‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 39 sur 174 · DE FEU M. VADÉ · texte numérisé non relu

DE FEU M. VADÉ

MIS EÏI LUMIÈRE ,

par CATHERINE VADÉ, sa cousine.

A MAITRE ABRAHAM CHAUMEIX.

Comme il est parlé de vous dans cet ouvrage de feu mon cousin Vadé, je vous le dédie. C’est mon vade mecum; vous direz sans doute vade retrô ; et vous trouverez dans l’œuvre de mon cousin plusieurs passages contre l’Etat, contre la religion, les mœurs, etc. ; partant vous pouvez le dénoncer, car je préfère mon devoir à mon cousin Vadé.

Faites l’analyse de l’ouvrage; ne manquez pas d’y répandre un filet de vinaigre en souvenance de votre premier métier. J’ai des préjugés légitimes (*) que vous êtes un des plus absurdes barbouilleurs de papier qui se soient jamais mêlés de raisonner ; ainsi personne u’estplus en droit que vous d’obtenir, par vos raisonnements et par votre crédit, qu’on brûle ce petit poème , comme si c’était un mandement devèque, ou le nouveau Testament de frère Berruyer. Continuez de faire honneur à votre siècle, ainsi que tous les personnages dont il est question dans ce livret que je vous présente. k

Catherine Vadé.

A Paris, rue Thibautodé, chez maître Jean Gauchat, attenant le gîte de l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques; 27 mars 1708.

(*) Abraham Chaumeix avait fait un livre intitulé, Préjugés légitimes contre (‘Encyclopédie , etc.

LE PAUVRE DIABLE. 1

Quel parti prendre? où suis-je, et qui dois-je être? Né dépourvu , dans la foule jeté, .

Germe naissant par le vent emporté,

Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?

Comment trouver un état, un emploi ?

Sur mon destin , de grâce , instruisez-moi.

— Il faut s’instruire et se sonder soi-mérae, S’interroger, ne rien croire que soi,

Que son instinct ; bien savoir ce qu’on aime ;‘

Et, sans chercher des conseils superflus,

Prendre l’état qui vous plaifo le plus.

— J’aurais aimé le métier de la guerre.

— Qui vous retient? Allez. Déjà l’hiver A disparu ; déjà gronde dans l’air L’airain bruyant, ce rival du tonnerre;

Du duc Broglie osez suivre les pas;

Sage en projets , et vif dans les combats , '

Il a transmis sa valeur aux soldats ;

Il va venger les malheurs de la France :

Sous ses drapeaux marchez dès aujourd’hui ,

Et méritez d’être aperçu de lui.

— Il n’est plus temps ; j’ai d’une lieutenance •Trop vainement demandé la faveur,

Mille rivaux briguaient la préférence;

C’est une presse ! En vain Mars en foreur De la patrie a moissonné la fleur,

Plus on en tue , et plus il s’en présente ;

Ils vont trottant des bords de la Charente ,

LE PAUVRE DIABLE

De ceux du Lot, des coteaux champenois,

Et de Provence, et des monts francs-comtois,' En botte, en guêtre, et surtout eu guenille, Tous assiégeant la porte de Cremille , 3 Pour obtenir des maîtres de leur sort En beau brevet qui les mène à la mort.

Parmi les flots de la foule empressée ,

J’allai montrer ma mine embarrassée ;

Mais un commis, me prenant pour un sot,

Me rit au liez , sans me répondre un mot,

Et je voulus, après cette aventure,

Me retourner vers la magistrature.

— Eh bien! la robe est un métier prudent j Et cet air gauche , et ce front de pédant Pourront encor passer dans les enquêtes ;

Vous verrez là de merveilleuses têtes!

Vite , achetez un emploi de Caton ;

Allez juger. Êtes-vous riche ? — Non ,

Je n’ai plus rien , c’en est fait. — Vil atome! Quoi ! point d’argent , et de l’ambition !

