau. Je regardais Merlin; lui a/isïi paraissait tout attendri.
— Eh bien? dis- je avec anxiété.
Mais, ridiculement sentimental, je m'étais mépris sur la nature de son émotion; elle n'avait rien que de littéraire.
N'est-ce pas qu'elle est bien la lettre de la petite sœur? dit le poète de brasserie... un peu « gniangnian », un peu « coco », si vous voulez... Mais c'est « vécu », c'est sincère, on a beau dire... Je la fourrerai dans mon prochain roman...
A partir de ce jour-là, j'ai admis qu'un homme de talent pouvait être un drôle.
La Rôle blanche
es Brésiliens au teint couleur jus de tabac, garrottés de chaînes d'or et dont le por- HJ tefeuille est gonflé de comptes de reïs, ~^ s'imaginent connaître Paris quand ils ont assisté à une « première » d'opérette, fait le tour du « persil » au Bois de Boulogne et soupe dans un restaurant de nuit; et nous sommes de tels fanfarous de vice que nous donnons volontiers le titre de Parisien à quiconque comprend vite un calembour et sait le prix d'une fille à la mode. En réalité, la vie tout entière d'un observateur ne suffirait pas pour explorer à fond la monstrueuse capitale, dont chaque quartier, chaque rue même, a sa physionomie personnelle, son caractère original. La différence des types qu'on y rencontre est si tranchée que leur déplacement semble impossible.
Quelle surprise pour le flâneur, s'il voyait un coulissier juif des environs de la Bourse traverser les paisibles cours de l'Institut !
Cette infinie variété d'aspect des rues de la grande ville est pour le véritable Parisien, pour le Parisien de Paris, une source inépuisable d'intérêt, et entretient chez lui, pourvu qu'il soit doué de quelque puissance imaginative, la fraîcheur et la vivacité d'impressions du voyageur débarqué de la veille. Moi-même, qui suis né à Paris, qui l'ai toujours habité, et qui pourrais me plaindre, comme Alfred de Musset, d'en connaître tous les pavés, je suis encore étonné bien souvent des découvertes que j'y fais dans mes promenades aventureuses. N'ai-je pas trouvé la silencieuse mélancolie d'un canal de Venise derrière la manu facture des Gobelins, et dans Grenelle, à deux pas du Champ-de-Mars, une place publique du Caire, brûlée de soleil, un excellent décor pour le meurtre du général Kléber percé de six coups de poignard par le fanatique Souleyman-el-Habbi ?
Quand je vins habiter le coin perdu du faubourg Saint-Germain, où je vis depuis une dizaine d'années, je me pris d'affection pour la très calme et presque champêtre rue Rousselet, qui s'ouvre juste devant la porte de ma maison. Au xvne siècle, elle s'apppelait l'Impasse des Vaches et elle n'était sans doute alors qu'un chemin à fondrières; mais quel-
ques seigneurs avaient déjà construit, de ce côté, leur « maison des champs », et c'est là qu'est morte Mrao de la Sablière, l'excellente amie de La Fontaine, dans son logis, « près des Incurables ». Un hôtel du siècle dernier, situé au coin de la rue Oudinot, est devenu l'hôpital des Frères Saint- Jean-de-Dicu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur effrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l'autre côté s'étend une rangée d'assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères. La rue Rousselet est très mal pavée, le luxe du trottoir n'y apparaît que par tronçons; l'une des dernières, elle a vu disparaître l'antique réverbère à potence et à poulie. Peu de boutiques, et des plus humbles: l'échoppe du cordonnier en vieux, le trou noir de l'Auvergnat marchand de charbon, le cabaret d'angle avec l'enseigne classique : Au bon coing, et de tristes épiceries où vieillissent dans un bocal des sucres d'orge fondus par vingt étés et gelés par vingt hivers, à côté d'images d'Épinal, — une page de hussards dans leur uniforme de 1840, ou le portrait authentique et violemment peinturluré du Juif-Errant, encadré des couplets de la célèbre complainte. — Des linges sèchent aux fenêtres, des poules picorent dans le ruisseau. On se croirait là dans un faubourg de province très reculée,
un de ces faubourgs qui s'en vont vers la campagne et où la ville redevient village.
Comme il passe à peine une voiture par quart d'heure dans la rue Rousselet, on y laisse jouer les enfants, qui sont nombreux dans les quartiers populaires; car les pauvres gens sont prolifiques et ignorent les doctrines de Malthus. Ils n'ont point le souci de doter le « gosse » ou la fillette, qui entreront en apprentissage à douze ans et gagneront leur vie à seize, et dans aucun ménage d'ouvriers on n'a jamais entendu dire, comme dans Gabrielle :
Si tout va de la belle façon, Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon.
Aussi, dans le renfoncement du vieux mur, sous la charrette abandonnée, il y a de fameuses parties de billes, allez! C'est effilant ce qu'on y use de fonds de culottes ! et, à quatre heures, à la sortie de l'école des Frères de la rue Vanneau, la rue grouille de moutards. J'ai fini par les connaître, à force de passer là, par m'intéresser à eux, par leur sourire. Pour eux non plus je ne suis pas un inconnu, et souvent il me faut interrompre ma rêverie et répondre à un « Bonjour, m'sieu », que me lance une gamine en bonnet rond ou un jeune drôle en pantalon trop large. A la Fête-Dieu, quand ils établissent des petites chapelles devant les portes,
avec une serviette blanche, une bonne Vierge en plâtre, trois roses dans un verre et deux petits chandeliers en plomb, ils me poursuivent en secouant une soucoupe, où ma pièce de deux sous sonne joyeusement. Enfin ils me traitent en voisin, en ami, moi, le passant absorbé et inoffensif. Par les jours de septembre où il fait du vent, les galopins écartent devant moi la ficelle de leur cerfvolant, et, les soirs d'été, la petite fille qui saute en demandant « du vinaigre » s'arrête pour me laisser enjamber la corde.
