LES DEUX FRERES
Dans une province de France , Dont j'ignore le nom , mais le nom n'y fait rien , Deux frères, possédant une modeste aisance,
Partagèrent un jour leur bien.
L'un se fit laboureur , et cultiva la terre ;
Il prit femme, il eut des enfans Qui , comme lui , labourèrent les champs.
Mais l'autre ne voulut rien faire.
Content de ce qu'il possédait , Il ne désirait point en avoir davantage :
Le moindre travail l'obsédait.
Comme son frère il se mit en ménage.
Et sa famille s'augmenta ; Mais notre homme jamais ne s'en inquiéta.
Par principes, par caractère.
Sans peine, sans plaisir, sans jamais s'émouvoir , Il contemplait les biens et les maux de la terre;
De le troubler rien n'avait le pouvoir. Il appelait cela delà philosophie:
En est-ce ?. . . par ma foi , je ne vous dirai pas ! On en a mis partout , si bien que l'on oublie Celle dnnf il faudrait faire lo plus de ras.
Or (Jonc à notre piiiiosophe Le laiDOLireur ne ressemblait en rien : Il redoutait la moindre catastrophe, II aimait ses enfans, et tremblait pour son bien. En vain notre esprit fort, , se moquant de son frère , Se donnait pour exemple , et cherchait tous les jours A lui former le caractère :
Il y perdait son temps et ses discours. Le naturel est comme une rivière Dont on ne peut changer le cours.
Il est des maux pour le village
Comme il en est pour les cités.
Par une tempête, un orage, Le laboureur voit ses champs dévastés ;
Il gém it , se plaint , se lamente ,
Son frère veut le sermonner j
Mais le villageois se contente
A son travail de s'obstiner.
Bientôt après, autres alarmes :
Pour la milice on prend son fils chéri ; Il faut s'en séparer... Le pauvre homme attendri,
En l'embrassant verse des larmes.
Lcphilosophecn vain vient, d'un ton de docteur,
Dire : « Gomme vous je suis père, » J'aime fort mes enfans , mais qu'y voulez-vous faire?
» A quoi leur sert votre douleur.^ »
A tout cela, le pauvre laboureur.
L'air surpris, regarde son frère,
Et pose sa main sur son cœur,
CONTES EN VERS. àt
Mais le vent tourne, et la fortune
Qui, dit-on, fait comme le vent ,
Au laboureur ne garde plus rancune
Et tourne le dos au savant j A sa maison éclate un incendie j Sa fille se jette dans l'eau ; Une cruelle maladie Conduit sou fils aux portes du tombeau.
Mais, il faut lui rendre justice, Sans murmurer ni répandre des pleurs, Il supporte tous ces malheurs j Et son frère accouru pour lui rendre service, Le trouve d'unsang-froid que rien ne peut troubler. « Tu vois, » dit-il , « l'efl^t de ma philosophie, ))A dm ire donc ma sagesse infinie, » Tout cela ne peut Tébranler. »
Pour notre laboureur c'est bien une autre affaire ; Son fils revient, il a gagné la croix. Avec quel charme le vieux père Entend le jeune militaire Lui raconter ses combats, ses exploits ! Cependant il se dit: «Retournons chez mon frère , » Je suis heureux... mais peut-être que lui, » Dans ce moment , perd son unique appui !... »
Heureusement la nature l'emporte :
Du philosophe elle sauve l'enibut j Mais celui-ci, jamais nes'échauffant, N'en est pas plus ému. « Que le diable t'emporte ! »
Dit notre laboureur, de son calme irrité ,
(f Ah ! toute ta philosophie » Consiste à n'avoir point de sensibilité ! )) Ne crois pas que je te l'envie j )) Va, des maux de l'humanité » J'aime mieux redouter les chances » Que de fermer mon cœur aux plaisirs les plus doux. » Lorsque viendront les chagrins, les souffrances j » Lorsque du sort j'éprouverai les coups , » En respectant la main qui les fit naître, )) A ton sang-froid bien loin de m'élever » Je me plaindrai , je gémirai peut-être j )) Mais celui qui nous donna l'être , » Alors qu'il nous punit, devons-nous le braver? » Ah! qu'il me donnera de douces récompenses » Lorsque ma femme , mes enfans , » M'entoureront de leurs bras caressans ! » J'éprouverai des jouissances » Que ton cœur ne saurait sentir !
» Ne crois pas que jamais ton exemple m'entraîne ; » Non. J'aime mieux'garder des larmes pour la peine «Que d'en manquer pour le plaisir. »