‹ Contes en vers et chansonsChapitre 14 sur 79 · LE MARI SENTINELLE · texte numérisé non relu

LE MARI SENTINELLE

Le sot mal que la jalousie !

Pauvres maris , lâchez donc d'en (juérir. C'est un transport , c'est une frénésie, Qui n'est bonne souvent qu'à nous faire haïr.

Je vous propose ce dilemme, A vous qui regrettez verroux et cadenas :

Oul'on vous trompe, ou l'on vous aime, ( Aimer veut dire ici qu'on ne vous trahit pas ). Si votre épouse est fidèle Vous vous tourmentez à tort ; Si l'on vous trompe, en vain vous ferez sentinelle , Vous ne pourrez éviter votre sort.

C'est aux habitans de l'Espagne Que je m'adresse, à ce peuple galant , Auquel l'amour , dans ce climat brûlant , Fait souvent battre la campagne.

Je sais que les maris français Près de leurs femmes sont plus sages; C'est le pays des bons ménages , La jalousie a chez nous peu d'accès.

Nous nous fions à la foi de nos belles, Nous n'avons pas à nous en repentir !

Car presqu'autant que nous ces dames sont fidèles.

Je suis forcé d'en convenir ;

Et l'on ne verrait pas près d'elles

Des maris faire sentinelles Comme celui que je vais vous offrir :

C'était dans l'Andalousie

Que vivait don Ribéra.

Il avait femme jolie ,

Maison , ferme , métairie.

Moi , je crois qu'avec cela On peut gaiment passer la vie ; Mais , d'une sombre jalousie Notre pauvre époux est atteint.

Toujours triste, inquiet , contraint.

Le voyez-vous prèsdesa femme?

L'air soupçonneux , les yeux hagards...

Il veut lire au fond de son ame!

Convenons-en , de tels regards N'inspirent point une bien douce flamme ; Et, pour plaire à sa fennne, au lieu dètre jaloux , Il vaudrait mieux lui faire les yeux doux.

Inès aime les fleurettes , Lps soupirs, Ips petifs mots ; Jolis ricus, dout , à projjos.

On .se .sert en pmourettes.

Car il faut de ramour. par des soins assidus ,

Entretenir la flamme éblouissante ; La laissez- vous devenir languissante:

Bientôt elle ne brûle plus.

Mais Ribéra par sa folie

A déjà trouvé le moyen

De perdre le cœur de sa mie.

Il la suit , l'obsède , l'ennuie ,

L'accuse à tort, et fait si bien

Que, de dépit, la jeune femme

Sent naître dans le fond de l'ame

Désir ardent de se venger.

Pauvre mari , je te vois en danger !

Et ce n'est plus à tort que le front te démange , Car nous savons comment une femme se venge.

L'époux, craignant la trahison, A renvoyé sa servante fidèle; Lui seul , avec sa femme , habite sa mai.son ; Et, tous- les soirs , il meten sentinelle A la porte de son jardin Un formidable mannequin , Bien vêtu, bien armé, qui, se trouvant dans l'ombre,

rSe peut manquer, dès qu'il fait sombre. D'effrayer les galans qui voudraient se montrer. Malgré ses soins, en secret pour sa femme Un beau jeune homme est tout de (Inmme. Il soupire , il fait soupirer :

Car, en dépit du mal que Ribéra se donne, Inès a vu notre galant; Yl est gentil , bien fait de sa personne ;

Son regard est tendre et brûlant.

Tandis que son mari. . . Dieu ! (juelle différence ! . . , Tout cela pour l'amant fait pencher la balance. Mais comment se parler ? l'époux est toujours là.

L'amant a gagné la servante

Chassée à tort par Ribéra.

Quand c'est pour se venger, femme est bientôt savante; Elle fait parvenir à la belle un billet , Dans lefjuel on l'engage à se rendre au bosquet,

Pendant que son mari sommeille.

Mais un jaloux a toujours l'œil au guet :

Soir et matin Ribéra veille; L'amoureux, désolé, caché dans le jardin , Voit , chaque nuit, fuir l'espoir qui le berce;

Si bien qu'en sa fureur il perce

Et coupe en deux le mannecjuin

Qui semble narguer sa tendresse.

En descendant le lendemain , A visiter partout don Ribéra s'empresse...

Quel spectacle frappe ses yeux. .

On a tué sa sentinelle :

Preuve que des galans sont venus en ces lieux. « Ah, morbleu ! « se dit-il, <( je vous la garde balle,

» Beaux troubadours, coureurs de nuit!

