Patouillet sur Nonotte
Patouillet est un ex-jésuite , lequel débitait, il y a quelques années, des déclamations de collège nommées mandements , pour des évêques qui ne pouvaient pas jen foire. 11 en débita un contre notre auteur et contre d’autres gens de lettres ; c'est dommage qu'il ait été brûlé par la main du bourreau. Ce Patouillet était un des plus forts écrivains dans le genre calomnieux que nous ayons eus depuis Garasse.
' 3 Nonotte est un autre ex-jésuite , digne compagnon de Patouillet. 11 a fait deux gros volumes sous le titre A’Erreurs de Voltaire, et qu'il aurait pu intituler Erreurs de Nonotte. Il commence par 1 reprocher à l’auteur de l'Essai sur tes mœurs et l’esprit dei nations, d'avoir dit que l’ignorance chrétienne regarde le règne des empereurs romains comme une Saint-Barthelemi continuelle; et l’auteur n’a point dit cela. Nonotte, pour rendre odieux celui qu’il attaque , ajoute de sa grâce ce mot chrétienne. L’auteur ne parle point là des autres empereurs ; il parle du seul Dioclétien que Galérius engagea à être persécuteur après dix-neuf ans d’un règne de douceur et de tolérance. Sur quoi l'auteur avait remarqué la faute qu'ont faite tous les ebronologistes de placer l’ère des martyrs la première année de ce règne : il la fallait dater de l'an 3 o 3 , et non de l’an 28 j.
NOTES
H fait dire & l'auteur que Dioclétien ne punit que quelques chrétiens , qui étaient des hommes brouillons , emportés et factieux. L'auteur n’a pas dit un mot de cela , et n’a pu le dire. 11 n’a pas assez oublié sa langue pour se servir de cette expression, hommes brouillons.
Nonotte accuse l'auteur d’avoir dit que Charlemagne n’était qu’un heureux brigand. L'auteur n’a rien écrit de semblable. Ainsi voilà en deux pages trois calomnies dont ce bon Nonotte est convaincu. M. Damilaville daigna prendre le soin de relever deux ou trois cents erreurs de Nonotte. Elles sont imprimées à la suite de l'Essai sur les mœurs et l’esprit des nations. Et Nonotte était tout étonné qu’on lui manquât ainsi de respect; à lui qui avait eu l'honneur de prêcher dans un village de Franche-Comté, et de régenter en sixième. L’orgueil a du bon; et quand il est soutenu par l'ignorance, il est parfait.
*3 Mirabeau par ses doctes leçons.
11 a fort encouragé l’agriculture par son livre intitulé l’Ami des hommes.
* 4 René Descartes. On sait qu’il était excellent géomètre , mais que toute sa philosophie n’est fondée que sur des chimères.
‘5 On sait aussi que Mallebranche s’est entretenu familièrement avec le Verbe , quoique la première partie de son livre sur les erreurs des sens et de l’imagination soit un chef-d’œuvre de philosophie.
,e Au pays des chimères.
Rien n’est plus chimérique en effet que la plupart des Systèmes de physique. Bumet et Voodward n’ont écrit que des folies raisonnées sur le déluge universel. .Mallebranche a inventé de petits tourbillons mous pour expliquer la lumière et les couleurs , et cela plus de vingt ans après que Newton avait fait son Optique. Maillet a osé dire que la mer avait formé les montagnes , que les hommes avaient été poissons , que notre globe est de verre , qu’il est le débris d'une comète ; d'autres ont retrouvé le monde primitif , la langue primitive , la manière dont les métaux se formaient dans ce monde primitif. On sait qu’un philosophe très doux, très modeste, très judicieux, et point jaloux, a eu le secret d’enduire les hommes de poix résine pour les empêcher de tomber malades, qu’il disséquait des géants pour connaître la nature de l'âme, et qu’il prédisait l’avenir : de tels hommes pourtant en ont imposé.
LE TEMPS PRÉSENT
Par M. Joseph Làffichaud, de plusieurs académies.
