‹ Contes en vers et chansonsChapitre 4 sur 79 · QUI JOUE DE LA FLUTE · texte numérisé non relu

QUI JOUE DE LA FLUTE

Certain époux était grand amateur De musique, et surtout de flûte.

Pour cet instrument, plein d'ardeur, Dès le matin, il exécute Rondeau, sonate, adagio; De ses voisins il blesse les oreilles.

Mais croyant faire des merveilles, Il les régale de solo.

Notre musicien avait femme jolie ,

Jeune, bien faite, et d'un noble maintien; Mais jusques à l'excès poussant la pruderie. De lui conter fleurette il n'était pas moyen.

D'un seul mot de galanterie Madame se fâchait , et sa sévérité Faisait fuir les galans qu'attirait sa beauté. L'époux d'un tel tendron , sans craindre y)()ur sa tête, Sur les maris trompés peut lancer des rébus. Mais de ces démons de vertus On voit souvent l'humeur à la tempête!

Notre Lucrèce en est un exemple de plus :

Elle est emportée et colère; Pour un mot se fâchant, son aigre caractère

Bannit la paix de sa maison ; Et chaque jour changeant de valet, de servante, Madame, dont le ton interdit, épouvante. Se croit douce comme un mouton.

Son mari, d'humeur fort tranquille.

Est heureux quand il peut souffler quelque rondeau.

Mais un jour voici du nouveau :

La flûte , de madame échauffe encor la bile ; Elle ne peut souffrir cet instrument.

« Entendons-nous, dit l'époux, un moment;

M Avec vous je prétends, ma chère, » Faire un marché; de grâce écoutez-moi : ;) Vous vous mettez fort souvent en colère, » J'aime la paix , je me fais une loi » De ne me point mêler dans aucune dispute: » Mais dès que vous crîrez je jouerai de la flûte. » Cet instrument me sauvera » L'ennui de toujours vous entendre ; » Vous crîrez tant qu'il vous plaira ! » Vous ne pourrez me le défendre, n

Madame accepte de bon cœur; En elle, ayant beaucoup de confiance,

Elle se dit : « Par ma douceur » Je saurai bien le forcer au silence. » Au mari le marché plaisait; Il savait bien ce qu'il faisait.

A se taire un instant sa femme en vnin se butte,

Bientôt il peut prendre sa flûte , Madame cric... En son appartement L'époux va s'enfermer^ et sur son instrument

Notre homme s'en donne à son aise, Plus il entend crier et plus il souffle fort : Pauvres voisins, que je plains votre sort!

Quand un moment cela s'apaise L'instant d'après la flûte chante encor, JN'espérez pas que l'un des deux se taise.

Notre amateur, par ce moyen .

Sur la fli^ite commence à jouer assez bien. Madame , cependant, que la musique ennuie

De crier se corrige un peu.

L'époux craint pour sa mélodie

De ne plus avoir si beau jeu; Mais un événement vient servir sa folie : Un jeune militaire ardent , impétueux ,

De notre belle est amoureux.

Son ton hautain , son air sévère.

Son regard fier et dédaigneux ,

Rien ne peut éteindre ses feux ;

Et les obstacles , au contraire.

Ont plus de charmes à ses yeux.

Une conquête trop facile

Pour un galant a peu de prix ; De celle que l'on voit manquer au plus habile

Nous sommes toujours plus épris.

Notre amoureux, afin de s'introduire, Se déguise en valet normand.

Chez madame il se fait conduire, Sachant que de valet on change à tout moment.

D'un air niais il se présente

En saluant bien gauchement;

On vient de chasser la servante, Et madame, à l'essai, consent à le garder. C'est tout ce qu'il voulait; il est près de sa belle. Il faut en profiter, il faut tout hasarder.

Dès qu'il se voit seul avec elle , Dans un boudoir touchant la chambre du mari , Il se jette à ses pieds , il déclare sa flamme.

« O ciel! ô trahison infâme!... »

Dit la dame en jetant un cri.

A peine il part que l'époux prend sa flûte En disant : « Nous avons un serviteur nouveau ,

» Je vais jouer plus d'un morceau,

M J'entends déjà qu'on se dispute. »

En effet, madame criait, Et des noms de monstre, de traître.

Elle appelait l'amant, mais celui-ci riait : La flûte couvrait tout, il pouvait se permettre Mille témérités. Avec son instrument Le mari l'accompagne, il marque la mesure;

Pour commencer il joue une ouverture.

Le bruit augmente... il presse encor le mouvement, Distinguant la voix de fa femme Qui de temps en temps crie encor, Sur sa flûte il joue à madame :

(( Tu triomphes, bel Alcindor. »

A son secours son épouse l'appelle,

« Bon, bon, » dit-il, « va, fais ton bacclianal,

)) Mais du diable si je m'en mêle!