C'est ainsi que j'ai remarqué la petite boiteuse. — Ily a bien longtemps de cela, je venais de m'installer dans le quartier et elle pouvait avoir alors huit ou dix ans. — Ce n'était pas elle, hélas ! qui aurait pu demander « du vinaigre » . En grand deuil, — son père, un compagnon charpentier, venait de mourir, — elle s'asseyait sur une borne, sa petite béquille dans sa jupe, et elle regardait jouer les autres. Elle m'attendrissait, avec son air triste et sage, ses grands yeux bleus dans sa figure pâlotte, et sqs bandeaux châtains sous son béguin noir. A la longue, elle avait vaguement deviné ma pitié dans mon regard ; elle y répondait par un sourire mélancolique. Je lui disais au passage : — Bonjour, mignonne !
Du temps s'écoula, — deux ou trois ans passent si vite ! — et, un jeudi matin du mois de mai, où
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le jardin des Frères Saint-Jeaa-de-Dfen embaumait la verdure nouvelle et où des fils de la Vierge flottaient dans l'air, je m'aperçus, en sortant de chez moi, vers onze heures, que la rue Rousselet avait un aspect de fête inaccoutumé. Parbleu ! c'était le jour de la première communion des enfants. L'ouvrier, qui mangeait tous les soirs du jésuite en lisant son journal, avait eu beau déclamer... « On n'est pas des païens », avait déclaré la maman, et les enfants étaient tout de même allés au catéchisme. Et puis, la première communion des gamins, c'est une occasion de « caler l'atelier », de faire une petite noce; et le savetier radical, qui fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique, pouvait bien hausser les épaules et murmurer entre ses dents : « Ah ! malheur ! » la rue n'en avait pas moins son air des dimanches. Eh! là-bas, la petite blanchisseuse, qui courez en portant sur vos deux mains une chemise d'homme empesée comme une cuirasse, dépêchez-vous! La pratique a fini de se raser devant le miroir attaché à l'espagnolette de la croisée, et l'on s'impatiente. Il y a de la presse aussi chez le pâtissier de la rue de Sèvres : dès hier soir, on commandait des godiveaux, et la fruitière du n° 9 est en train de faire une scène, parce qu'on a oublié son nougat. Chez le perruquier, par exemple, — la boutique peinte en bleu, où le plat à barbe en cuivre frissonne au vent printanier, — ça empeste
encore le cheveu brûlé, mais l'ouvrage est fini depuis longtemps; toute la marmaille était frisée dès sept heures du matin. Maintenant, c'es: une affaire bâclée, on revient de l'église, et le monde se met aux fenêtres pour voir passer les communiants. Superbes, les garçons, avec la veste neuve et le brassard de satin à franges d'or, excepté Victor pourtant, le fils de l'ébéniste, qui vient d'attraper une paire de calottes. (Aussi quelle idée de laisser tomber sa tartine de raisiné sur son pantalon ! Cet animal-là n'en fait jamais d'autres ; ça lui apprendra.) Mais ce sont les petites en blanc qui sont jolies ! Les blondes surtout ! Le voile de mousseline leur sied à ravir. Elles le savent bien, les coquines, et elles baissent les yeux pour se donner une mine plus virginale, et aussi pour regarder leurs gants de filoselle, les premiers qu'elles aient mis de leur vie. Pour les brunes, elles ont un peu l'air de mouches tombées dans du lait; mais n'importe, leurs mamans ne sont pas les moins fières. Oh ! les pauvres mamans ! elles se sont faites belles pour la circonstance, et elles ont arboré des toilettes qui révèlent des poèmes de misère et d'économie. Voilà une pèlerine de velours qui doit dater de l'Exposition de 1867, et voilà un cachemire français qui connaît certainement le chemin du Mont-de-Piété. Bah! les fillettes qui les accompagnent sont quand même habillées tout battant
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neuf; et, lorsque la pèlerine dit au cachemire : « Elle est joliment farcie, votre demoiselle », le cachemire répond d'un ton satisfait : « Que voulezvous? A va sur ses treize ans. » Et la pèlerine conclut : « Comme ça nous pousse ! » Enfin, c'est un beau jour pour tout le monde, et les pères, — ces hommes ! ça ne croit à rien ! — peuvent « blaguer » la cérémonie chez le marchand de vins, il n'est pas moins vrai que tout à l'heure, à la paroisse, quand l'orgue jouait en sourdine et quand les enfants ont marché vers l'autel, en file indienne, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, le cierge allumé à la main, toutes les mamans ont pleuré.
J'avais bien vite reconnu ma petite boiteuse dans le nuage blanc des communiantes. Était-ce a cause de sa béquille noire sur laquelle elle s'appuyait pour sautiller, ou à cause de la robe de veuve de sa pauvre vieille mère qui la tenait par la main? Mais elle me sembla plus immaculée, plus pure, plus blanche que les autres. Elle me parut aussi plus émue, plus recueillie que ses compagnes ; son visage enfantin avait une expression naïve et mystique qui eût tenté le pinceau d'Holbein.
