SUR L’USAGE DE LA VIE
POUR RÉPONDRE AUX CRITIQUES Qu’oN AVAIT FAITES • DU MONDAIN.
S a c h e z , mes très chers amis , Qu’en parlant de l’abondauce,
J’ai chanté la jouissance Des plaisirs purs et permis.
Et jamais l'intempérance.
Gens de bien voluptueux,
Je ne veux que vous apprendre L’art peu connu- d’être heureux ?
Cet art, qui doit tout comprendre, Est de modérer ses vœux.
Gardez de vous y méprendre :
Les plaisirs dans l’âge tendre S’empressent à vous flatter;
sua l’usage de ca Sachez que pour les goûter ,
Il faut savoir les quitter,
Les quitter pour les reprendre.
Passez du fracas des cours A la douce solitude :
Quittez les jeux pour l’étude; Changez tout hors vas amours.
D une recherche importune, Que vos cœurs embarrassés Ne volent point empressés Vers les biens que la fortune Trop loin de vous a placés :
Laissez la fleur étrangère Embellir d’autres climats ; Cueillez d'une main légère Celle qui naît sous vos pas.
Tout rang , tou( sexe , tout âge Reconnaît la même loi ;
Chaque mortel en partage A son bonheur près de soi.
L’inépuisable nature Prend soin de la nourriture Des tigres et des lions,
Sans que sa main abandonne Le moucheron qui bourdonne Sur les feuilles des buissons;
Et tandis que l’aigle altière, S’applaudit de sa carrière Dans le vaste ch^mp des air*; La tranquille Philomèie A sa compagne fidèle Module scs doux concerts.
I |0 sur l’usage de la vie.
Jouissez donc de la vie ,
Soit que dan$ l’adversité Elle paraisse avilie,
Soit que sa prospérité Irrite l’oeil de l’envie.
Tout est égal , croyez-moi ;
Ou voit souvent plus d’un roi Que la tristesse environne ;
Les brillants de la couronne
Ne sauvent point de l’ennui :
Ses valets de pied , ses pages , Jeunes, indiscrets, volages,
Sont plus fortunés que lui.
La princesse et la bergère Soupirent également;
Et si leur âme diffère ,
C’est en un point seulement.
Pliilis a plus de tendresse ,
Philis aime constamment,
Et bien mieux que son altesse. ••• Ah ! madame la princesse ,
Comme je sacrifierais • Tous vos augustes attraits Aux larmes de ma maîtresse !
Un destin trop rigoureux A mes transports amoureux Ravit cet objet aimable ;
Mais dans l’ennui qui m’accable, Si mes amis sont heureux ,
Je serai moins misérable.
PAUVRE DIABLE