UN ENTERREMENT DRAMATIQ.UL
sa fille venait de sortir des Oiseaux; et, si les malices des petits journaux avaient retardé sa nomination dans la Légion d'honneur, en rappelant chaque année, aux environs uu i" janvier, ses anciens ravages dans les avant-scènes, jadis, quand il jouait les « rôles à collants », il pouvait espérer que le ruban rouge ne tarderait pas à fleurir sa boutonnière. Il avait bien conservé quelques habitudes de cabotin, comme de tutoyer tout le monde et de se teindre les moustaches; mais, comme il était, en somme, bon, honnête et serviable, il avait conquis l'estime et l'amitié de tous ceux qui l'approchaient.
Aussi ce fut avec une peine très sincère que tout le monde dramatique apprit un jour l'affreux malheur qui venait de frapper ce brave homme. Sa fille, une enfant de dix-sept ans, était morte subitement d'une fièvre cérébrale.
Nous savions quelle adoration il avait pour cette enfant, comment il l'avait élevée dans les principes les plus sévères de famille et de religion, loin du théâtre, un peu comme Triboulet cache sa fille Blanche dans la petite maison du cul-de-sac Bucy, Nous avions deviné que toutes les ambitions et les espérances de cet homme reposaient sur la tête de cet être charmant, qui, tout près de la corruption des coulisses, avait grandi dans l'innocence et dans la pureté, de même que parfois, dans l'herbe rare
des faubourgs, on voit une fleur des champs croître à la porte d'un bouge.
Un des premiers nous nous rendîmes au funèbre rendez-vous que nous avait assigné le billet bordé de noir.
Devant la maison mortuaire, le menu peuple des environs encombrait la rue, attiré par les pompes de l'enterrement de première classe commandé par le vieux comédien, qui avait conservé le goût de la mise en scène jusque dans sa douleur. Le corbillard magnifique et les nombreuses voitures de deuil, aux chevaux drapés et empanachés, stationnaient déjà le long du trottoir et, sous la porte, dans l'ombre des lourdes draperies frangées et écussonnées d'argent, parmi les scintillements de la chapelle ardente, entre deux béguines lisant des prières dans leurs eucologes, le cercueil massif se dessinait sous son drap blanc, chargé de bouquets de violettes de Parme.
Tout en nous promenant parmi la foule, nous remarquâmes bientôt les groupes formés par ceux qui, comme nous, attendaient le départ du convoi. Il y avait là presque tous les comédiens et toutes les comédiennes de Paris, qui étaient venus rendre le dernier devoir à la fille de leur camarade. Rien n'était plus naturel, sans doute; mais nous n'en éprouvâmes pas moins un sentiment étrange en voyant autour du cercueil de cette pure jeune fille,