Ce jour-là, j'accentuai pour elle mon bonjour amical, et j'étais tout heureux, en m' éloignant, de penser qu'elle aussi avait eu sa robe blanche. Une robe blanche! l'idéal de la parure pour les filles du peuplel
Depuis lors, plusieurs printemps ont fleuri et, par de belles matinées du mois de mai, plusieurs fois le vent parfumé a fait flotter les voiles blancs des communiantes dans la rue Rousselet. Des années ont passé, des années avec leurs printemps, mais avec leurs hivers aussi; des choses ont changé, des gens ont vieilli dans ce paisible quartier. D'autres enfants jouent encore aux billes sous la vieille charrette, mais le perruquier a fermé boutique; le savetier radical fume toujours sa pipe sur le seuil de son échoppe, mais sa barbe a grisonné; enfin on a lu, un jour, un billet bordé de noir, collé avec quatre pains à cacheter sur les volets fermés de la fruitière du n° 9, et maintenant c'est une blanchisseuse qui s'est établie là, pour faire concurrence à l'ancienne, qui demeure en face. Mais cela ne réussira pas, car la mère Vernier, la femme de ménage, — une langue d'enfer dont je vous conseille de vous méfier, — prétend que la nouvelle patronne est une sans-soin qui lui a perdu une camisole, et que ses ouvrières sont des rien du tout, qui batifolent avec le sergent de ville, — vous savez le grand blond médaillé, celui qui a une si belle moustache tombante de buveur d'eau-devie. — Malgré tout, la rue Rousselet a conservé à peu près sa physionomie d'autrefois, et le mur des Frères Saint-Jean est plus dégradé que jamais par les saxifrages.
Mais la petite boiteuse?
Hélas! elle a très peu grandi, bien qu'elle soit une jeune fille à présent, et qu'en comptant sur mes doigts je découvre qu'elle aura bientôt vingt ans. Quand je la rencontre, sautillant plus lourdement sur sa béquille, — une béquille neuve, un peu plus haute que l'ancienne, — je n'ose plus dire : « Bonjour, mignonne ! » et je me contente de lui tirer mon chapeau. D'ailleurs, elle sort rarement. Sa mère est maintenant concierge dans la maison du brocheur, et la fenêtre de la loge, qui donne sur la rue, est placée trop haut pour que je puisse y jeter un regard en passant; mais la présence de ma petite amie se trahit par le bruit incessant de sa machine à coudre. Elle travaille pour la confection, et il paraît qu'elle gagne d'assez bonnes journées. On m'a assuré qu'elle est bien plus infirme que je ne croyais et qu'elle a une jambe toute séchée. Elle ne se mariera pas. Quel dommage!
Cependant, presque toutes ses camarades de première communion ont déjà mis leur seconde robe blanche, celle du mariage. L'autre samedi encore, l'épicière a marié sa fille à son premier garçon. (Je me doutais bien que ça finirait par là ; les dimanches soirs, quand la mère prenait le frais sur le pas de sa porte et quand les jeunes gens jouaient à la raquette, ils envoyaient toujours le volant dans l'allée du n° 23, qui est noire comme un
un four, et ils disparaissaient ensemble, censément pour le ramasser. Comme c'est malin!) Oh! l'épicièrc a bien fait les choses ; on est allé autour du lac en grande remise et l'on a dîné à la Porte-Maillot. Eh bien ! au moment où la mariée est montée en voiture, avec sa traîne de soie blanche et sa fleur d'oranger dans les cheveux, — elle a l'air insolent, cette grande rousse ! — j'ai aperçu ma pauvre petite boiteuse, qui se tenait à quelques pas de là, appuyée sur sa béquille, et qui regardait d'un œil d'envie.
Hélas! il n'y aura bientôt plus qu'elle, de toutes les filles de son âge, dans la rue Rousselet, qui n'aura mis de robe blanche qu'une fois dans sa vie 1
Lu Remplaçant
L avait dix ans à peine quand on l'arrêta, jne première fois, pour vagabondage.
Il dit aux juges ceci :
— Je m'appelle Jean-François Leturc, et voilà six mois que je suis auprès de l'homme qui chante, entre deux lanternes, sur la place de la Bastille, en frottant une corde à boyau. Je dis le refrain en même temps que lui, et ensuite c'est moi qui crie : «Demandez le recueil de chansons nouvelles, dix centimes, deux sous. » Il était toujours en ribotte et me battait; voilà pourquoi les agents m'ont trouvé, l'autre nuit, dans les démolitions. Avant, j'étais avec celui qui vend du poil à gratter. Ma mère était blanchisseuse, elle se nommait Adèle. Autrefois un monsieur l'avait établie dans
un rez-de-chaussée, à Montmartre. C'était une bonne ouvrière et qui m'aimait bien. Elle gagnait de l'argent parce qu'elle avait la clientèle des garçons de café et que ces gens-là ont besoin de beaucoup de linge. Le dimanche, elle me couchait de bonne heure, pour aller au bal; mais, en semaine, elle m'envoyait chez les Frères où j'ai appris à lire. Enfin, voilà. Le sergent de ville qui battait son quart dans notre rue s'arrêtait toujours devant la fenêtre pour lui parler. Un bel homme, avec la médaille de Crimée. Ils se sont mariés, et tout a marché de travers. Il m'avait pris en grippe et excitait maman contre moi. Tout le monde me flanquait des calottes, et c'est alors que, pour fuir la maison, j'ai passé des journées entières sur la place Clichy, où j'ai connu les saltimbanques. Mon beau-père perdit sa place, maman ses pratiques; elle alla au lavoir pour nourrir son homme. C'est là qu'elle est devenue poitrinaire, rapport à la buée. Elle est morte à Lariboisière. C'était une bonne femme. T^enuis ce temps-là, j'ai vécu avec le marchand de poil à gratter et le racleur de corde à boyau. — Est-ce qu'on va me mettre en prison?
