‹ Contes en vers et chansonsChapitre 3 sur 79 · LE VIEUX FOU · texte numérisé non relu

LE VIEUX FOU

Le bon La Fontaine l'a dit :

« Ne forçons jamais notre esprit ,

» Nous ne ferions rien avec grâce. »

Il en est ainsi des amours ;

Le temps en a réglé le cours,

Il faut que tout soit à sa place , N'attendons pas l'âge des souvenirs Pour nous livrer à d'amoureux désirs.

Cédons gaîment dans la jeunesse

Au doux penchant de notre cœur ;

Mais gardons-nous, dans la vieillesse, De vouloir inspirer une amoureuse ardeur.

Dès que les rides du visage

Viennent vous dire : Soyez sage ,

Il faut écouter leur avis.

Tout l'attirail de la toilette,

Ton sémillant, mise coquette, D'un vieillard ne ferontjamais un Adonis.

Enfin n'imitons point cet homme

Qui , ne voulant pas •'•trc vieux , (^rut trouver un moyen de conserver ses leiix.

Ecoutez-moi bien, voici comme :

Jusqu'à l'ûge de soixante ans II pensa devoir être sage ; Alors à ses désirs nais^ans Il crut pouvoir se livrer davantage.

Le vieux fou se disait tout Las :

« Lorsqu'à dix-huit ans on commence , » On en a près de trente à montrer sa vaillance; » Je vais me trouver dans ce cas.

» Je commence, et pour plaire aux belles , » J'ai près de trente ans devant moi.

» Je prétends être adore d'elles; 0 Je le puis aisément, je crois, » A mes vœux elles vont se rendre , )i J'ai ce qu'il faut pour les cliariner : » Je suis novice, elles vont prendre » Un grand plaisir à me former. »

Notre vieux fou dans le monde se lance, Il fait le gentil, l'enfantin , Et, près de la beauté, singeant le chérubin , D'un jeune adolescent affecte l'innocence. Mais pour prix de ses petits mots , De ses soupirs, de ses grimaces, Les femmes lui tournent le dos :

Le ridicule effarouche les grâces.

Voulant plaire, charmer, malgré ses soixante ans, Le vieillard fouille en sa cassette, Il y prend la seule recette Que l'on puisse opposer aux outrages du temps. Avec son or il séduit une belle.

« Tu n'as que vingt ans, lui dit-elle ,

CONTES EN VERS. 3i

» Tu ne les parais pas, d'iionneur; » Je prétends te former, oui, je sens que je t'aime : » Pour moi quelle douceur extrême » D'avoir l'étrenne de ton cœur ! »

A ce discours qui le comblait d'ivresse , Le novice fit ce qu'il put Pour prouver sa verte jeunesse ; Et qu'en arriva-t-il de sa belle prouesse? Le lendemain notre vieux fou mourut.

Il est des plaisirs pour chaque âge , Ne changeons point l'ordre du temps.

Que l'enfant goûte sans orage Les illusions du printemps ; Laissons l'amour a la jeunesse , Plus tard la raison doit venir ; Et , pour charmer notre vieillesse , Contentons-nous du souvenir.

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