MON AMI MEURTRIER I
bien-aimée, restée dans le célibat par tendresse filiale, veillait pieusement sur les dernières années de la veuve. C'était elle, — j'en étais sûr, — qui avait si douillettement installé là sa bonne mère, qui lui avait mis ce coussin sous les pieds, qui avait approché d'elle ce petit guéridon en marqueterie et qui y avait posé ce plateau et ces deux tasses ; et je m'attendais déjà à voir entrer, apportant le café du soir, la douce et calme fille qui devait être vêtue de deuil comme la vieille dame et lui ressembler beaucoup.
Absorbé par la contemplation d'une scène aussi sympathique et parle plaisir d'imaginer cet humble poème, je restais donc immobile à quelques pas de la fenêtre ouverte, certain de n'être pas remarqué dans la rue déjà obscure, lorsque je vis s'ouvrir une porte au fond du salon démodé et apparaître brusquement, — oh! qu'il était loin de ma pensée alors ! — mon camarade Meurtrier lui-même, le formidable héros des joutes sur la rivière et des luttes foraines.
Un doute rapide me traversa l'esprit. Je sentis que j'étais sur le point de découvrir un mystère.
C'était bien lui! Sa terrible main velue tenait une mignonne cafetière d'argent, et il était accompagné d'un caniche qui embarrassait sa marche, — un brave et classique caniche, le caniche de tous les aveugles à clarinette, le caniche du Convoi du
Pauvre, de Vigneron, le caniche tondu en lion, avec de; manchettes de poil aux quatre pattes et de copieuses moustaches blanches, comme un général du Gymnase.
— Maman, dit le géant d'une voix ineffablement douce, voici le café. Je crois que tu le trouveras bon, ce soir. L'eau était bien bouillante, et je l'ai versée goutte à goutte.
— Merci, répondit la vieille dame, en roulant sa bergère vers le guéridon avec un empressement sénile, merci, mon petit Achille. Feu ton cher père disait souvent que je n'avais pas ma rivale pour passer le café... Il était si indulgent et si bon, le pauvre excellent homme!... Mais je commence à croire que tu t'en acquittes encore mieux que moi...
En ce moment, et tandis que Meurtrier versait la liqueur chaude avec le geste délicat d'une demoiselle à marier, le caniche, excité sans doute par le sucrier découvert, posa ses deux pattes de devant sur les genoux de sa maîtresse.
— A bas, Médor, s'écria-t-elle avec une indignation pleine de bienveillance. A-t-on jamais vu un animal aussi inconvenant ?. . . Voyons, monsieur, vous savez bien que votre maître n'oublie jamais de vous donner le fond de sa tasse... Tenez-vous tranquille un instant, si c'est possible... A propos, reprit la veuve en s' adressant à son fils, tu as fait sortir cette pauvre bête, n'est-ce pas?
MON AMI MEURTRIER \a<)
— Bien sûr, maman, répondit-il avec un son de voix presque enfantin. Je viens d'aller à la crémerie chercher ton lait pour demain matin. J'ai mis à Médor sa laisse et son collier, et je l'ai emmené avec moi.
— Et a-t-il bien fait toutes ses petites affaires ?
— Sois sans crainte. Il n'a plus besoin de rien. Et, rassurée sur ce point important d'hygiène
canine, la bonne dame dégusta voluptueusement son calé, entre son fils et son chien, qui la regardaient tous deux avec un attendrissement inexprimable.
Assurément il était superflu d'en voir et d'en entendre davantage, et j'avais déjà deviné quelle vie de famille paisible, étroite, pure et résignée, mon camarade Meurtrier dissimulait sous ses gasconnades chimériques. Mais le spectacle que me fournissait le hasard était si comique et si touchant à la fois, que je ne résistai pas au plaisir d'en jouir encore quelques minutes, et cette indiscrétion me suffit pour apprendre toute la vérité.
Oui, ce type de viveur vulgaire, qui semblait échappé d'un roman de Paul de Kock, ce tireur de savate, ce despote d'estaminet et de guinguette, accomplissait simplement, courageusement, dans ce pauvre intérieur de banlieue, les sublimes devoirs d'une sœur de charité. Ce canotier intrépide n'avait guère fait de plus longs voyages que de conduire
sa mère à la messe et aux vêpres, tous les dimanches. Ce professeur de billard ne savait jouer qu'au bézigue. Ce dresseur de boule-dogues subissait l'esclavage d'un caniche. Ce Mauvais-Philibert était une Antigone.
Le lendemain matin, en arrivant au bureau, je demandai à mon camarade l'emploi de sa soirée de la veille, et il m'improvisa aussitôt, sans la moindre hésitation, une histoire de rencontre sinistre, à deux heures du matin, sur le boulevard d'Enfer, où il avait assommé d'un seul coup de poing, avec son pouce passé dans l'anneau de sa clef, un épouvantable rôdeur de barrières.
Je l'écoutai en souriant presque ironiquement et je songeai à le confondre; mais — me souvenant enfin combien est respectable une vertu qui se cache, même sous un ridicule, je lui frappai amicalement l'épaule et je lui dis, avec conviction :
— Meurtrier, vous êtes un héros 1
Un Enterrement dramatique
endant vingt-cinq ans, il avait joué les troisièmes rôles au boulevard du Crime ; et sa voix âpre, son nez en bec d'aigle, son œil brillant d'une lueur mauvaise, avaient même fait de lui un asssez bon comédien dans cet emploi. Pendant vingt-cinq ans, vêtu de l'habit de tête-ronde et serré par le ceinturon de cuir fauve de Mordaunt, il avait reculé, avec une allure de scorpion blessé, devant la colichemarde de d'Artagnan; drapé dans la lévite crasseuse de Rodin, il avait frotté ses mains sèches en murmurant le terrible : Patience ! patience ! et, plongé dans le fauteuil du duc d'Esté, il avait dit à Lucrèce Borgia, avec un regard de côté suffisamment infernal : Aye% so^n de ne pas vous tromper... Le flacon
d'oTy Madame! Quand, précédé d'un trémolo, il faisait son entrée en scène, la troisième galerie frissonnait, et un soupir de soulagement accueillait le moment où le jeune-premier lui disait enfin : A nous deux maintenant ! et l'immolait pour le plus grand triomphe de la vertu.
Mais ce genre de succès, qui ne se traduit que par des murmures d'horreur, n'est pas de ceux qui rendent bien séduisante la carrière dramatique; et d'ailleurs le vieil acteur avait toujours caché dans un repli de son âme l'idéal bourgeois qui est au fond de presque tous les artistes. Il souhaitait pour ses vieux jours l'aisance et la considération du boutiquier retiré ; la maison de campagne où l'on s'attable en famille, devant un melon, sous la tonnelle; les soirées à gâteaux, l'hiver; sa fille élevée au couvent; son fils en uniforme de polytechnicien; la croix d'honneur.
Or, quand nous eûmes occasion de le connaître, il avait déjà presque réalisé son rêve.
A la suite de la faillite du théâtre où il était engagé depuis longtemps, des capitalistes avaient songé à lui pour relever l'entreprise. Avec de l'ordre, du bon sens, une grande pratique de son métier, un instinct littéraire assez juste, il était devenu un excellent directeur. Il possédait des rentes sur le Grand-Livre, une villa à Montmorency, son fils achevait ses études à Sainte-Barbe;