‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 65 sur 174 · Sabotier mon rival · texte numérisé non relu

Sabotier mon rival

L’abbé Sabotier ou Sabatier , natif de Castres , ne s’est pas exercé

Conte,. Satire,, etc. l6

NOTES

dans îcs mêmes genres que le chantre de Henri IV, et le peintre qui a dessiné le Siècle de Louis XIV et de Louis XV; ainsi il ne peut être son rival. S’il s'était donné aux mêmes études , il aurait été son maître.

Cet abbé avait fait, en 1771 , un dictionnaire de littérature, dans lequel il prodiguait des éloges outrés; il ne se vendit point. Mais il en fit un autre, en 1772, intitulé : Les Trois Siècles , dans lequel il prodiguait des calomnies, et il se Vendit. Il insulta MM. d’Alembert, de Saint -Lambert, Marmontel , Thomas, Diderot, lîauzee, La Harpe, de Lille, et vingt autres gens de lettres vivants, dont il faudrait respecter la mémoire s'ils étaient morts.

Mais celui que SIM. Sabotier et Clément ont déchiré avec l’acharnement le plus emporté , est un vieillard de quau-c-vingts ans qui ne pouvait pas se défendre.

Il est permis , il est utile de dire son sentiment sur des ouvrages , surtout quand on le motive par des raisons solides, ou du moins séduisantes. S’il ne s’agissait que de littérature , nous dirions qu’il est très injuste d’accuser l’auteur de la Ilenriade et du Siècle de Louis XIV, occupé de célébrer la gloire des grands hommes de ce siècle, de ne leur avoir pas rendu justice. Nous dirions que personne n'a parlé avec plus de sensibilité des admirables scènes de Corneille, de la perfection désespérante du style de Racine (comme s’exprime M. de La Harpe), de la perfection non moins désespérante de l’Art poétique , et de plusieurs belles épîtres de Boileau.

Nous dirions que sa liste des grands écrivains de ce siècle mémorable contient l'éloge raisonné de l'inimitable Molière , qu’il regarde comme supérieur à tous les comiques de l’antiquité ; celui de La Fontaine , qui a surpassé Phèdre par sa naïveté et par ses grâces; celui de Quinault, qui n'eut ni modèles ni rivaux dans ses opéra. Nous dirions qu’il a rendu des hommages aux Bossuet , aux Fénelon , à tous les hommes de génie, à tous les savants.

Nous ajouterions qu’il aurait été indigne d'apprécier leurs extrêmes beautés s’il n'avait pas connu leurs fautes inséparables de la faiblesse humaine; que c'eût été une grande impertinence de mettre sur le même rang Cinna et Pertharitc , Polyeucte et Théodore, et d’admirer également les excellentes fables de La Fontaine, et celles qui sont moins heureuses. Il faut plus encore ; il faut savoir discerner dans le même cuvrage une beauté au milieu des déiuuts, et un vice de langage, un

manque de justesse dans les pensées les pins sublimes; c'est en quoi consiste le goût. Et nous pourrions assurer que l'auteur du Siècle de Louis XIV , après soixante ans de travaux , était peut-être alors aussi en droit dé dire son avis que l'est aujourd’hui M. Sabotier.

Mais il s’agit ici d'accusations plus importantes. C’est peu que cet abbé , dans l’espérance de plaire à ses supérieurs dont il ignore l'équité et le discernement, impute à cent littérateurs de nos jours des sentiments odieux; il a la cruauté de les appeler indévots , impies. Il dit en propres mots que l’auteur de la Henriade nie l'immortalité de l’dme. C’était bien assez de lui ravir l'immortalité d’Alzire, de Zaïre, de Mérope, dont nous sommes certains qu’il est peu jaloux, et dont il ne prend point le parti. Il est trop dur de dépouiller une âme de quatrevingts ans de la seule vie qui puisse lui rester dans le temps à venir. Ce procédé est injuste et mal-adroit, et d'autant plus mal-adroit qu’il nous met dans la nécessité de révéler quelle est l’âme de l’abbé dans le temps présent.