J) ans un coin de mes bois , loin du bruit des cités ,
Mes tablettes en main, j’étais tenté d’écrire,
En vers assez communs, d’utiles vérités
Qu’à Paris on condamne, ou dont on aime à rire.
De nos pédants fourrés j’esquissais la satire ,
Lorsque je vis de loin des filles, des garçons,
Des vieillards, des enfants, qui dansaient aux chansons. Aux transports du plaisir ils se livraient en proie :
J’étais presque joyeux de leur bruyante joie.
J’en demandai la cause 4 ; un d’eux me répondit :
Nous sommes tous heureux , à ce qu’on nous a dit. Heureux ! c’est un grand mot. Il est vrai que peut-être Par vos travaux constants vous méritiez de l’être.
Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté A Mécène, à Beauvau, votre félicité;
Mais ce sont, entre nous, des discours de poètes,
De douces fictions, d’élégantes sornettes.
Leurs vers étaient heureux , et vous ne l’étiez pas.
Le bonheur nous appelle, et fuit devant nos pas :
Sous le dais, sous le chaume, il trompe notre vie.
C’est en vain qu’on a dit en pleine académie :
Choiseul est agricole , et Voltaire est fermier.
L’art qui nourrit le monde est un méchant métier. Laissons là ce Choiseul, si grand, si magnanime,
Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime,
LE TEMPS PRÉSENT
Qu’un fripon persécute, et qui dans son hameau Rit encor des Frérons au bord de son tombeau.
Songez à vous , amis , contemplez les misères Qu’accumulent sur vous des brigands mercenaires, Subalternes tyrans munis d’un parchemin,
Ravissant les épis qu’a semés votre main ,
Vous traînant aux cachots, à la rame, aux corvées; Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées, Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras. Travaillez, succombez, invoquez le trépas;
Mourez sur un fumier, le seul bien qui vous reste :
Ou si vous survivez à cet état funeste,
Sous l’horrible débris de vos toits écrasés,
Sans vêtements, sans pain, dansez, si vous Posez.
A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent;
Jusqu’aux bords étrangers les échos répétèrent :
Ce temps affreux n’est plus ; on a brisé nos fers. *
Justement étonné de ces nouveaux concerts :
Quel Hercule, disais-je, a fait cc grand ouvrage ?
Quel dieu vous a sauvés? On répond : C’est un sage.
Un sage ! Ah! juste ciel , à ce nom je frémis.
Un sage! il est perdu : c’en est fait, mes amis.
Ne les voyez-vous pas, ces monstres scolastiques,
Ces partisans grossiers des erreurs tyranniques,
Ces superstitieux qu’on vit dans tous les temps Du vrai qui les irrite ennemis si constants,
Rassemblant les poisons dont leur troupe est pourvue ? Socrate est seul contre eux, et je crains la ciguë, (i )
Dans mon profond chagrin je restais éperdu :
Je plaignais le génie , et surtout la vertu.
Ariston mon ami > survint dans mes bocages ,
Que j’avais attristés par ces sombres images.
LE TEMPS PRÉSENT
On connaît Ariston , ce philosophe humain , Dédaignant les grandeurs qui lui tendaient la main , De la vérité simple ami noble et fidèle;
Son esprit réunit Euclide et Fontenelle.
Il rendit lecourage à mon cœur affligé.
Ne vois-tu pas , dit-il , que le siècle est changé ?
Va, de vaines terreurs ne doivent point t’abattre. Quand un Sulli renaît , espère un Henri quatre.
Ce propos ranima mes esprits languissants ;
La gaîté renoua le fil de mes vieux ans;
Et revenant chez moi , je repris mes tablettes,
Pour écrire à loisir ces rimes indiscrètes.
NOTES
1 Le roi Louis XVI venait d’abolir les corvées, et de défendre qu’on poursuivit arbitrairement les débiteurs du fisc. Ces deux opérations si simples n’ont rien coûté & la couronne, et auraient été le salut du peuple
(i ) Il faut être juste : les prêtres n’eurent aucune part aux intrigues, aux calomnies qui privèrent la France du ministre le plus éclairé et le plus vertueux qui ait jamais gouverné un grand empire.
1 M. le marquis de Condorcet