Il parla ainsi carrément, cyniquement, comme un homme. C'était un petit galopin déguenillé, haut comme une botte, le front caché sous une étrange tignasse jaune.
Personne ne le réclamant, on le mit aux Jeunes Détenus.
Peu intelligent, paresseux, surtout maladroit de ses mains, il ne put apprendre là qu'un mauvais métier, rempailleur de chaises. Pourtant il était obéissant, d'un naturel passif et taciturne, et ne semblait pas trop profondément corrompu dans cette école de vice. Mais lorsque, arrivé à sa dixseptième année, il fut relancé sur le pavé parisien, il y retrouva, pour son malheur, ses camarades de prison, tous affreux drôles exerçant les professions de la boue. C'était des éleveurs de dogues pour la chasse aux rats dans les égouts ; des cireurs de souliers, les nuits de bal, dans le passage de l'Opéra; des lutteurs amateurs se laissant volontairement tomber par les hercules de foire ; des pêcheurs à la ligne, en plein soleil, sur les trains de bois. Il fit un peu de tout cela, et, quelques mois après sa sortie de la maison de correction, il fut de nouveau arrêté pour un petit vol : une paire de vieux souliers enlevée à un étalage. Résultat : un an de prison à Sainte-Pélagie, où il servit de brosseur aux détenus politiques.
Il vécut, étonné, dans ce groupe de prisonniers, tous très jeunes et négligemment vêtus, qui parlaient à voix haute et portaient la tête d'une façon si solennelle. Ils se réunissaient dans la cellule du plus âgé d'entre eux, garçon d'une trentaine d'an-
nées, incarcéré depuis longtemps déjà et comme installé à Sainte-Pélagie; une grande cellule, tapissée de caricatures coloriées, et par la fenêtre de laquelle on voyait tout Paris, ses toits, ses clochers et ses dômes, et là-bas, la ligne lointaine des coteaux, bleue et vague sur le ciel. Il y avait aux murailles quelques planches chargées de volumes et tout un vieil attirail de salle d'armes : masques crevés, fleurets rouilles, plastrons et gants perdant leur étoupe. C'est là que les politiques dînaient ensemble, ajoutant à l'immuable « soupe et le bœuf, » des fruits, du fromage, et des litres de vin que Jean-François allait acheter à la cantine : repas tumultueux, interrompus de violentes disputes, où l'on chantait en chœur au dessert la Carmagnole et le Ça ira ! On prenait cependant un air de dignité, les jours où l'on faisait place à un nouveau venu, traité d'abord gravement de citoyen, mais dès le lendemain tutoyé et appelé par son petit nom. Il se disait là des grands mots : Corporation, Solidarité, et des phrases tout à tait inintelligibles pour Jean- François, telles que celle-ci, par exemple, qu'il entendit une fois proférer impérieusement par un affreux petit bossu qui noircissait du papier toutes les nuits :
— C'est dit. Le cabinet est ainsi composé : Raymond à l'instruction publique, Martial à l'intérieur, et moi aux affaires étrangères.
Son temps fait, il erra de nouveau à travers Paris, surveillé de loin par la police, à la façon de ces hannetons que les enfants cruels font voler au bout d'un fil. Il devenait un de ces êtres fuyants et craintifs que la loi, avec une sorte de coquetterie, arrête et relâche tour à tour, un peu comme ces pêcheurs platoniques qui, pour ne pas dépeupler leur vivier, rejettent bien vite à l'eau le poisson sortant à peine du filet. Sans se douter qu'on fît tant d'honneur à son chétif individu, il avait un dossier spécial dans les mystérieux cartons de la rue de Jérusalem, ses nom et prénoms étaient écrits en belle bâtarde sur le papier gris de la couverture, et les notes et rapports, soigneusement classés, lui donnaient ces appellations graduées : le nommé Leturc, l'inculpé Leturc, et enfin le condamné Leturc.
Il resta deux ans hors de prison, dînant à la Californie, couchant dans les garnis à la nuit, et quelquefois dans les fours à chaux, et prenant part, avec ses semblables, à d'interminables parties de bouchon sur les boulevards, près des barrières. Il portait la casquette grasse en arrière, les pantoufles de tapisserie et la courte blouse blanche. Quand il avait cinq sous, il se faisait friser. Il dansait chez Constant, à Montparnasse, achetait deux sous, pour le revendre quatre, à la porte de Bobino, le valet de cœur ou l'as de trèfle servant de contremarque, ouvrait à l'occasion une portière de voi-
ture, entraînait des rosses au marché aux chevaux. Tous les malheurs ! il tira au sort et amena un bon numéro. Qui sait si l'atmosphère d'honneur qu'on respire au régiment, si la discipline militaire, ne l'auraient pas sauvé? Repris, dans un coup de filet, avec de jeunes rôdeurs qui dévalisaient les ivrognes endormis sur les trottoirs, il se défendit trcs énergiquement d'avoir pris part à leurs expéditions. C'était peut-être vrai. Mais ses antécédents tinrent lieu de preuve, et il fut envoyé pour trois ans à Poissy. Là, il fabriqua de grossiers jouets d'enfant, se fit tatouer les pectoraux et apprit l'argot et le Code pénal. Nouvelle libération, nouveau plongeon dans le cloaque parisien, mais bien court, cette fois, car au bout de six semaines tout au plus il fut de nouveau compromis dans un vol nocturne, aggravé d'escalade et d'effraction, affaire ténébreuse, où il avait joué un rôle obscur, moitié dupe et moitié receleur. En somme, sa complicité parut évidente, et il fut condamné à cinq années de travaux forcés. Son cnagrin, dans cette aventure, fut surtout d'être séparé d'un vieux chien qu'il avait ramassé sur un tas d'ordures et guéri de la gale. Cette bête l'avait aimé.