Nous l’avons vu et lu, et nous le tenons entre nos mains, le Spinosa commenté, expliqué, éclairci, embelli, écrit tout entier de la main de AL l’abbé Sabotier , natif de Castres ; et nous déposerons ce monument chez un notaire ou chez un greffier, dès qu’il nous en aura donné la permission ; car nous ne voulons pas disposer d’un tel écrit sans l’aveu de l’auteur. C’est un égard que nous nous devons les uns aux autres.

Pour les poésies légères de ce grand critique et de ce grand missionnaire, nous en userons un peu plus librement. Voici les preuves de la piété de cet abbé qui est si peu indulgent pour les péchés de son prochain : voici les preuves du boit goût de celui qui trouve les vêts de MM. de Saint-Laml.ert , de Lille , de La Harpe , si mauvais.

En sortant de la prison oit ses mœurs respectables l'avaient fait renfermer à Strasbourg , il s’amusa , pour Se dissiper , à faire un conte intitulé le mauvais lieu Ce conte commence ainsi ; et rematquez

bien que nous l’avons écrit de sa main , de la même main que le Spinosa.

Du temps que la dame Pâris Tenait école florissante De jeux d'amour à juste prix,

D'une écolière assez savante,

Sur les bords de la Seine un jour le pied glissa ;

NOTES

La chose assurément netait pas merveilleuse,

Mais la chute dans l’eau netait pas périlleuse,

Lorsqu’un mousquetaire passa.

Il crut que ce serait une perte publique Que la perte de tant d’appas ;

Aussi , plein d'ardeur héroïque ,

Mit-il , sans hésiter , chemise et pourpoint bas , etc.

Mous épargnons, sans hésiter, aux yeux de nos chastes lecteurs la suite de ce morceau déiicat. Ce n'est qu’un échantillon de l’élégante poésie de M. l’abbé des . Trois Siècles.

Nous lui demandons bien pardon de publier un autre morceau de sa prose, bien plus touchant et bien plus décisif (et toujours de sa main , et signé Sabotier de Castres.)

« On n’aime ici que les processions , les sermons et les messes. Les « gens qui ont en la force de secouer le joug des préjugés de l'enfance,

« du fanatisme et de l’erreur, en un root, les hommes qui pensent bien a n’osent se faire connaître , etc. etc. »

Nous donnerons le reste , si cela lui fait plaisir.

Jugez maintenant, lecteur, s’il sied bien à ce galant homme de traiter un secrétaire d’une de nos académies d'impie et de scélérat, et d’en dire autant de nos littérateurs les plus illustres. On croit qu’il aura incessamment un hénéfice : mais quelle récompense aura le censeur royal qui lui a lait obtenir une permission tacite d’outrager la vertu et le bou goût?

On dit qu’il est tonsuré, et qu’étant bientôt élevé aux dignités do l'Église, il croira en Dieu, ne fût -ce que par reconnaissance; car, malgré son spinosisme, il saura qu il n’y a point de société policée qui n'admette un Être suprême , rémunérateur de la vertu , et vengeur du crime. Nous le’ prions de se souvenir de ce vers de M. de Voltaire :

Si Dieu n’ existait pas , il faudrait l'inventer.

Ce philosophe écrivait il n’y a pas long-temps à un grand prince: C’est de tous tes vers médiocres <jue j'ai jamais faits , le motus médiocre et celui dont je suis le moins mécontent, il avait grande raison ; , un athée est peut-être presque aussi dangereux , si on l'ose dire , qu’ uu fanatique : car, si le fanatique est un loup enragé qui égorge et qui suce le sang publiquement, en croyant bien faire, l athée pourra commettre tous les crimes secrets , sachant bien qu’il fait mal , et comptant sur

NOTES

l’impunité. Voilà pourquoi les deux grands législateurs Locke et Penn, qui ont admis toutes les religions dans la Caroline et dans la Pcnsilvanie , en ont formellement exclu les athées.

5 L’abbé Guyon, auteur d'un libelle insipide contre notre auteur, intitulé l 'Oracle des Philosophes.

6 Langleviel , dit ta Beaumelle , autre écrivain de libelles aussi ridicules qu’affreux contre la cour. Il faut pardonner à notre auteur s’il n’a puni ces gredins qu’en imprimant leurs noms, et en exposant simplement leurs calomnies.