Pauvre impudent! apprends qu’en ce royaume Tous les honneurs sont fondés sur le bien.

L’antiquité tenait pour axiome ,

Que rien n’est rien , que de rien ne vient rien. Du genre humain connais quelle est la trempe ; Avec de l’or je te fais président ,

Fermier du roi , conseiller, intendant ;

Tu n’as point d’aile, et tu veux yoler! Rampe.

— Hélas! Monsieur, déjà je rampe assez.

Ce fol espoir qu’un moment a fait naître ,

Ces vains désirs pour jamais sont passés :

Avec mon bien j’ai vu périr mon être.

LE PAUVRE DIABLE

tai

Né malheureux , de la crasse tiré , >

Et dans la crasse en un moment rentré ,

A tous emplois on me ferme la porte.

Rebut du monde, errant, privé d’espoir,

Je me fais moine, ou gris, ou blanc, ou noir, Rasé , barbu , chaussé , décbaux , n’importe.

De mes erreurs déchirant le bandeau ,

J’abjure tout; un cloître est mon tombeau,

J’j vais descendre; oui, j’y cours. — Imbécille, Va donc pourrir au tombeau des vivants.

Tu crois trouver le repos, mais apprends Que des soucis c’est l’éternel asile,

Que les ennuis en font leur domicile,

Que la Discorde y nourrit ses serpents ;

Que ce n’est plus ce ridicule temps Où le capuce et la toque à trois cornes,

Le scapulaire et l’impudent cordon,

Ont extorqué des hommages sans bornes.

Du vil berceau de son illusion,

La France arrive à l’àge de raison ;

Et les enfants de François et d’Ignace ,

Bien reconnus , sont remis à leur place.

Nous faisons cas d’un cheval vigoureux ,

Qui , déployant quatre jarrets nerveux ,

Frappe la terre et bondit sous son maître.

J’aime un gros boeuf , dont le pas lent et lourd , Eu sillonnant un arpent dans un jour,

Forme un guérct où mes épis vont naître.

L’âne me plaît, son dos porte au marché Les fruits du champ que le rustre a bêché.

Mais pour le singe , animal inutile ,

Malin , gourmand , saltimbanque indocile ,

LC PAUVRE DIABLE.

Qui gâte tout et vit à nos dépens , *

On l’abandonuc aux laquais fainéants.

Le fier guerrier, dans la Saxe , en Thuringc , C’est le cheval ; un Pequet, un Pleneuf , 3 Un trafiquant , un commis , est le bœuf ;

Le peuple est l’âne, et le moine est le singe.

— S'il est ainsi , je me décloître. O ciel !

Faut-il rentrer dans mon état cruel !

Faut-il me rendre à ma première vie!

— Quelle était donc cette vie? — Un enfer, Un piège affreux , tendu par Lucifer.

J’étais sans biens, sans métier, sans génie,

Et j’avais lu quelques méchants auteurs,

Froids romanciers , plats versificateurs.

Mordu du chien de la Métromanie ,

Le mal me prit, je fus autenr aussi.

— Ce métier-là ne t’a pas réussi,

Je le vois trop : çà, fais-moi , pauvre diable , De ton désastre un récit véritable.

Que faisais-tu sur le Parnasse ? — Hélas !

Dans mon grenier, entre deux sales draps,

Je célébrais les faveurs de Glycère ,

De qui jamais n’approcha ma misère ;

Ma triste voix chantait d’un gosier sec Le vin mousseux , le frontignan , le grec , Buvant de l’eau dans un vieux pot à bière ; Faute de bas, passant le jour au lit,

Sans coiiverture, ainsi que sans habit,

Je fredonnais des vers sur la paresse ;

D’après Chaulieu je vantais la mollesse.

Enfin , un jour qu’un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité ,

Après midi, dans l’antre de Procope,

IÆ PAUVRE t> I A B L E.

