‹ Contes en proseChapitre 18 sur 20 · UN ENTERREMENT DRAMATIQ.UE I · texte numérisé non relu

UN ENTERREMENT DRAMATIQ.UE I

qui avait exhalé son dernier soupir dans une prière, la réunion de tous ces visages marqués par la flétrissure du théâtre.

Us étaient tous là : les premiers rôles, les comiques, les amoureux, les traîtres; elles ne manquaient aucune : les soubrettes, lés duègnes, les coquettes, les ingénuités. Drapé dans un paletotsac et coiffé d'un feutre d'où débordaient ses longs cheveux gris, le superbe aventurier de tous les drames de cape et d'épée s'adossait au contre-vent d'une boutique, dans son attitude familière, et croisait les bras pour montrer ses belles mains; tandis qu'un petit vieux au masque chiffonné de paillasse lui parlait vivement, en le tenant par un bouton, de cette voix grasse et éraillée qui nous avait fait si souvent pouffer de rire. A côté du jeune-premier séculaire, qui, sanglé dans sa redingote trop courte et dans son pantalon collant à sous-pieds, massait de sa main gantée les boucles trop noires de ses cheveux, un grand gaillard, d'une beauté de modèle, n'avait pas voulu renoncer, même pour ce jour-là, à ses excentricités de costume, et se carrait dans une cape de velours noir et dans ses bottes à l'écuyère. Oh ! comme elles paraissaient tristes, vieilles et fatiguées, au jour gris de ce matin d'hiver, toutes ces têtes pathétiques, gracieuses ou risibles, que nous n'étions habitués à voi • que transfigurées par le prestige de la scène !

Les mentons étaient devenus bleuâtres sous le rasoir trop fréquent, les cheveux rares et secs sous le fer chaud du coiffeur, les peaux rugueuses sous l'action mordante des onguents et des vinaigres, et les yeux atones, brûlés par la lumière de la rampe, clignotaient, presque rétractiles, comme ceux des hibous au soleil.

Les femmes surtout faisaient pitié. Forcées, par extraordinaire, de se lever de très bonne heure, et n'ayant pas trouvé le temps exigé pour leur savante et minutieuse toilette, elles se tenaient par groupes de quatre ou cinq, frileuses et emmitouflées sous les manteaux de fourrure, les manchons et les triples voilettes noires. Malgré le petit bout de maquillage fait à la hâte, elles étaient méconnaissables, et il nous fallut un effort de pensée pour retrouver en elles un souvenir de ce sublime sérail des théâtres parisiens, exposé tous les soirs aux désirs de plusieurs milliers d'hommes. Sur tous ces types charmants apparaissaient les stigmates de la lassitude et de l'âge. Les uns s'ossifiaient dans une maigreur fanée ; les autres s'alourdissaient d'une graisse malsaine et adipeuse. Les rides rayaient les fronts et étoilaient les tempes ; les lèvres étaient livides, les yeux cernés de plomb ; le teint surtout effrayait : ce teint uniforme, morbide et empoisonné, œuvre du rouge végétal et du blanc gras. Cette grosse commère à l'encolure de

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