Toulon, le boulet au pied, le travail dans le port, les coups de bâton, les sabots sans paille, la soupe aux gourganes datant de Trafalgar, pas -d'argent pour le tabac, et l'horrible sommeil du lit de camp
grouillant de forçats, voilà ce qu'il connut pendant cinq étés torrides et cinq hivers souffletés par le mistral. Il sortit de là, ahuri, fut envoyé en surveillance à Vernon, où il travailla quelque temps sur la rivière; puis, vagabond incorrigible, il rompit son ban et revint encore à Paris.
Il avait sa masse, cinquante-six francs, c'est-àdire le temps de la réflexion. Pendant sa longue absence, ses anciens et horribles camarades s'étaient dispersés. Il était bien caché et couchait dans une soupente, chez une vieille femme à qui il s'était donné comme un marin las de la mer, ayant perdu ses papiers dans un récent naufrage, et qui voulait essayer d'un autre état. Sa face hâlée, ses mains calleuses, et quelques termes de bord qu'il lâchait de temps à autre, rendaient ce roman assez vraisemblable.
Un jour qu'il s'était risqué à flâner par les rues, et que le hasard de la marche l'avait conduit jusque dans ce Montmartre où il était né, un souvenir inattendu l'arrêta devant la porte de l'école des Frères dans laquelle il avait appris à lire. Comme il faisait très chaud, cette porte était ouverte, et, d'un seul regard, le farouche passant put reconnaître la paisible salle d'étude. Rien n'était changé: ni la lumière crue tombant par le grand châssis, ni le crucifix au-dessus de la chaire, ni les gradins réguliers avec les planchettes garnies d'encriers de
plomb, ni le tableau des poids et mesures, ni la carte géographique sur laquelle étaient même encore piquées les épingles indiquant les opérations d'une ancienne guerre. Distrait et sans réfléchir, Jean-François lut, sur la planche noircie, cette parole de l'Évangile qu'une main savante y avait tracée comme exemple d'écriture :
— Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour cent justes qui persévèrent.
C'était sans doute l'heure de la récréation, car le Frère professeur avait quitté sa cathèdre, et, assis sur le bord d'une table, il semblait conter une histoire à tous les gamins qui l'entouraient, attentifs et levant les yeux. Quelle physionomie innocente et gaie que celle de ce jeune homme imberbe, en longue robe noire, en rabat blanc, en gros vilains souliers, et dont les cheveux bruns mal coupés se retroussaient par derrière ! Toutes ces figures pâlottes d'enfants du peuple qui le regardaient paraissaient moins entantines que la sienne, surtout lorsque, charmé d'une candide plaisanterie de prêtre qu'il venait de faire, il partait d'un bon et franc éclat de rire qui montrait ses dents saines et bien rangées, et si communicatif, que tous les écoliers éclataient bruyamment à leur tour. Et c'était simple et doux ce groupe dans ce rayon joyeux qui faisait étinceler les yeux clairs et les boucles blondes.
Jean-François le considéra quelque temps en
silence, et, pour la première fois, dans cette nature sauvage, toute d'instinct et d'appétit, s'éveilla une mystérieuse, une douce émotion. Son cœur, ce rude cœur cuirassé, que la trique du chiourme ou la lourde poigne de l'argousin tombant sur l'épaule ne faisait plus tressaillir, battit jusqu'à l'oppression. Devant ce spectacle, où il revoyait son enfance, ses paupières se fermèrent douloureusement, et, contenant un geste violent, en proie à la torture du regret, il s'éloigna à grands pas.
Les mots écrits sur le tableau noir lui revinrent alors à la pensée.
— S'il n'était pas trop tard, après tout? murmurat— il- Si je pouvais encore, comme les autres, mordre honnêtement dans mon pain bis, dormir mon somme sans cauchemar ? Bien malin le mouchard qui me reconnaîtrait. Ma barbe, que je rasais là-bas, a repoussé maintenant drue et forte. On peut se terrer dans la grande fourmilière, et la besogne n'y manque pas. Quiconque ne crève point tout de suite dans l'enfer du bagne en sort agile et robuste, et j'y ai appris à monter aux cordages avec des charges sur le dos. On bâtit partout ici, et les maçons ont besoin d'aides. Trois francs par jour, je n'en ai jamais tant gagné. Qu'on m'oublie, c'est tout ce que je demande.