( C'était le jour que l’on donnait Méropo ) Seul en un coin , pensif et consterné , Rimant une ode , et n’ayant point dîné,

Je m’accostai d’un homme à lourde mine, Qui sur sa plume a fondé sa cuisine , Grand écumeur des bourbiers dHélicon , De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau né du eu de Desfontaincs , Digne en tout sens de son extraction , Lâche Zoïle, autrefois laid giton :

Cet animal se nommait Jean Fréron. 4

J’étais tout neuf, j’étais jeune, sincère, Et j’ignorais son naturel félon ;

, Je m’engageai , souS l’espoir d’un salaire ,

A travailler à son hebdomadaire, Qu’aucuns nommaient alors patibulaire.

11 m’enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait, Comme on jugeait du tout par la préface , Comine on louait un sot auteur en place, Comme on fondait avec lourde roideur Sur l’écrivain pauvre et sans protecteur.

Je m’enrôlai , je servis le corsaire ;

Je critiquai , sans esprit et sans choix , Impunément le théâtre , la chaire ,

Et je mentis pour dix écus par mois.

Quel fut le prix dénia plate manie !

Je fus connu, mais par mon infamie, Comme un gredin que la main de Thémis A diapré de nobles fleurs de lis,

Par un fer chaud , gravé sur l’omoplate.

Triste et houteux, je quittai mon piraté,

LE PAUVRE DIABLE

Qui me vola , pour fruit de mon labeur,

Mon honoraire , en me parlant d’honneur.

M’étant ainsi sauvé de sa boutique ,

Et n’étant plus compagnon satirique ,

Manquant de tout, dans mon chagrin poignant, J'allai trouver le Franc de Pompignan , 5 Ainsi que moi natif de Montauban,

Lequel jadis a brodé quelque phrase Sur la Didon qui fut de Métastase ;

Je lui contai tous les tours du croquant :

Mon cher pays, secourez-moi , lui dis-je, Fréron me vole , et pauvreté m’afflige.

De ce bourbier vos pas seront tirés,

Dit Pompignan , votre dur cas me touche; Tenez, prenez mes cantiques sacrés;

Sacrés ils sont , car personne n’y touche ;

Avec le temps un jour vous les vendrez :

Plus , acceptez mon chef-d’œuvre tragique De Zoraid ; la scène est en Afrique ; ®

A la Clairon vous le présenterez;

C’est un trésor : allez et prospérez.

Tout ranimé par son ton didactique,

Je cours en hâte au parlement comique,

Bureau de vers, où maint auteur pelé Vend mainte scène à maint acteur sifflé.

J’entre , je lis d’une voix fausse et grêle Le triste drame écrit pour la Denèle. 7.

Dieu paternel, quels dédains , quel accueil !

De quelle œillade altière, impérieuse,

La Duménil rabattit mon orgueil !

La d’Augeville est plaisante et moqueuse;^

Elle riait : Grandval me regardait

D’un air de prince , et Sarrazin dormait;

Et renvoyé penaud par la cohue,

J’allai gronder et pleurer danrla rue.

De vers, de prose et de honte étouffé,

Je rencontrai Gressct dans un café ,

Gresset doué du double privilège 8 D’être au collège un bel-esprit mondain ,

Et dans le monde un homme de collège ; Gresset dévot; long-temps petit badin, Sanctifié par scs palinodies,

Il prétendait avec componction Qu’il avait fait jadis des comédies Dont à la Vierge il demandait pardon.

— Gresset se trompe, il n’est pas si coupable; Un vers heureux et d’un tour agréable Ne suffît pas ; il faut une action ,

De l’intérêt , du comique , une fable ,

Des mœurs du temps un portrait véritable, Pour consommer -cette œuvre du démon.

Mais que fit-il dans ton affliction ?

— Il me donna les conseils les plus sages.

