‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 25 sur 174 · LES FILLES DE MINÉE · texte numérisé non relu

LES FILLES DE MINÉE

A MADAME ARNANCHF

Yo us demandez, madame Arn anciie,

Pourquoi nos dévots paysans ,

Les cordeliers à la grand’manche ,

Et nos curés catéchisants Aiment à boire le dimanche.

J’ai consulté bien des savants.

Huet , cet évêque d’Avranche ,

Qui pour la Bible toujours penche, Prétend qu’un usage si beau .Vient de Noé le patriarche,

Qui, justement dégoûté d’eau, S’enivrait au sortir de l’arche.

Huet se trompe; c’est Bacchus,

C’est le législateur du Gange,

Ce dieu de cent peuples vaincus,

Cet inventeur de la vendange.

C’est lui qui voulut consacrer Le dernier jour hebdomadaire A boire, à rire, à ne rien faire :

(1) La première édition de ce conte parut sous le nom de M. de la Visclède, secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille; il était suivi d’une lettre en prose sous le même nom; on la trouvera dans cette édition parmi les mélanges littéraires.

On ne pouvait mieux honorer La divinité de son père.

II fut ordonué par les lois D’employer ce jour salutaire À ne faire œuvre de ses doigts Qu’avec sa maîtresse et son verre.

Un jour ce digne fils de Dieu Et de la pieuse Sémèle ,

Descendit du ciel au saint lieu Où sa mère , très peu cruelle ,

Dans son beau sein l’avait conçu,

Où son père , l'ayant reçu,

L’avait enfermé dans sa cuisse; Grands mystères bien expliqués, Dont autrefois se sont moqués Des gens d'esprit pleins de malice.

Bacchus à peine se montrait Avec Silène et sa monture, v Tout le peuple les adorait,

La campagne était sans culture.

Dévotement on folâtrait,

Et toute la cléricature Courait en foule au cabaret.

Parmi ce brillant fanatisme,

Il fut un pauvre citoyen ,

Nommé Minée, homme de bien,

Et soupçonné de jansénisme.

Ses trois filles filaient du lin , Aimaient Dieu , servaient le prochain Evitaient la fainéantise ,

Fuyaient les plaisirs, les amants;

Et, pour ne point perdre de temps,

Ne fréquentaienl jamais l’église.

Alcithoé dit à ses sœurs :

Travaillons et faisons l’aumône;

Monsieur le curé , dans son prône , Donne-t-il des conseils meilleurs?

Filons, et laissons la canaille Chanter des versets ennuyeux :

Quiconque est honnête et travaille Ne saurait offenser les Dieux.

Filons, si vous voulez m’en croire;

Et , pour égayer nos travaux ,

Que chacune conte une histoire En faisant tourner ses fuseaux.

Les deux cadettes approuvèrent Ce propos tout plein de raison ,

Et leur sœur qu’elles écoutèrent Commença de cette façon :

Le travail est mon Dieu , lui seul régit le monde ; Il est l’àme de tout : c’est en vain qu’on nous dit Que les Dieux sont à table ou dorment dans leur lit. J’interroge les cieux , l’air et la terre et l’onde.

Le puissant Jupiter fait son tour en dix ans.

Son vieux père Saturne avance à pas plus lents, Mais il termine enfin son immense carrière;

Et dès qu'elle est finie , il recommence encor.

Sur son char de rubis mêlés d’azur et d’or Apollon va lançant des torrents de lumière.

Quand il quitta les cieux, il se fit médecin, Architecte, berger, ménétrier, devin ;

Il travailla toujours. Sa sœur l’aventurière Est Hécate aux cnfêrs , Diane dans les bois ,

Lune pendant les nuits, et remplit trois emplois.

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