» Je vais te jouer un final. »

Les cris cessent enfin. Servi par la musique , J'ignore si l'amant est devenu vainqueur. Mais je vois que la dame est tendre , laconique,

Et que l'époux est en sueur.

« Ouf, » se dit-il , u il faut que je respire; )) Je crois que c'est fini. Que l'on a tort de dire : )) Souffler n'est pas jouer! dedans cet instrument » Quand je souffle on devrait me faire compliment ; ») Maisjen'entends plusrien, rendons-nous chez ma femme. » » Il entre; le galant avait quitté la dame. « Eii bien ! » dit le mari , (( la belle occasion

)) Tu viens de me donner, ma chère !

» Pendant ton accès de colère,

)) Je t'ai joué ma variation , » Elle est en mi majeur... A ton valet, je gage , » Tu donnais son congé ? — Non , je le formerai ; » Et puisqu'il est entré, je crois qu'il est plus sage )) De m'en servir, et je le garderai.

» — Gardons-le, soit! il paraît un peu brute; » Mais pour le dégourdir tu t'y prends comme il faut. )) Quant à moi, je prévois que, grâce à ce nigaud ,

» Je joûrai souvent de la flûte. »

LA PRÉFÉIIEISCE.

De deux garçons une veuve était mère , Tous deux par la nature étaient avantagés, En talens, en esprit, de même partagés, Egalement tous deux devaient lui plaire.

Mais l'un était le favori;

Par une injuste préférence On délaissait Chariot, Alfred était chéri.

Nous en avons l'expérience , Trop de parens se conduisent ainsi î Leur cœur faible avec l'un, pour l'autre est endurci : Pourquoi donc voir l'un d'eux avec indifférence , Et ne devons-nous pas , en leur donnant le jour.

Leur donner aussi notre amour?

Ne les avons-nous mis sur terre Que pour clioisir celui qui nous paraît charmant ? 11 n'en est point de laid pour les yeux d'un bon père j Et qui donc essuîra les larmes d'un enfant.

Si ce n'est la main de sa mère ?

Bientôt arrive a nos deux fils Ce qui toujours suit cette préférence : Entre eux d'abord égale ressemblance ,

Ils sont doux, vertueux, soumis;

Mais bientôt celui qu'on préfère

Prend un peu plus de liberté j Impunément il fait sa volonté, Se livre à tous ses goûts, suit son humeur légère. Certain par son esprit, sa grâce, sa gaîté. De se faire toujours pardonner par sa mère. Chariot (c'est l'autre fils) , ne lui ressemble plus , Il est triste, rêveur, il passe sa journée Assis dans quelque coin ; ses traits sont abattus ,

Et sa langue semble enchaînée.

Jamais un regard, un seul mot

Ne s'adresse au pauvre Chariot î Ce nom de fils, si doux quand sa mère le donne. C'est pour son frère seul qu'il l'entend proférer.

Pauvre petit! et Ton s'étonne

De te voir si souvent pleurer!

Mais bientôt une maladie De la maman met les jours en danger.

Alfred poursuit son train de vie Sans paraître inquiet, sans même s'affliger; A des valets recommandant sa mère ,

Il n'approche plus de son lit.

Chariot fait alors le contraire :

A côté d'elle il s'établit ; Il ne la quitte plus ; jour et nuit il la veille. Trop heureux de pouvoir, pendant qu'elle sommeille,

Contempler ses traits à loisir;

Bonheur dont, depuis son enfance.

Chariot n'a pas osé jouir !

Car il tremblait en sa présence.

Grâce à ses soins sa mère est beaucoup mieux ; Elle voit de Chariot la douceur, la constance, Elle rougit de son injuste préférence, Le bandeau tombe de ses yeux!...

Mais, contrainte encore au silence, Elle voudrait... et ne peut exprimer Son repentir et sa reconnaissance; Cédant au sentiment qui vient de l'animer, A Chariot elle tend sa main avec tendresse , Balbutiant : « C'est toi , mon fds !... » Par ce doux liom , cette caresse , Le pauvre enfant est tout surpris; Ce ne peut être à lui qu'elle s'adresse : Son fils!... « Hélas! répond-il aussitôt,

« Non, maman, ce n'est que Chariot... » Ce mot valait une leçon sévère; Il corrigea l'injuste mère.

L'amour de nos enfans de nos soins est le prix , Mais pour l'un d'eux point d'aveugles i'aibhîsses : Dans notre cœur qu'ils soient tous réunis; Peut-il encor se croire notre fils Celui que nous avons privé de nos caresses ?

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