» Mon soldat , dés ce soir, va se mettre en fléfense ; I» >e di.sons rifu , ne .'•"aisous point de bruit,

» Je punirai leur in.solence. »

Au gré de ses désir?* , la nuit arrive enfin ; ^otre jaloux (quitte sa belN-, Et, sous riiabil du manîiequin.

[i^JJL

Armé jusques aux dents , se met en sentinelle.

Inès, par un chemin secret,

Se rend aussitôt au bosquet;

A l'amant elle apprend ia ruse.

La servante, à l'instant, se couvre d'un manteau,

Sur ses yeux enlonce un chapeau; Et, pendant qu'au bosquet notre couple s'amuse,

Devant le mari va rôder,

Sans trop l'approclier, et pour cause.

Ribéra, tenant bouche close, Attend, i'épée en main, qu'on ose l'aborder.

Au point du jour, Inès va regagner sa couche; L'amant quitte, à regret, le bosquet tant chéri; Et la servante , fine mouche, Disparaît aux veux du mari.

« Ah ! ah! » dit Ribéra trompé dans son attente, « C'est dommage qu'il n'ait point osé me toucher; » Mais, peut-être demain il voudra s'approcher.

» Nous y serons, il iaut qu'il sente » La force de mon bras. Je passerai plutôt » Vingt nuits de suite, s'il le faut; ( » Mais j'accomplirai ma vengeance. »

Notre jaloux alors rentre dans sa maison. Sa femme l'attend en silence.

(< Eh bien! » dit-il , « j'avais raison » D'aller me mettre en sentinelle; » Dn homme a, cette nuit, rôdé près de ces lieux, » Et certes, c'est pour vous, la belle; » Mais je saurai léconipenser son zèle. » — Ah ! » dit Inès en baissant ses beaux yeux,

CONTES EM VERS. i05

» Du sentiment qui vous anime » Je suis loin de vous faire un crime ; )) Surveillez ce galant, vous nie ferez plaisir j » Au moins vous serez sûr que je vous suis fidèle,

» Et désormais mon seul dosir )) Est que, toutes les nuits, vous fassiez sentinelle. »

L\ FEMME AUTEUK.

Deux frères, riches commerçans,

Pensaient à se mettre en ménage :

Chacun voulait une compagne sage,

Douce, jolie et de bon sens;

Chacun enfin , c'est l'ordinaire ,

S'en créait une a sa manière.

Dans une maison de Paris , Où , sous les yeux des mamans et des tant&j,

Plusieurs demoiselles charmantes.

En jouant au nain jaune, attendaient des maris ,

rSos deux Irércji un jour sont pris.

Chacun a trouvé sa chimère, Ln ange de beauté, de vertus et de goût;

Enfin celle qui sait lui plaire;

Car ce mot-là renferme tout.

Tous deux bientôt en confidence Se disent leurs secrets, les nœuds qu'ils vont former, En demandant à l'autre c«; qu'il pense

De celle qui l'a su charmer.

« Ma foi, » dit le cadet, « je parle avec franchise : t> Mais celle qui te plaît ne m'aurait pas séduit; » Elle est fort bien , j'en conviens; mais sa mise

» N'annonce pas de goût, et, dans ce qu'elle dit, » Je n'ai pas , entre nous , trouvé beaucoup d'esprit. » Ah! quelle diFférence auprès de mon Elise! » Ses mots sont recherchés, et de traits délicats » Sa conversation fourmille.

» De sa beauté je ne te parle pas .. » En grâces, en esprit, en talens elle brille... » — J'en conviens , » dit l'aîné, « c'est une belle fille; » Mais de tout son esprit , moi , je fais peu de cas. >) Certes, je ne veux pas dans ma femme une bête, » Mais on peut , sans briller, s'assurer ma conquête. » Celle que j'ai choisie a bien moins de jargon ;

» Elle est sensible, douce, sage, » Elle saura conduire sa maison, » Et n'est point étrangère aux détails du ménage; » Yoilàcequimeplaît.Tiensnoussommesmarchands, » Tâchons sur notre état de régler nos penchans. » Ma femme aura le soin de la dépense; »» Qu'elle ait de l'ordre, et j'aurai du crédit;

» Mais on a moins de confiance

» Dans celle qui fait de l'esprit.

» — Allons , tu veux rire, mon frère,

» L'esprit n'a jamais rien gnté.

» Ma future, sans vanité,

» Eait d«'S romans comme Voltaire,

») C'est un [)rodige, en vérité!

