‹ Contes en proseChapitre 15 sur 20 · MON AMI MEURTRIER I · texte numérisé non relu

MON AMI MEURTRIER I

tombée, sous l'obscure tonnelle constellée de pipes allumées, où les papillons nocturnes venaient se brûler à la flamme de l'omelette au kirsch ! A la fin du dessert, servi dans des assiettes à sujets, on entendait un appel de piston venant du bal Willis. En place pour la contredanse ! Mais déjà une équipe rivale, vaincue le matin môme, avait accaparé les plus jolies blanchisseuses. Bataille! et c'était des dents cassées, des yeux pochés, des crocs-en-jambe et des coups de tête dans l'estomac, enfin tout un poème d'enthousiasme physique, de joie tapageuse et de santé débordante, sans parler du retour, à minuit, par les gares encombrées, avec les femmes qu'on hisse sur les wagons, les amis séparés qui s'appellent d'un bout du train à l'autre, et les sonneurs de trompe sur l'impériale.

Et les soirées de mon étonnant camarade n'étaient pas moins remplies que ses dimanches. Des luttes à main plate, dans la baraque de toile, aux rouges lueurs des torches, entre lui, simple amateur, et Dubois, l'Homme-Canon, en personne, — des chasses aux rats, près des bouches d'égouts, avec des terriers iéroces comme des tigres, — des rencontres sanglantes, la nuit, dans les quartiers décriés, avec des mauvais gars et des mangeurs de ne%j — étaient les plus insignifiants épisodes de sa vie nocturne. Encore n'osé-je pas rappeler d'autres prouesses, d'un caractère plus intime, devant les-

quelles, — comme on disait autrefois en style noble, — la plume la moins timorée reculerait d'horreur.

Si pénible que soit l'aveu d'un mauvais sentiment, je dois convenir que mon admiration pour Meurtrier n'était pas exempte de regrets et d'amertume. Peut-être même s'y mêlait-il parfois un peu d'envie. Mais jamais le récit de ses plus merveilleux exploits n'avait éveillé en moi le moindre soupçon d'incrédulité, et Achille Meurtrier avait tout doucement pris place dans mon esprit parmi les héros et les demi-dieux, entre Roland et Pirithoùs.

A cette époque, j'étais déjà un grand batteur de banlieue et j'occupais l'oisiveté de mes soirées d'été par des promenades solitaires dans ces régions lointaines, aussi inconnues aux Parisiens du Boulevard oue le pays des Caraïbes, et dont je devais essayer, plus tard, de dire en vers le charme mélancolique.

Un soir de juillet, chaud et poudreux, à l'heure où les premiers becs de gaz éclatent dans les brumes

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du crépuscule, je revenais à pas lents du fond de Vaugirard, par une de ces longues et tristes rues de faubourg que bordent des maisons d'inégale hauteur, dont les portiers et les port/ères, en bras de chemise et en camisole, sont assis sur le seuil et s'imaginent prendre le frais. Presque aucun passant, sinon, de distance en distance un maçon blanc de plâtre, un sergent de ville, un enfant portant un pain de quatre livres plus gros que lui, ou une fillette pressée, en bonnet et en waterproof, le sac de cuir sur le bras. Et puis, tous les quarts d'heure, l'omnibus à moitié vide, revenant à son point de départ, au trot lourd de ses chevaux fatigués.

Tout en butant pariois sur le pavé, — car alors le trottoir d'asphalte était encore un luxe ignoré dans ces parages, — je descendais la rue en goûtant toutes les petites et douces joies du flâneur. Tantôt je m'arrêtais devant un terrain vague, regardant, à travers les mauvaises planches de l'enclos, s'éteindre dans un ciel verdâtre les suprêmes rougeurs du couchant derrière la silhouette noire des tuyaux de fabrique; tantôt, par un seul coup d'ceil jeté à la fenêtre ouverte d'un rez-de-chaussée, je surprenais quelque scène d'intérieur, pittoresque et familière : — ici,, une belle gaillarde de blanchisseuse approchant de sa joue son fer à repasser; — là, des ouvriers attablés et fumant dans la salle

basse d'un cabaret, tandis que, debout devant eux, un vieux bohème aux longs cheveux gris faisait vibrer dans sa chanson le mot : « Liberté! », et s'accompagnait sur une guitare couleur bouillon gras. Des Chardin, des Van Ostade.

Tout à coup, je m'arrêtai.

Un de ces tableaux intimes, soudain aperçu, avait plus vivement séduit mon regard d'observateur par sa bonhomie bourgeoise et charmante.

Elle avait l'air si heureux et si calme, dans son petit salon fané, cette bonne vieille dame en robe noire et en bonnet de veuve, plongée au fond de sa bergère de velours d'Utrecht verdâtre et abandonnant paisiblement ses mains jointes sur ses genoux. Tout, autour d'elle, était ancien et modeste, et devait avoir été conservé moins par sage économie que par religion des souvenirs, depuis le temps de sa lune de miel avec le monsieur au teint coloré, en habit à la Goethe et en gilet à fleurs, de qui le pastel ovale ornait la muraille. Les deux flambeaux allumés sur la cheminée permettaient de distinguer chacun des détails surannés du mobilier, depuis la pendule que surmontait une pêche artificielle en marbre peint, jusqu'au piano droit, de forme abolie, sur lequel jadis, jeune femme en manches à gigot et coiffée à la grecque, elle avait joué sans doute les airs de Romagnesi. Bien certainement, une pauvre enfant unique et

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