Quittez , dit-il , les profanes ouvrages ;

Faites des vers moraux contre l’amour;

Soyez dévot, montrez-vous à la cour.

Je crois mon homme , et je vais à Versaille ; Maudit voyage! Hélas! chacun se raille En ce pays d'uii pauvre auteur moral ;

Dans l’antichambre il est reçu bien m&l,

Et les laquais insultent sa figure Par un mépris pire encor que l’injure.

Plus que jamais confus , humilié ,

Devers Paris je m’en revins à pied.

LE PAUVRE DIABLE

L’abbé Trublct alors avait la rage 9 D’être à Paris un petit personnage :

Au peu d’esprit que le bon homme avait, L’esprit d’autrui par supplément servait.

Il entassait adage sur adage;

Il compilait, compilait, compilai) ;

On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu’il avait jadis entendu dire,

Et nous lassait sans jamais se lasser :

Il me choisit pour l’aider à penser.

Trois mois entiers ensemble nous pensâmes, Lûmes beaucoup , et rien n’imaginâmes.

L’abbé Trublct m’avait pétrifié ;

Mais un bâtard du sieur de la Chaussée Vient ranimer ma cervelle épuisée ,

Et tous les deux nous limes par moitié Un drame court et non versifié ,

Dans le grand goût du larmoyant comique, Roman inoral, roman métaphysique.

— Eh bien ! mon fils , je ne te blâme pas.

Il est bien vrai que je fais peu de cas De ce faux genre, et j’aime assez qu’on pie; Souvent je bâille au tragique bourgeois,

Aux vains efforts d'un auteur amphibie,

Qui dufigure-et qui brave àla fois,

Dans son jargon , Melpomcnc et Thalie.

Mais apres tout , dans une comédie ,

On peut parfois se rendre intéressant, - En empruntant l’art de la tragédie ,

Quand par malheur on n’est point né plaisant. Fus-tu joué ? ton drame hétéroclite Eut-il l’honneur d’un peu de réussite ?

LE PAUVRE DIABLE

— Je cabalai ; je fis tant qu’à la fin Je comparus au tripot d’arlequin.

Je fus hué : ce dernier coup de grâce M’allait sans vie étendre sur la place;

On me porta dans un logis voisin,

Près d’expirer de douleur et de faim,

Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce.

— Le pauvre enfant ! son malheur m’intéresse ;

Il est naif. Allons, poursuis le fil De tes récits : ce logis quel est-il ?

— Cette maison d’une nouvelle espèce ,

Où je restai long-temps inauimé , ,

Etait un antre , un repaire enfumé ,

Où s'assemblait six fois en deux semaines Un reste impur de ces énergumènes, >3 De Saint-Médard elfrontés charlatans,

Trompeurs, trompés, monstres de notre temps.

Missel en main , la cohorte infernale Psalmodiait en ce lieu de scandale,

Et s’exerçait à des contorsions

Qui feraieut peur aux plus hardis démons.

Leurs hurlements en sursaut m’éveillèrent;

Dans mon cerveau mes esprits remontèrent;

Je soulevai mon corps sur mon grabat ,

Et m’avisai que j’étais au sabbat.

Un gros rabbin de cette synagogue,

Que j’avais vu ci-devant pédagogue,

Me reconnut; le bouc s’imagina Qu’avec scs saints je m’étais couché là.

Je lui contai ma honte et ma détresse.

Maître Abraham, après cinq ou six mots De compliment, me tint ce beau propos:

LE PAUVRE DIABLE

f « J’ai comme toi croupi dans la bassesse,

;« Et c’est le lot des trois quarts des humains,

« Mais notre sort est toujours dans nos mains. « Je me suis fait auteur, disant la messe ,

« Persécuteur, délateur, espion; ti Chez les dévots je forme des cabales :

« Je cours, j’écris, j’invente des scandales,

« Pour les combattre et pour me faire un nom , « Pieusement semant la zizanie ,

•<c Et l’arrosant d’un peu de calomuie.

