LE VIEUX CHENE
A l'ombre d'un épais feuillage , Sous un chêne majestueux, Laure , en s'éloignant du village , Va rêver à son amoureux.
Le chêne qui protège Laure Est révéré par les amans, Et, quoique vieux, il peut encore Recevoir les plus doux sermens.
Laure a seize ans, elle est charmante; Son cœur est tendre et sans détour, Et dans ses yeux, son ame aimante Se peint pure comme un beau jour.
Armand lui jure ardeur extrême.
Chacun lui dit : C'est un trompeur.
Mais à seize ans, celui qu'on aime ÎNe fera que notre bonheur.
Sous le vieux chêne , où la prudence Devrait l'empêcher de venir,
Laure a perdu son innocence , Armand a trouvé le plaisir.
Chaque soir l'amour les ramène Près de ce témoin de leurs feux.
A ne point quitter le vieux cliêne Laure bornerait tous ses vohix.
Bientôt Armand se fait attendre.
Ces momens lui semblent moins doux.
Il est moins empressé. . moins tendre... Bientôt... il manque au rendez-vous.
Laure , seule , est sous le vieux chêne ; Ce confident de son bonheur Devient le témoin de sa peine , De ses larmes^ de sa douleur.
Passant souvent la nuit entière Sous l'arbre qu'ils avaient choisi , Laure, sans fermer la paupière.
Se dit : »< Je dois l'attendre ici. »
Dans la vallée, oia son œil [)lon[{e, PJle croit rcntendre... le voir...
Le jour renait... c'était un songe!
(Chaque instant (rompe son espoir.
Ses veilles, sa peine cruelle, Ont flétri son teint, sa beauté; Et pourtant Laure est cncor belle D'amour et de fidélité.
Un jour enfin, près du vieux chêne, Le volage Armand a passé; Laure dit : « L'amour le ramène. »
Vers lui son cn^ur s'est élancé.
« Ali! je t'attendais, » lui dit Laure,, (( Long-temps mes vœux furent déçus !
» Pourquoi fuir celle qui t'adore?
» — C'est que... je ne vous aime plus. »
A ces mots quittant la pauvrette , L'ingrat disparaît à ses yeux, Et Laure immobile, muette.
Semble fixée aux mêmes lieux.
Le jour a fini sa carrière ,
La pluie a grossi le torrent ,
La foudre gronde... à sa chaumière
Le villageois craintif se rend.
Sous le chêne la triste Laure Reste dans ce fatal moment, Car elle croit entendre encore Les derniers mots de son amant.
« O Dieu! » dit-elle ;, « vois ma peine, » Ici j'ai connu le bonheur ; » Ah! fais-moi mourir sous ce chêne » Où j'ai cru posséder son cœur. »
Du vieux chêne la tête altière Au tonnerre vient d'échapper...
Il tombe... Laure est en poussière...
Est-ce elle qu'il devait frapper ?
Sous le chêne ; Laure repose ; Là^ tant d'attraits furent reçus :
Sur la pierre on voit une rose Et ces mots : // ne V aimait plus.
Jeunes amans , que ce feuillage Par vous soit toujours respecté.
On l'a nommé dans le village L'arbre de la fidélité.
Vain espoir!... Toujours d'âge en âge L'inconstance l'emportera , Et l'on fera, sous son ombrage, D'autres sermens... qu'on trahira.