‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 32 sur 174 · SATIRES · texte numérisé non relu

SATIRES

LA CRÉPINADE. (■)

Le Diable un jour se trouvani «le loisir,

Dit : Je voudrais former à mon plaisir Quelque animal dont l’âme et la figure Fût à tel point au rebours de nature,

Qu’en le voyant l’esprit le plus bouché Y reconnût mon portrait tout craché'.

Il dit : il prend une argile ensoufrée ,

Des eaux du Styx imbue et pénétrée;

11 en modèle un chef-d’œuvre naissant,

Pétrit son homme, et rit en pétrissant.

D’abord il met sur une tête immonde Certain poil roux que l’on sent àja ronde;

Ce crin de juif orne un cuir bourgeonné,

Un front d’airain , vrai casque de damné ;

Un sourcil blanc cache un œil sombre et Touche Sous un nez large il lord sa laide bouche.

Satan lui donne un ris sardonicu,

Qui fait frémir les pauvres gens de bien,

Cou de travers, omoplate en arcade,

Un dos cintré propre « la bastonnade ;

Puis il lui souille un «*sprit imposteur,

Traître et rampant, satirique et flatteur;

Rien n’épargnait. Il vous remplit la bête De fiel au cœur, et de vent dans la tête.

Quand tout fut fait, Satan considéra Ce beau garçon , le baisa , l’admira ; Endoctrina, gouverna son ouaille,

Puis dit à tous : Il est temps qu’il rimaille.

100 ' LA CRÉPINADE.

Aussitôt fait, l'animal rimailla ,

Monta sa vielle , et Rabelais pilla ;

Il griffonna clés ceintures magiques ,

De* Adonis , des aïeux chimériques ;

Dans les cafés il fit le bel-esprit;

Il nous chanta Sodome et Jésus-Christ; Il fut sifflé , battu pour son mérite ,

Puis fut errant, puis se fit hypocrite :

Et pour finir, à son père il,alla;

Qu’il y demeure. Or je veux sur cela Donner au Diable un conseil salutaire :

Monsieur Satan, lorsque vous voudrez faire Quelque bon tour au chétif genre humain , Prcncz-vous-y par un autre chemin :

Ce n’est le tout d’envoyer son semblable Pour nous tenter. Crépin votre féal ,

Vous servant trop, vous a servi fort mal ; Pour nous damner, rendez le vice aimable.

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