« Imite-moi , mon art est assez bon ;

<( Suis comme moi les méchants à la piste;

« Crie à l’impie, à l’athée, au déiste,

« Au géomètre ; et surtout prouve bien

« Qu’un bel-esprit ne peut être chrétien :

« Du rigorisme embouche la trompette;

« Sois hypocrite , et ta fortune est faite. »

A ce discours, saisi d’émotion ,

Le cœur encore aigri de ma disgrâcé,

Je répondis en lui couvrant la face De mes cinq doigts; et la troupe en besace, Qui fut témoin de ma vive action ,

Crut que c’était une convulsion.

A la faveur de cette opinion %

Je m’esquivai de l’antre de Mégère.

— C’est fort bien fait ; si ta tête est légère ,

Je m’aperçois que ton cœur est fort bon.

Où courus-tu présenter ta misère?

— Las ! où courir dans mon destin maudit?

N’ayant ni pain, ni gîte, ni crédit,

Je résolus de finir ma carrière , .

Ainsi qu’ont fait, au fond de la rivière, •

LE PAUVRE DIABLE

ISU)

Des gens de bien , lesquels n’en ont rien dit.

O changement ! ô fortune bizarre î J’apprends soudain qu’un oncle trépassé,

Vieux janséniste et docteur de Navarre,

Des vieux docteurs certes le plus avare,

Ab intestat malgré lui m’a laissé D’argent comptant uu immense héritage.

Bientôt changeant de mœurs et de langage ,

Je me décrasse ; et m’étant dérobé À cette fange où j étais embourbé ,

Je prends mon vol , je m’élève, je plane ;

Je veux tâter des plus brillants emplois,

Être officier, signaler mes exploits,

Puis de Thémis endosser la soutane,

Et moyennant vingt mille écus tournois,

Être appelé le tuteur de nos rois.

J’ai des amis, je leur fais grande chère;

J’ai de l’esprit alors, et tous mes vers Ont comme moi l'heureux talent de plaire :

Je suis aimé des dames que je sers.

Pour compléter tant d’agréments divers,

On me propose un très bon mariage ;

Mais les conseils de mes nouveaux amis,

Un grain d’amour ou de libertinage,

La vanité , le bon air , tout m’engage Dans les filets de certaine Lais ,

Que Belzéhut fit naître en mon pays,

Et qui depuis a brillé dans Paris.

Elle dansait à ce tripot lubrique,*

Que de l’Église un ministre impudique ( Dont Marion fut servie assez mal ) 1 *

Fit élever près du palais royal.

Contes , Satires, etc* 9

LE PAUVRE DIABLE

Avec éclat j’entretiens donc ma belle; Croyant l’aimer, croyant être aimé d’aile ;

Je prodiguais les vers et le* bijoux :

Billets de change étaient mes billets doux;

Je conduisais ma Lais triomphante,

Les soirs d’été , dans la lice éclatante De ce rempart , asile des amours , *

Par Outrequin rafraîchi tous les jours . ,3 Quel beau vernis brillait sur sa voiture ! *

Un petit peigne orné de diamants De son chignon surmontait la parure ;

L’Inde à grands frais tissut ses vêtements; L’argent brillait dans la cuvette ovale,

Où sa peau blanche et ferme , autant qu’égale , S’embellissait dans des eaux de jasmin.

A sou souper un surtout de Germain Et trente plats chargeaient sa table ronde Des doux tributs des forêts et de l’onde.

Je voulus vivre en fermier général :

Que voulez-vous , hélas ! que je vous dise ?

Je payai cher ma brillante sçttise,

En quatre mois je fus à l’hôpital .

Voilà mon sort, il faut que je l'avoue.

Conseillez-moi. — Mon ami , je te loue , D’avoir enfin déduit sans vanité .Ton cas honteux , et dit la vérité ;

Prête l’oreille à mes avis fidèles.