7 On a imprimé cinq ou six volumes des prétendues lettres de notre auteur ; cela n’est pas honnête. O11 en a falsifié plusieurs ; cela est encore moins honnête ; mais les éditeurs ont voulu gagner de l’argent.

8 On a glissé dans le recueil de ses ouvrages bien des morceaux qui ne sont pas de lui, comme une traduction des Apocryphes de Fabricius, -qui est de RL Bigex ; un dialogue de Péri dès et d’un Russe , fort estimé , dont l’auteur est RL Suard ; des vers sur la mort de mademoiselle Le Couvreur, moins estimés , commençant par ceux-ci :

Quel contraste frappe mes yeux!

Melpomène ici désolée Élève avec l’aveu des dieux Un magnifique mausolée.

Cette pièce est du sieur Bonneval , jadis précepteur chez RL de Rlontmarte! ; s’il a eu l’aveu des dieux, il n’a pas eu celui d’Apollon.

On trouve dans la collection des ouvrages de M. de Voltaire de prétendus vers de M. Clairault , qui n’en fit jamais ; une pièce qui a pour titre les Avantages de la raison , dans laquelle il n’y a ni raison ni rime; une épître à mademoiselle Salle, qui est de M. Thiriot ; une épître à l’abbé de Rothelin , qui est de M. de Kormont ; des vers sur la mort de madame du Châtelet, dont nous ignorons l’auteur.

Des vers au duc d'Orléans régent , qu’il n’a jamais faits.

Une ode intitulée le Vrai Dieu , qui est d’un jésuite nommé Lefèvre.

Une épître de l’abbé de Grécourt, platement licencieuse, qui commence par ces mots : Belle maman , sogez l’arbitre ; des vers au médecin Silva et à l’oculiste Gendron ; une réponse à un RI. de B. . . . qui commence ainsi :

NOTES

Oui , mon cher B. ... il est l’âme du monde,

Sa chaleur le pénètre et sa clarté l’inonde ,

Effets d'une même action.

Sa plus belle production Est cette lumière éthérée Dont Newton le premier, dune main inspirée,

Sépara les couleurs par la réfraction.

Les beaux vers ! et que les gens qui les attribuent h M. de Voltaire ont le goût fin, et que leur main est inspirée !

Des vers à une prétendue marquise de T. sur la philosophie de Newton , dans lesquels on trouve cette élégante tirade:

Tout est en mouvement. La terre suspendue ,

Eu atonie léger nage dans l’étendue.

L'espace , ou plutôt Dieu dans son immensité ,

Balance sur son poids l’univers agité.

Les travaux de la nuit , les phases sont prédites..

Newton des premiers mois retraça les orbites.

Et les éditeurs suisses, qui ont imprimé ces bêtises venues de Paris, ont l'assurance d’imprimer en notes que c’est la véritable leçon.

On a fait pourtant un recueil immense de ces fadaises barbares sans consulter jamais l’auteur, ce qui est aussi incroyable que vrai. Tant pis pour les libraires qui ont ainsi déshonoré leur art et la littérature.

C'est sur quoi l'auteur disait : On fait mon inventaire, quoique je ne sois pas encore mort; et chacun y glisse ses meubles pour les vendre.

9 Saint-Didier.

M. Clément et M. Sabotier ont imprimé que notre auteur avait pilléle • poème de ta llenriade d’un poëme intitulé Clovis par M. Saint-Didier. Cela est encore peu honnête, car ce Clovis ne parut que trois ans après la llenriade : mais une erreur de trois ans est peu de chose.

Il en a échappé une de quinze ans à M. l'abbé Sabotier; car il a imprimé que notre auteur avait pillé son Siècle de Louis XIV dans les Annales politiques de l’abbé de Saint-Pierre ; mais le Siècle de Louis XIV fut imprimé pour la première fuis en , et le livre de l’abbé de Saint-Pierre en t ; sur quoi un mauvais plaisant se souvenant mal & propos que Sabotier est le fils d’un bon perruquier de Castres, chassé de chez son père, a écrit qu'il aurait dû plutôt faire des perruques pour l'auteur de ta llenriade, que de le dépouiller

NOTES. 34

cruellement de ses prétendus lauriers , et d'exposer sa tête octogénaire i la rigueur des sa isous.