» Celle dont la plume éloquente

» Peint h's sentiincns les |[)liis doux,

» Doit avoir uik' auie brûlante

» Pour ses enfans et son époux. »

Après avoir, suivant l'usage.

Ri de ce que raïUie disait;, Chacun suivit son goût et se mit en ménage Avec celle qui lui plaisait.

Pendant les premiers temps, chacun se félicite, Notre cadet, surtout, se trouve fort heureux; Pour sa femme, brûlant toujours des mêmes feux,

A chaque instant il la prône, il la cite. Chez son frère , souvent, accourant tout joyeux :

t< Tiens, » lui dit-il, « lis cela tout de suite, » C'est de ma femme... hier elle a fait un sonnet!... » Et la tienne?. . . — La mienne, elle a fait un bonnet » Pour l'enfant que bientôt , j'espère , elle me donne. » — Mais avant peu , je crois , je serai pèie aussi. » Ma fennne des enfans s'occupe. Dieu merci !

» Il faut voir comme elle raisonne!

H Sur l'éducation elle fait un traité, » Elle v mêle des vers et de la métaphore. .) — La mienne veut nourrir ; elle ne pense encore ») Qu'à prendre soin de sa santé. »

INos deux maris deviennent pères.

Cette fièvre qu'on nomme amour

Après riivjnen ne dure guères, Ou ses accès sont moins fréquens de jour en jour. Mais, tandis que l'ainé fait toujours bon ménage, . Chez le cadet gronde l'orage :

A rimailler à composer.

Son épouse passe sa vie.

De ce train le mari commence a se lasser. Quand il veut déjeuner, on fait une élégie.

CONTES EN VERS. i09

Qu'il faut avant tout terminer ;

Le soin d'une tendre romance De deux heures souvent recule le dîner,

Et, pour rêver à quelque stance, Madame, chaque soir, s'en va se promener.

Sa maison semble lui déplaire; Les valets v font tout; l'enfant est délaissé, Sans qu'on sache comment, l'argent est dépensé.

Quand l'époux veut parler affaire, On lui lit le j>remier chapitre d'un roman. Ou d'une comédie on lui conte le pian. Le mari désolé s'en va trouver son frère

En s'écriant : « Tu me l'avais bien dit! » Pour unsimplebourgeoisma femme a trop d'esprit. » Mon commerce est perdu !.. parle, qup fnnt-il faire?

» — Il faut montrer du caractc-re.

» Ciiez toi , dis-tu , tout est à l'abandon ;

» Viens, conduis-moi dans ta maison,

» C'est là que je prétends t'instruire. »

On arrive chez le cadet :

Madame était dehors; droit à son cabinet

Le frère aîné se fait conduire.

Là, prenant complainte et sonnet, Idylle, madrigaux, roman, stance, élégie,

De tout cela ne faisant qu'un paquet, ISotre homme y met le feu. . . Le pauvre époux s'écrie : M Que va dire ma femme en voyant tout cela?

» — Qu'importe ce qu'elle dira,

» Si nous guérissons .sa manie.

» Je reviendrai demain , de ce {{raud codi) (i'(rlal

» Voir quel sera h*, n-suilat. »

Le lendemain , en effet , chez son frère Il se rend de bonne heure ; il le voit tout joyeux

Qui, dans ses bras, et l'embrasse et le serre En disant : « Grâce à toi, je vais donc être heureux! » — Quoi ! » dit l'autre, « déjà ton épouse est guérie

» De son goût pour la poésie?

» — Ahlbienniieuxquecela, mon cher, elle est partie. » — Comment, ta lémme? — Elle a quitté ces lieux.

» D'abord ses transports furieux

» Ont failli me coûter la vie !

» Puis elle s'est calmée, et cette nuit enfin, » Me laissant pour adieu cet écrit de sa main ,

» Elle est passée en Angleterre ,

» Oii, tout à son aise , elle espère

» Suivre désormais son penchant;

» Et , dans cette terre classique

» Des démons et du romantique, » Oublier qu'elle fut l'épouse d'un marchand. » Qu'elle suive son goût, qu'elle fosse à sa tête,

» Femme qui laisse époux , enfant ,

» Mérite peu qu'on la regrette.

» De tes avis j'aurais dû faire cas : » INon , une femme auteur ne me convenait pas , » Et tout différemment j'élèverai ma fille. » J'estime les beaux-arts , mais enfin je conçois » Que ce qu'il faut d'abord à nous autres bourgeois,

» C'est une mère de famille. »

Page 1