Il suivit sa courageuse résolution, il y fut fidèle, et, trois mois après, c'était un autre homme. Le
LE RELMPAÇANT Tjl
maître pour lequel il travaillait le citait comme son meilleur compagnon. Après la longue journée, passée sur l'échelle, au grand soleil, dans la poussière, à ployer et a redresser constamment les reins pour prendre le moellon des mains de l'homme placé a ses pieds et le repasser à l'homme placé audessus de sa tête, il rentrait manger la soupe à la gargote, éreinté, les jambes lourdes, les mains brûlantes et les cils collés par le plâtre, mais content de lui et portant son argent bien gagné dans le nœud de son mouchoir. Il sortait maintenant sans rien craindre, car son masque blanc le rendait méconnaissable, et puis il avait observé que le regard méfiant du policier s'arrête peu sur le vrai travailleur. Il était silencieux et sobre. Il dormait le bon sommeil de la bonne fatigue. H était libre.
Enfin, récompense suprême ! il eut un ami.
C'était un garçon maçon comme lui, nommé Savinien, un petit paysan limousin, aux joues rouges, venu à Paris le bâton sur l'épaule, avec le paquet au bout, qui fuyait le marchand de vin et allait à la messe le dimanche. Jean-François l'aima pour sa santé, pour sa candeur, pour son honnêteté, pour tout ce que lui-même avait perdu, et depuis si longtemps. Ce fut une passion profonde, contenue, qui se traduisait par des soins et des prévenances de père. Savinien, lui, nature molle et égoïste, se laissait faire, satisfait seulement d'avoir trouvé un cama-
rade qui partageait son horreur du cabaret. Les deux amis logeaient ensemble, dans un garni assez propre, mais leurs ressources étant très bornées, ils avaient dû admettre dans leur chambre un troisième compagnon, vieil Auvergnat sombre et rapace, qui trouvait encore moyen d'économiser sur son maigre salaire de quoi acheter du bien dans son pays.
Jean-François et Savinien ne se quittaient presque pas. Les jours de repos, ils allaient faire ensemble de longues promenades aux environs de Paris et dîner sous la tonnelle, dans une de ces guinguettes où il y a beaucoup de champignons dans les sauces et d'innocents rébus au fond des assiettes. Jean- François se faisait alors conter par son ami tout ce qu'ignorent ceux qui sont nés dans les villes. H apprenait le nom des arbres, des fleurs et des plantes, l'époque des différentes récoltes; il écoutait avidement les mille détails du grand labeur bucolique : les semailles d'automne, le labourage d'hiver, les fêtes splendides de la moisson et de la vendange, et les fléaux battant le sol, et le bruit des moulins au bord de l'eau, et les chevaux las menés à l'abreuvoir, et les chasses matinales dans le brouillard, et surtout les longues veillées, autour du feu de sarment, abrégées par les histoires merveilleuses. Il découvrait en lui-même une source d'imagination jusqu'alors inconnue, trouvant une volupté singu-
Hère au seul récit de ces choses douces, calmes et monotones.
Une crainte le troublait pourtant, celle que Savinien ne vînt à connaître son passé. Parfois il lui échappait un mot ténébreux d'argot, un geste ignoble, vestiges de son horrible existence d'autrefois, et il éprouvait la douleur d'un homme de qui les anciennes blessures se rouvrent; d'autant plus qu'il croyait voir alors, chez Savinien, s'éveiller une curiosité malsaine. Quand le jeune homme, déjà tenté par les plaisirs que Paris offre aux plus pauvres, l'interrogeait sur les mystères de la grande ville, Jean-François feignait l'ignorance et détournait l'entretien ; mais il concevait alors sur l'avenir de son ami une vague inquiétude.
Elle n'était point sans fondement, et Savinien ne devait pas rester longtemps le naïf campagnard qu'il était lors de son arrivée à Paris. Si les joies grossières et bruyantes du cabaret lui répugnaient toujours, il était profondément troublé par d'autres désirs pleins de dangers pour l'inexpérience de ses vingt ans. Quand vint le printemps, il commença à chercher la solitude et erra d'abord devant l'entrée illuminée des bals de barrières qu'il voyait franchir par les couples de fillettes en cheveux, se tenant par la taille et se parlant tout bas. Puis, un soir que les lilas embaumaient et que l'appel des quadrilles était plus entraînant, il franchit le seuil,
et, dès lors, Jean-François le vit changer peu à peu de mœurs et de physionomie. Savinien devint plus coquet, plus dépensier; souvent il empruntait à son ami sa misérable épargne, qu'il oubliait de lui rendre. Jean-François, se sentant abandonné, à la fois indulgent et jaloux, souffrait et se taisait. Il ne se croyait pas le droit d'adresser des reproches; mais son amitié pénétrante avait de cruels, d'insurmontables pressentiments.
Un soir qu'il gravissait l'escalier de son garni, absorbé dans ses préoccupations, il entendit dans la chambre où il allait entrer un dialogue de voix irritées, parmi lesquelles il reconnut celle du vieil Auvergnat qui logeait avec lui et Savinien. Une ancienne habitude de méfiance le fit s'arrêter sur le palier, et il écouta pour connaître la cause de ce trouble.