10 Clément , etc.

Cet homme était venu de Dijon à Paris avec sa tragédie de Charles premier , et sa tragédie de Médée. Il ne put venir à bout de les faire représenter. La faim le pressait; il s'engagea avec un libraire à lui fournir des critiques contre les premiers livres qui auraient du succès. Il obtint quelque argent à compte sur ses satires & venir. M. de Saint- Lambert donnait alors ses Saisons, M. de Lille sa traduction de Virgile, M. Dorât son poème sur la déclamation , M. Vatclet son poëme sur la peinture. Voilà l’écolier Clément qui se met vite à écrire contre ces maîtres de l’art , et qui leur donne des leçons comme à des disciples dont il serait mécontent. S’il n’avait eu que ce ridicule, on n’en aurait pas parlé, on ne l'aurait pas connu : mais, pour rendre ses leçons plus piquantes, il y mêle des traits personnels; il outrage une dame respectable. Alors on sait qu’il existe, la police met mon pédant dans je ne sais quelle prison , soit Bicétre , soit le Fort-l’Évêque. M. de Saint- Lambert a la générosité de solliciter sa grâce, et d’obtenir son élargissement. Que fait le critique alors ? il persuade qu’on ne lui a fait cetto correction que pour avoir enseigné l’art d'écrire, pour avoir soutenu la cause du bon godt, qui sans lui allait expirer en France, et qu’il est, comme Fréron , victime de ses grands talents.

Sorti de prison, il fait un nouveau libelle, dans lequel il insulte un conseiller de graud'ehambre , fils d'un magistrat de la chambre des comptes; il dit ingénieusement qu’il est fils d'un pâtissier, et ce magistrat a dédaigné de le faire remettre à Bicétre. Il s'associe depuis à Fréron , à Sabotier et à d’autres geus de cette espèce. Il broche libella sur libelle contre un vieillard solitaire, retiré depuis trente années, qu'on peut outrager impunément. 11 avait écrit auparavant à ce même solitaire plusieurs lettres dont nous avons les originaux entre les mains. En voici un fragment :

Jugez, monsieur, si votre silence peut ne pas m’affliger. Peutêtre, hélas! vous êtes-vous imaginé que vous me verriez payer votre amitié, vos bienfaits , par la plus noire ingratitude ; que je serais assez lâche , assez criminel , pour n’ilre pas plus reconnaissant que tant d’autres! Ah! monsieur, ne me faites pas l'injure de soupçonner ainsi ma probité. C’est ce bien précieux que je voudrais

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délivrer de la contagion générale ; vos soupçons le flétriraient. Votre générosité , votre grandeur d’dme peuvent en conserver et en relever l’éclat. Ma tendresse , mon zèle , mon respect , voilà mes seuls biens, ils sont tous à vous et ils y seront toujours , etc. A Dijon, ce sixième décembre 1769. Voici mon adresse : A Clément fils, chez son père, procureur à Dijon, derrière les Minimes.

11 a eu depuis l'attention de désavouer cette lettre, et la probité de dire qu'elle était falsifiée. K ous la conservons pourtant , quoique ce ne soit pas une pièce bien curieuse ; mais c’est toujours un témoignage subsistant de l’honneur que cette petite cabale met dans sa conduite. C’est ce qui faisait dire à M. Duclos , secrétaire de l'académie , qu'il ne connaissait rien de plus méprisable et de plus méchant que la canaille de la littérature. 11 est 11 croire que M. Clément s'étant marié deviendra plus juste et plus sage, qu’il sera plus modeste, qu’ir ne calomniera plus des personnes dont il n'eut jamais sujet de se plaindre , qu’il n’a même jamais envisagées, et qu'il se repentira d'avoir débuté dans le monde par une conduite si iniame.

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