Jadis l’Égypte eut moins de sauterelles Que l’on ne voit aujourd’hui dans Paris De malotrus , soi-disant beaux-esprits ,

Qui dissertant sur les pièces nouvelles,

En font encor de plus siffiables qu’elles :

i*E PACVUE B1AUI.K.

Tous l’un de l’autre ennemis obstinés,

Mordus, mordants, chansonneurs, chansonnés, Nourris de vent au temple de Mémoire ,

Peuple crotté qui dispense la gloire.

J’estime plus ces honnêtes enfants,

Qui de Savoie arrivent tous les ans,

Et dont la main légère essuie

Ces longs canaux engorgés parla suie ;

J’estime plus celle qui dans un coin Tricotte en paix les bas dout j’ai besoin,

Le cordonnier qui vient de ma chaussure Prendre à genoux la forme et la mesure,

Que le métier de tes obscurs Frérons.

Maître Abraham , et ses vils compagnons,

Sont une espèce encor plus odieuse.

Quant aux catins, j’en fais assez de cas;

Leur art est doux , et leur vie est joyeuse ;

Si quelquefois leurs dangereux appas A l'hôpital mèuent un pauvre diable, lin grand benêt, qui fait l’homme agréable ^

Je leur pardonne, il l’a bien mérité.

Ecoute , il faut avoir un poste honnêtç.

Les beaux projets dont tu fus tourmenté Ne troublent plus ta ridicule tête ;

Tu ne veux plus devenir conseiller :

Tu n’as point l’air de te faire officier,

Ni courtisan, ni financier, ni prêtre.

Pans mon logis il me manque uu portier;

Prends tou parti , réponds-moi , veux-tu l’être ? — Oui da , Monsieur. — Quatre fois dix écus Seront par an ton salaire ; et de plus ,

D’assez bon vin chaque jour une pinte

LE PAUVRE DIABLE

Rajustera ton cerveau qui te tinte ;

Va dans ta loge; et surtout, garde-toi Qu'aucun Fréron n’entre jamais chez moi.

— J’obéirai sans réplique à mon maître , En bon portier: mais en secret, peut-être, J’aurais choisi, dans mon sort malheureux, D’être plutôt le portier des Chartrèux. *4

NOTES

1 On nous assure que l’auteur s’amusa à composer cet ouvrage en i ^58 , pour détourner de la carrière dangereuse des lettres un jeune homme sans fortune , qui prenait pour du génie sa fureur de faire de mauvais vers. Le nombre de ceux qui se perdent par cette passion malheureuse est prodigieux. Ils se rendent incapables d’un travail utile ; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi subalterne , mais honnête, qui leur donnerait du pain; ils vivent de rimes et d’espérances j et meurent dans la misère.

2 La porte de Cremilte.

M. de Cremille, lieutenant - général , était chargé alors du département de la guerre, sous M. le maréchal de Bellisle.

....... Un Pec/uet , un Pleneuf.

Pequet était un premier commis des affaires étrangères. Pleneuf était un entrepreneur des vivres.

* j . . . . *. Jean Fréron.

Fréron ne se nomme pas Jean, mais Caterin. U semble que cet homme soit le cadavre d’un coupable qu’on abandonne au scalpel des chirurgiens. Il a été méchant, et il en a été puni. Il dit, dans une de ses feuilles de l’année 1 ^ 56 , je ne hais pas ta médisance , peut-être même ne haïrais- je pas ta calomnie. Un homme qui écrit ainsi ne doit pas être surpris qu’on lui rende justice.

5 Pompignan.

L’homme dont il s’agit ici était d’ailleurs un magistrat et un homme de lettres et de mérite. Il eut le malheur de prononcer à l’académie un discours peu mesuré, et même très offensant. 11 est vrai que sa tragt dis

NOTES

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