GB QUI PLAÎT A9K DÀKKS
II aperçut la fringante Martfaon , Dont un ruban nouait la blonde tresse :
Sa taille est leste , et son petit jupon Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine.
Robert avance, il lui trouve une mine Qui tenterait les saints du Paradis.
Uu beau bouquet de roses et de lis Est au milieu de deux pommes d'albâtre , Qu'on ne voit point sans en être idolâtre ;
Et de son teint la fleur et l'incarnat,
Do son bouquet auraient terni l'éclat.
Pour dire tout , cette jeune merveille !
A son giron portait une corbeille,
Et s'en allait avec tous ses attraits .'■'•V'V.t
Vendre au marché du beurre et des œufs frais.
Sire R o s ert, ému de convoitise ,
Descend d'un saut, l'accole avec franchise :
J'ai vingt écus , dit-il , dans ma valise ;
C'est tout mon bien ; prenez encpr mon cœur x
Tout est à vous. C'est pour moi trop d'honneur , , ?>*/. : . -'■* 4
Lui dit Marthon. Robert presse la belle,
La fait tomber, et tombe aussitôt qu'elle %
Et la renverse , et casse tous ses œufs. j'
Comme il cassait, son cheval ombrageux, , V;
Epouvanté de la fière bataille , r -
Au loin s'écarte , et fuit dans la broussaille.
De Saint-Denys un moine survenant >
Monte dessus , et trotte à son couvent. , .
Enfin Marthon , rajustant sa coiffure , Dit à Robert : Ou sont mes vingt écus ? ..'"'-' : ■- ï
Le chevalier, tout pantois et confus, Cherchant en vain sa bourse et sa mpnturç 1
Jr
Veut s'excuser; nulle excuse ne sert;
Marthon ne peut digérer son injure ,
Et va porter sa plainte à Dagobert.
Un chevalier, dit-elle, m'a pillée,
Et violée , et surtout point payée.
Le sage prince à Marthon répondit :
Cest de viol que je vois qu'il s'agit;
Allez plaider devant ma femme Berthe,
En tel procès la reine est très experte :
Bénignement elle vous recevra,
Et sans délai justice se fera.
Marthon s'incline , et va ô>0it a la reine.
Berthe était douce , aflable , aeeorte , humaine ;
Mais elle avait de la sévérité
Sur le grand point de la pudicité :
Elle assembla son conseil de dévotes ;
Le chevalier , sans éperons , sans, boites ,
La tête nue et le regard baissé ,
Leur avoua ce qui s'était passé ;
Que vers Charonne il Ait lesté #u diaWe ,
Qu'il succomba , qu'il se sentait coupable ,
Qu'il' en avait un très pieux remord;
Puis il reçut sa sentence de mort.
Robert était si beau, si plein* de charma , Si bien tourné, si frais et si vermeil, Qu'en le jugeant la reine et son conseil»
Lorgnaient R a b*t et répandaient des larmes. Marthon. de loin dans un coin soupira :
Dans tous les cœurs la pitié trouva place* Berthe au conseil alors remémora Qu'au chevalier on pouvait faire grôee, Et qu'il vivrait pour peu qu'il eût d'esprit :
38 CE QUI *La!t AUX DAMES.
Car vous savez que notre loi prescrit De pardonner à qui pourra nous dire Ce que la femme en tous les temps désire ; Bien entendu qu'il explique le cas Très nettement , et ne nous fâche pas.
La chose étant au conseil exposée, Fut à Robert aussitôt proposée.
La bonne Berthe , afin de le sauver, Lui concéda huit jours pour y rêver; Il fit serment aux genoux de la reine De comparaître au bout de la huitaine , Remercia du décret lénitif , Prit congé d'elle , et partit tout pensif.
Gomment nommer , disait-il en lui-même , Très nettement ce que toute femme aime , Sans la fâcher ? La reine et son sénat Ont aggravé mon trop piteux état.
J'aimerais mieux, puisqu'il faut que je meure, * Que , sans délai , l'on m'eût pendu sur l'heure.
Dans son chemin dès que Robert trouvait Ou femme , ou fille, il priait la passante De lui conter ce que plus elle aimait.
Toutes faisaient réponse différente.
Toutes mentaient, nulle n'allait au fait.
Sire Robe Ri 1 au diable se donnait.
Déjà sept fois l'astre qui nous éclaire Avait doré lés bords de l'hémisphère ,' Quand sur un pré, sous des ombrages frais, Il vit-de ïoin vingt beautés ravissantes , Dansant en rond ; ïeuts robes voltigeantes Etaient à peine un voile à leurs attraits.
Le doux zéphyr, en se jouant auprès y
Laissait flotter leurs tresses ondoyantes ; ; Sur l'herbe tendre elles formaient leurs pas, Rasant la terre et ne la touchant pas. • Robert approche, et du moins il espère Les consulter sur la maudite affaire.