— Oui, disait l'Auvergnat avec colère, je suis sûr qu'on a ouvert ma malle et qu'on y a volé les trois louis que j'avais cachés dans une petite boîte: et celui qui a fait le coup ne peut être qu'un des deux compagnons qui couchent ici, à moins que ce ne soit Maria, la servante. La chose vous regarde autant que moi, puisque vous êtes le maître de la maison, et c'est vous que je traînerai en justice, si vous ne me laissez pas tout de suite chambarder les valises des deux maçons. Mon pauvre magot 1 il était encore hier à sa place, et je vais vous dire com-
ment il est fait, pour que, si nous le retrouvons, on ne m'accuse pas encore d'avoir menti. Oh! je les connais, mes trois belles pièces d'or, et je les vois comme je vous vois. Il y en a une plus usée que les autres, d'un or un peu vert, et c'est le portrait du grand Empereur; l'autre, c'est celui d'un gros vieux qui a une queue et des épaulettes, et la troisième, où il y a dessus un Philippe en favoris, je l'ai marquée avec mes dents. C'est qu'on ne me triche pas, moi. Savez-vous qu'il ne m'en fallait plus que deux autres comme ça pour payer ma vigne. Allons ! fouillez avec moi dans les nippes des camarades, ou je vais appeler la garde, fouchtral
— Soit, répondit la voix du patron de l'hôtel, nous allons chercher avec Maria. Tant pis si vous ne trouvez rien et si les maçons se fâchent. C'est vous qui m'aurez forcé.
Jean-François avait l'âme remplie d'épouvante. Il se rappelait la gêne et les petits emprunts de Savinien, l'air sombre qu'il lui avait trouvé depuis quelques jours. Cependant il ne voulait pas croire à un vol. Il entendait l'Auvergnat haleter, dans l'ardeur de sa recherche, et il serrait ses poings fermés contre sa poitrine, comme pour comprimer les battements furieux de son cœur.
— Les voilà ! hurla tout à coup l'avare victorieux. Les voilà ! mes louis, mon cher trésor ! Et dans le gilet des dimanches de ce petit hypocrite de Limou-
sin. Voyez, patron, ils sont bien comme je vous ai dit. Voilà le Napoléon, et l'homme à la queue, et le Philippe que j'ai mordu. Regardez l'encoche. Ah! le petit gueux! avec son air de sainte-nitouche. J'aurais plutôt soupçonné l'autre. Ah ! le scélérat! faudra qu'il aille au bagne.
En ce moment, Jean-François entendit le pas bien connu de Savinien qui montait lentement l'escalier.
— Il va se trahir, pensa-t-il. Trois étages. J'ai le temps.
Et, roussant la porte, il entra, pâle comme un mort, dans la chambre où il vit l'hôtelier et la bonne stupéfaite dans un coin, et l'Auvergnat à genoux parmi les hardes en désordre, qui baisait amoureusement ses pièces d'or.
— En voilà assez, fit-il d'une voix sourde. C'est moi qui ai pris l'argent et qui l'ai mis dans la malle du camarade. Mais c'est trop dégoûtant. Je suis un voleur et non pas un Judas. Allez chercher la police. Je ne me sauverai pas. Seulement il laut que je dise un mot en particulier à Savinien, que voilà.
Le petit Limousin venait en eflet d'arriver et, voyant son crime découvert, se croyant perdu, il restait là, les yeux fixes, les bras ballants.
Jean-François lui sauta violemment au cou, corn; ne pour l'embrasser; il colla sa bouche à l'oreille de Savinien, et lui dit d'une voix basse et suppliante :
— Tais-toi !
Puis se tournant vers les autres :
— Laissez-moi seul avec lui. Je ne m'en irai pas, vous dis-je. Enfermez-nous, si vous voulez, mais laissez-nous seuls.
Et, d'un geste qui commandait, il leur montra la porte. Ils sortirent.
Savinicn, brisé par l'angoisse, s'était assis sur un lit et baissait les yeux sans comprendre.
— Écoute, dit Jean-François qui vint lui prendre les mains. Je devine. Tu as volé les trois pièces d'or pour acheter quelque chiffon à une fille. Cela t'aurait valu six mois de prison. Mais on ne sort de là que pour y rentrer, et tu serais devenu un pilier de correctionnelle et de cours d'assises. Je m'y entends. J'ai fait sept ans aux Jeunes Détenus, un an à Sainte- Pélagie, trois ans à Poissy, cinq ans à Toulon, Maintenant, n'aie pas peur. Tout est arrangé. J'ai mis l'affaire sur mon dos.
— Malheureux! s'écria Savinien; mais l'espérance renaissait déjà dans ce lâche cœur.
— Quand le frère aîné est sous les drapeaux, le cadet ne part pas, reprit Jean-François. Je suis ton remplaçant, voilà tout. Tu m'aimes un peu, n'est-ce pas? Je suis payé. Pas d'enfantillage. Ne refuse pas. On m'aurait rebouclé un de ces jours; car je suis en rupture de ban. Et puis, vois-tu, cette vie-là, ce sera moins dur pour moi que pour toi; ça me con-
maît, et je ne me plains pas si je ne te rends pas ce service pour rien et si tu me jures que tu ne le feras plus. Savinien, je t'ai bien aimé, et ton amitié m'a rendu bien heureux; car c'est grâce à elle que, tant que je t'ai connu, je suis resté honnête et pur, et tel que j'aurais toujours été peut-être, si j'avais eu comme toi un père pour me mettre un outil dans la main, une mère pour m' apprendre mes prières. Mon seul regret, c'était de t'être inutile et de te tromper sur mon compte. Aujourd'hui, je me démasque en te sauvant. Tout est bien. — Allons, adieu! ne pleurniche pas, et embrasse-moi; car j'entends déjà les grosses bottes sur l'escalier. Ils reviennent avec la rousse, et il ne faut pas que nous ayons l'air de nous connaître si bien devant ces gens-là.
