‹ Contes en vers et chansonsChapitre 5 sur 79 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

Jadis , deux jeunes amis , Par serment s'étaient promis De partager leur fortune, De rendre chose commune Ce qu'un fortuné destin ( Car nous avons tous le nôtre ), Quelque coup du sort enfin Pouvait à l'un comme à l'autre Envoyer un beau matin.

Tout jeune ainsi l'on se lie , Et de tenir son serment On a la sincère envie ; En avançant dans la vie On pense différemment j L'âge arrive , l'on oublie Les sermens de l'amitié ; Et souvent de la promesse Que l'on fît dans sa jeunesse On sourit avec pitié.

Mais revenons à l'histoire Que j'avais à vous conter; I\os amis, j'aime à le croire,

CONTES EN VERS.' Ai

Montreront plus de mémoire Que ceux que j'allais citer.

L'un d'eux se met en voyage ;

Se fait marchand, muletier,

Soldat, acteur, gazetier.

Pauvre dans chaque métier,

Il supporte avec courage

Les mauvais coups du destin ,

Et sans le sol un matin

S'en revient dans son village.

Dans son domaine agrandi

Son ami s'est arrondi ;

Il a fait un héritage,

De plus un bon mariage

Avec un riche tendron j

Bref, il mène douce vie ,

Car il a femme jolie , i '

Bon vin et belle maison.

« Pardieu , dit le pauvre hère, » J'ai fort bien fait d'arriver ; » Courons vite le trouver , » Je ne crains plus la misère 1 » Par lui , j'aurai des emplois j )) Il se souviendra , j'espère , » De nos sermens d'autrefois. » Puis sans tarder davantage , Il va chez le gros bourgeois Dans son modeste équipage.

Vous croyez que celui-ci Au nez lui ferme la porte?

Vous vous trompez ; Dieu merci , Ce n'est, ma foi, pas ainsi Que mon riche se comporte.

Au pauvre il dît : » Tu n'as rien ?

)) Il faut donc que je t'en cède , )) Tu partageras mon bien )) Et tout ce que je possède.

» Va, je n'ai pas oublié )) Qu'à toi je me suis lié ; » Je dois tenir ma promesse, )) Mon cher, n'en sois pas surpris , » Tout est commun entre amis. »

De le loger il s'empresse ; Son hôte est choyé, fêté, Dans la maison on l'installe.

On l'habille , on le régale.

Bref, il peut en liberté Disposer, commander même.

Ce riche est fort obligeant :

Placer ainsi son argent , C'est mériter qu'on nous aime.

Mais vovez comme le sort Quelquefois nous récompense ; Puis étonnez-vous encor Qu'on blâme la Providence.

Chaque matin notre époux Va de bonne heure à la chasse , C'est pour lui plaisir si doux Que jamais il ne s'en lasse.

On le voit^ tel temps qu'il fasse,

S'en aller chercher les loups.

Or j un jour à peine il quitte

Jeune femme et lit Lien chaud ,

Que d'une douleur subite

Il est atteint. Tout penaud, . ; ({

Il est forcé de reprendre

Le chemin de sa maison ,

Où l'on est loin de l'attendre !

Car son ami , sans façon ,

Avait déjà pris la place

Que , pour aller à la chasse ,

Chaque matin il laissait ;

Et près de la jeune femme

Rempli d'ardeur et de flamme

En époux il agissait.

«Ah ! scélérat, monstre infâme,

» Dit le chasseur furieux ,

)) Faut-il en croire mes yeux !

)) De mes bienfaits, malheureux ,

» Voilà donc la récompense !

» Tu trahis ma confiance !

)) Tu me... — Pourquoi ce courroux ? »

Dit l'autre avec indolence;

(( A qui diable en avez-vous?

» Et qu'est-ce qui vous offense ?

)) Rappelez à votre esprit

» Le serment que chacun fit :

» Entre nous même fortune ,

« Et toute chose commune.

» Vous-même avez dit aussi

Ai CONTES EN VERS.

)) Quand je revins au village:

(( Ce que je possède ici » Qu'avec toi je le partage » Mon bonheur sera parfait !... »

)) J'ai cru , d'après ce langage , » Que votre femme en était. »

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