En un moment tout disparaît, tout fuit.
Le jour baissait , à peine il était nuit ; Il ne vit plus qu'une vieille édentée, Au teint de suie , à la taille écourtée , Pliée en deux, s'appuyant d'un bâton; Son nez pointu touche a son court menton ; D'un rouge brun £a paupière est bordée ; Quelques crins blancs couvrent son noir chignon; Un vieux tapis , qui lui sert de jupon , Tombe à moitié sur sa cuisse ridée; Elle fit peur au brave chevalier.
Elle l'accoste, et, d'un ton familier, Lui dit : Mon fils , je vois a votre mine , Que vous avez un chagrin qui vous mine :
Apprenez-moi vos tribulations ; Nous souffrons tous , mais parler nous soulage ; Il est encor des consolations.
J'ai beaucoup vu : le sens vient avec l'âge. * Aux malheureux quelquefois mes avis Ont fait du bien quand on les a suyris.
Le chevalier lui dit : Hélas ! ma bonne , Je vais cherchant des conseils , mais en vain ; Mon heure arrive , et je dois en personne , Sans plus attendre , être pendu demain, Si je ne dis à la reine , à ses femmes , Sans les fâcher , ce qui plaît tant aux dames.
La vieille alors lui dit : Ne craignez rien ,
fit . £0 QUI PLAÎT ÀtfX 0AMCS.
Puisque vers mtri le bon Dieu vous envoie ,
Croyez , moty âls, que c'est. pour votre bien :
Devers la cour chemine! avec joie ;
Allons ensemble , et je vous apprendrai
Ce grand secret de vous tant désiré.
Mais jurez-moi qu'en me devant la vie ,
Vous serez juste, et que de vous j'aurai
Ce qui me plaît et qui fait mon envie :
L'ingratitude est un crime odieux.
Faites serment , jurez par mes beaux yeux
Que vous ferez tout ce que je désire.
Le bon Robert le jura, non sans rire»
Ne fiez point , rien n'est plus sérieux f
Reprit la vieille > et les Voilà tous deux ,
Qui côte à côte arrivent en présence
De reine Berthe et de la -cour de France.
Incontinent le conseil assemblé ,
La reine assise', et Robert appelé ,
Je sais , dit-il , votre» secret , Mesdames.
Ce qui vous plaît en tous lieux , en tous temps,
Ce qui surtout l'emporte dans vos âmes ,
N'est pas toujours'd'avoir beaucoup d'amants ;
Mais fille , ou femme , ou veuve , ou laide , ou belle ,
Ou pauvre , ou riche , où galante , ou cruelle ,
La nuit , le jour , f eut être , à mon avis 9
.Tant qu'elle peut , la maîtresse au logis.
Il faut toujours que la femme commande ;
C'est-là son goût; si j'ai tort, qu'on me pende.
Comme il parlait, tout le conseil conclut Qu'il parlait juste et qu'il touchait au but. Ro bert absous -baisait la main de Bçrthë , Quand de battions et de fange couverte , Au pied du trône on vit notre sans-dent
ce Qui ThAir ad* da1i*s. 3l
Criant justice , et la presse fendant ; On lui fait place , et voici sa harangue :
O reine Berthe ! ô beauté dont la langue Ne prononça jamais que vérité, Vous dont l'esprit connaît toute équité , Vous dont le cœur s'ouvre à la bienfaisance , Ce paladin ne doit qu'à ma science Votre secret ; il ne vit que par moi.
Il a juré mes beaux jeux et sa foi Que j'obtiendrais de lui ce que j'espère ; Vous êtes juste , et j'attends mon salaire.
Il est très vrai, dft Robert, et jamais On ne me vit oublier les bienfaits ; Mais vingt écut, mon cheval, mou bagage , Et mon armure, étaient tout mfui partage ; Un moine noir a , par dévotion', Saisi le tout quand j'assaillis Marthon :
Je n'ai plus rien , et , malgré ma justice , Je ne saurais payer ma bienfaitrice..
La reine 'dit ; Tout vous sera rendu ; On punira votre voleur tondu.
Votre fortune , en trois parts divisée , Fera trois lots justement compensés ; Les vingt écus à Marthon la lésée Sont dus de droit, et pour ses oeufs cassés, La bonne vieille aura votre monture ; Et vous , ftoBERT,- vous aurez votre armure.
La vieille dit : Rien n'est plus généreux , Mais ce n'est pas son cheval que je veux ; Rien de Robert ne me plaît que hii-même; C'est sa valeur et ses grâces que j'aime :
Je veux régner sur son cœur amoureux :r
3a CE QUI.PJiÀÎT AUX DAMES.
De ce trésor ma tendresse est jalouse :
Entre mes bras Ro beat doit vivre heureux ; Dès cette nuit je prétends qu'il; m'épouse. .
À ce discours , que l'on n'attendait pas, Robert glacé laisse tomber ses bras.