Il serra brusquement Savinien contre sa poitrine; puis il le repoussa loin de lui, lorsque la porte se rouvrit toute grande.
C'était l'hôtelier et l'Auvergnat qui amenaient les sergents de ville. Jean-François s'élança sur le palier, tendit ses mains aux menottes et s'écria en riant :
— En route, mauvaise troupe!
Aujourd'hui, il est à Cayenne, condamné à perpétuité, comme récidiviste.
Mon ami Meurtrier
l fut un temps où j'étais employé dans
un ministère.
Tous les jours, de dix à quatre heures,
je devenais le prisonnier volontaire d'un triste bureau tapissé de cartons jaunis, où régnait toujours une écœurante odeur de vieux papiers. Là, je déjeunais de fromage d'Italie et de pommes que je faisais cuire à la bouche du poêle, je lisais le journal jusqu'aux annonces, je rimais des vers ignorés, et j'expédiais même les affaires de l'État, afin de toucher, à la fin du mois, une somme qui me permettait strictement de ne pas mourir de faim. Or, c'est d'un des compagnons de captivité que
j'ai eus à cette époque, que je me souviens aujourd'hui.
Il s'appelait Achille Meurtrier, et, certainement, par son aspect terrible et sa haute taille, il était à peu près digne de ce nom. C'était un grand diable de garçon, d'une quarantaine d'années, sans trop de poitrail ni d'épaules, mais qui s'habillait, pour s'étoffer, de feutres à larges bords, de jaquettes amples et courtes, de vastes pantalons à carreaux et de cravates sang-de-bœuf sous un col à la Colin. Il portait toute sa barbe, ses cheveux en brosse, déjà gris aux tempes, et il était très fier d'avoir du poil sur les mains.
L'unique prétention de Meurtrier, — d'ailleurs le plus doux et le meilleur des camarades, — était de jouir d'une constitution athlétique, de posséder les biceps d'un discobole, et, comme il le disait lui-même, de ne pas connaître sa force. Il ne faisait pas un geste, même dans l'exercice de sa paisible profession, qui n'eût pour objet de convaincre les spectateurs de sa prodigieuse vigueur. Quand il devait prendre dans le casier un carton à peu près vide, il s'avançait vers le rayon avec la démarche lourde et ramassée d'un portefaix, saisissait solidement le carton d'une main crispée et le portait, à bras tendu, jusqu'à la table voisine, avec une torsion d'épaules et un froncement de sourcils dignes de Milon le Crotoniate. Il poussait même si loin cette manie qu'il ne déployait pas
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moins d'efforts apparents pour soulever les objets les plus légers, et un jour qu'il tenait de la main droite la corbeille aux vieux papiers, je le vis étendre horizontalement son bras gauche, comme pour faire contre-poids à ce fardeau épouvantable.
Je dois dire que cet être robuste m'inspirait un profond respect; car j'étais alors, encore plus qu'aujourd'hui, languissant et maladif, et, par conséquent, très enthousiaste de cette énergie physique qui me faisait défaut.
Les conversations de Meurtrier n'étaient pas de nature a diminuer l'admiration qu'il m'inspirait.
L'été surtout, le lundi matin, — quand nous nous retrouvions au bureau après le congé dominical, — il ne tarissait pas en récits d'actions violentes et de coups de force. Après avoir ôté son feutre, son habit et son gilet, et s'être essuyé le front du revers de sa manche de chemise, — pour affirmer son tempérament sanguin et congestionné, — il plongeait profondément ses mains dans les poches de son pantalon, et, debout près de moi, dans une attitude superbe d'aplomb et de solidité, il commençait un monologue dans le goût de celui-ci :
— Quel dimanche! mon cher. Il n'y a vraiment pas de fatigue qui puisse me mettre à la côte. Songez donc, c'était hier la régate a Joinville-le- Pont... A six heures du matin, rendez -vous à
Bercy, aux Marronniers, pour toute l'équipe du Marsouin... Et déjà un soleil!... On prend le vin blanc, on se colle en tricot rayé et en pantalon de coutil, on empoigne l'aviron et, hardi! une... deux... une... deux... jusqu'à Joinville... Là, une pleine eau avant de déjeuner, n'est-ce pas? Vite en caleçon, un saut par-dessus bord, et gare la bombe ! Moi, quand j'ai tiré ma coupe, j'ai tout de suite un appétit d'enfer ! Bon, j'attrape le bateau d'une main et je dis au barreur : — « Charpentier, passe-moi le jambonneau... » Un temps, trois mouvements, je le décrotte !... « — Charpentier, passe-moi le bidon d'eau-de-vie. » Deux gorgées, et je le sèche!... Et encore quelques brassées pour la digestion...
La description continuait ainsi, éblouissante, homérique.
C'était l'heure de la régate. Il était midi, le soleil tombait à pic. Les canots s'alignaient sur la rivière pétillant d'étincelles, en face de la tente pavoisée de joyeuses banderoles, On voyait, sur la berge, le maire avec son écharpe, la gendarmerie en buffleteries jaunes, et un fourmillement de toilettes d'été, d'ombrelles ouvertes et de chapeaux de paille. Poumm! on tirait le pétard du signal. Le Marsouin filait comme une périssoire, arrivait bon premier et gagnait V objet d'art. Et pas fatigués ! On achevait le tour de Marne et l'on revenait dîner à Créteil. Qu'il faisait frais à la nuit