‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 24 sur 174 · SÉSOSTRIS · texte numérisé non relu

SÉSOSTRIS

Vous le savez, chaque homme a son génie Pour l’éclairer et pour guider ses pas Dans les sentiers de cette courte vie.

A nos regards il ne se montre pas ,

Mais en secret il nous tient compagnie.

On sait aussi qu'ils étaient autrefois Plus familiers que dans l’âge où nous sommes; Ils conversaient, vivaient avec les hommes En bons amis , surtout avec les rois.

Près de Memphis , sur la rive féconde Qu’en tous les temps , sous des palmiers fleuris Le dieu du Nil embellit de son onde,

Un soir au frais le jeune Sésostris Se promenait loin de scs favoris ,

Avec son ange, et lui disait : Mon maître,

Me voilà roi ; j’ai dans le fond du coeur Un vrai désir de mériter de l’être :

Comment m’y prendre ? Alors son directeur Dit : Avançons vers ce grand labyrinthe Dont Osiris fonda la belle enceinte ;

Vous l’apprendrez. Docile à ses avis.

Ile prince y vole. II voit dans le parvis Deux déités d’espèce differente ;

L’une paraît une beauté touchante,

Au doux sourire, aux regards enchanteurs, Languissamment couchée entre des fleurs, D’Amours badins , de Grâces entourée ,

Et de plaisir encor toute enivrée.

Contes, Satire», etc.

8a SÉS OSTRIS.

Loin derrière elle étaient trois assistants, Secs, décharnés, pâles et chancelants.

Le roi demande à son guide fidèle Quelle est la nymphe et si tendre et si belle, Et que font là ces trois vilaines gens.

Son compagnon lui répondit : Mon Prince , Ignorez-vous quelle est cette beauté ?

A votre cour , à la ville , en province , * Chacun l’adore, et c’est la Volupté.

Ces trois vilains qui vous font tant de peine Marchent souvent après leur souveraine ; C’est le Dégoût , l’Ennui , le Repentir , Spectres hideux , vieux enfants du Plaisir.

L’Égyptien fut affligé d’entendre •

De ce propos la triste vérité.

Ami , dit-il , daignez aussi m’apprendre Quelle est plus loin cette autre déité ,

Qui me paraît moins facile et moins tendre, Mais dont l’air noble et la sérénité Me plaît assez. Je vois à son côté Un sceptre d’or , une sphère , une épée ,

Une balance. Elle tient dans sa main Des manuscrits dont elle est occupée.

Tout l’ornement qui pare son beau sein Est une égide. Un temple magnifique S’ouvre à sa voix , tout brillant de clarté ; . Sur le fronton de l’auguste portique Je lis ces mots : A l'Immortalité .

Y puis- je entrer ? L’entreprise est pénible,

' Repartit l’ange ; on a souvent tenté D’y parvenir , mais on s’est rebuté.

Cette beauté, qui vous semble inflexible,

SÉSOSTHIS.

Peut quelquefois se laisser enflammer.

La Volupté , plus douce et plus sensible ,

A plus d’attraits ; l’autre sait mieux aimer.

Il faut , pour plaire à la Hère immortelle ,

Un esprit juste , un cœur pur et fidèle :

C’est la Sagesse. Et ce brillant séjour Qu’on vient d’ouvrir, est celui de la Gloire.

Le bien qu’on fait y vit dans la mémoire ;

.Votre beau nom doit y paraître un jour.

Décidez-vous entre ces deux déesses;

Vous ne pouvez les servir à la fois.

Le jeuue roi lui dit : J ai fait mon choix.

Ce que j’ai vu doit régler mes tendresses.

D’autres voudront les aimer toutes deux.

L’une un moment pourrait me rendre heureux ; L’autre par moi peut rendre heureux le monde. A la première, avec un air galant.

Il appliqua deux baisers en passant ;

Mais il donna son cœur à la seconde.

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