LES DEUX AMIS
Jadis , deux jeunes amis , Par serment s'étaient promis De partager leur fortune, De rendre chose commune Ce qu'un fortuné destin ( Car nous avons tous le nôtre ), Quelque coup du sort enfin Pouvait à l'un comme à l'autre Envoyer un beau matin.
Tout jeune ainsi l'on se lie , Et de tenir son serment On a la sincère envie ; En avançant dans la vie On pense différemment j L'âge arrive , l'on oublie Les sermens de l'amitié ; Et souvent de la promesse Que l'on fît dans sa jeunesse On sourit avec pitié.
Mais revenons à l'histoire Que j'avais à vous conter; I\os amis, j'aime à le croire,
CONTES EN VERS.' Ai
Montreront plus de mémoire Que ceux que j'allais citer.
L'un d'eux se met en voyage ;
Se fait marchand, muletier,
Soldat, acteur, gazetier.
Pauvre dans chaque métier,
Il supporte avec courage
Les mauvais coups du destin ,
Et sans le sol un matin
S'en revient dans son village.
Dans son domaine agrandi
Son ami s'est arrondi ;
Il a fait un héritage,
De plus un bon mariage
Avec un riche tendron j
Bref, il mène douce vie ,
Car il a femme jolie , i '
Bon vin et belle maison.
« Pardieu , dit le pauvre hère, » J'ai fort bien fait d'arriver ; » Courons vite le trouver , » Je ne crains plus la misère 1 » Par lui , j'aurai des emplois j )) Il se souviendra , j'espère , » De nos sermens d'autrefois. » Puis sans tarder davantage , Il va chez le gros bourgeois Dans son modeste équipage.
Vous croyez que celui-ci Au nez lui ferme la porte?
Vous vous trompez ; Dieu merci , Ce n'est, ma foi, pas ainsi Que mon riche se comporte.
Au pauvre il dît : » Tu n'as rien ?
)) Il faut donc que je t'en cède , )) Tu partageras mon bien )) Et tout ce que je possède.
» Va, je n'ai pas oublié )) Qu'à toi je me suis lié ; » Je dois tenir ma promesse, )) Mon cher, n'en sois pas surpris , » Tout est commun entre amis. »
De le loger il s'empresse ; Son hôte est choyé, fêté, Dans la maison on l'installe.
On l'habille , on le régale.
Bref, il peut en liberté Disposer, commander même.
Ce riche est fort obligeant :
Placer ainsi son argent , C'est mériter qu'on nous aime.
Mais vovez comme le sort Quelquefois nous récompense ; Puis étonnez-vous encor Qu'on blâme la Providence.
Chaque matin notre époux Va de bonne heure à la chasse , C'est pour lui plaisir si doux Que jamais il ne s'en lasse.
On le voit^ tel temps qu'il fasse,
S'en aller chercher les loups.
Or j un jour à peine il quitte
Jeune femme et lit Lien chaud ,
Que d'une douleur subite
Il est atteint. Tout penaud, . ; ({
Il est forcé de reprendre
Le chemin de sa maison ,
Où l'on est loin de l'attendre !
Car son ami , sans façon ,
Avait déjà pris la place
Que , pour aller à la chasse ,
Chaque matin il laissait ;
Et près de la jeune femme
Rempli d'ardeur et de flamme
En époux il agissait.
«Ah ! scélérat, monstre infâme,
» Dit le chasseur furieux ,
)) Faut-il en croire mes yeux !
)) De mes bienfaits, malheureux ,
» Voilà donc la récompense !
» Tu trahis ma confiance !
)) Tu me... — Pourquoi ce courroux ? »
Dit l'autre avec indolence;
(( A qui diable en avez-vous?
» Et qu'est-ce qui vous offense ?
)) Rappelez à votre esprit
» Le serment que chacun fit :
» Entre nous même fortune ,
« Et toute chose commune.
» Vous-même avez dit aussi
Ai CONTES EN VERS.
)) Quand je revins au village:
(( Ce que je possède ici » Qu'avec toi je le partage » Mon bonheur sera parfait !... »
)) J'ai cru , d'après ce langage , » Que votre femme en était. »