Puis fixement contemplant la figure Et les haillons de notre créature , ( Dans son horreur il recula trois pas, Signa son front , et d'un ton lamentable U s'écriait : Ài-je.donc mérité Ce ridicule et cette indignité ?
J'aimerais mieux que votre majesté Me fiançât à la mère du diable ; La vieille est folle , elle a perdu Pespçit.
Lors tendrement notre sans-dent reprît :
Vous le voyez , ô Reine ! il me méprise ; Il est ingrat , les hommes le sont tous ; Mais je vaincrai ses injustes dégoûts :
De sa beauté j'ai l'âme trop éprise,, Je l'aime trop pour qu'il ne m'aime pas.
Le cœur fait tout : j'avoue avec franchise Que je commence à perdre mes appas; Mais j'en serai plusse udre*et plus fidèle :
On en vaut mieux , on orne son esprit , On sait penser $ et Salomon a dit Que femme sage est plus" que femme belle.
Je suis bien pauvre, est-ce un si grand malheur ? La pauvreté n'est point un déshonneur.
N'est-on content que sur un lit d'ivoire ?
Et vous , Madame > en ce palais de gloire , Quand vous couchez côte à côte du roi , r Dormez-vous mieux , aimez-vous mieux que, moi ?
De Philémon vous connaissez l'histoire :
Amant aimé , dans le coin d'un taudis ,
Jusqu'à cent ans il caressa Baucis.
lies noirs chagrins., enfants de la vieillesse ,
N'habitent point sous nos rustiques toits;
Le vice fuit où n'est point la mollesse.
Nous servons Dieu , nous, égalons les rois ;
Nous soutenons l'honneur de vos provinces ;
Nous vous faisons de vigoureux soldats :
Et , croyez-moi , pour peupler vos Ëtats ,
Les pauvres gens valent mieux que vos princes.
Que si le ciel à mes chastes désirs
N'accorde pas le bonheur d'être mère ,
L'hymen encore offre d'autres plaisirs.
Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire.
On me verra, jusqu'à mon dernier jour,
Cueillir les fleurs de l'arbre de l'amour.
La décrépite, en parlant de la sorte, Charma le cœur des dames du palais.
On adjugea Robert à ses attraits; De son serment la sainteté l'emporte Sur son dégoût ; la dame encor voulut Être à cheval , entre ses bras menée A sa chaumière, où ce noble hyménée Doit s'achever dans la même journée ; Et tout fut fait comme à la vieille il plut.
Le chevalier sur son cheval remonte , Prend tristement sa femme entre ses bras, Saisi d'horreur et rougissant de honte , Tenté cent fois de la jeter à bas , De la noyer ; mais il ne le fit pas :
Tant des devoirs dé la chevalerie La loi sacrée était alors chérie !
Contes, Satires, etc. 3
34 CE QUI PLAlT AUX DAMES.
Sa tendre épouse , en trottant avec lui , Lui rappelait les exploits de sa race , Lui racontait comment le grand Clovis Assassina trois rois de ses amis, Comment du ciel il mérita la grâce.
Elle avait vu le beau pigeon béni , Du baut des cieux apportant à Rémi L'ampoule sainte et le céleste chrême Dont ce grand roi fut oint dans son baptême. Elle mêlait à ses narrations Des sentiments et des réflexions, Des traits d'esprit et de morale pure , Qui ? sans couper le fil de l'aventure , Faisaient penser l'auditeur attentif , Et l'instruisaient, mais sans l'air .instructif . Le bon Robert à toutes ces merveilles, Le cœur ému , prêtait ses deux oreilles , Tout délecté quand sa femme parlait, Prêt à mourir quand il la regardait.
L'étrange couple arrive à la chaumière Que possédait l'affreuse aventurière.
Elle se trousse , et de sa sale main De son époux arrange le festin ; Frugal rçpas fait pour ce premier âge, Plus célébré qu'imité par le sage.
Deux ais pourris sur trois pieds inégaux Formaient la table où les époux soupèrent, A peine assis sur deux minces tréteaux :
Du triste époux les regards se baissèrent.
La décrépite égaya le repas Par des propos plaisants et délicats, Par des bons mots, qui piquent et qu'on aime,
Si naturels , que l'on croirait soi-même Les avoir dits. Robert fut si contenc, Qu'il en sourit , et qu'il crut un moment Qu'elle pouvait lui paraître moins laide.
Elle voulut, quand le souper finit, Que son époux vînt avec elle au lit.
Le désespoir, la fureur le possède; À cette crise, il souhaite la mort; Mais il se couche , il se fait cet effort; Il l'a promis , le mal est sans remède.
Ce n'était point deux sales demi-draps, Percés de trous , et ronges par les rats , Mal étendus sur de vieilles javelles , Mal recousus en cor par des ficelles , Qui révoltaient le guerrier malheureux ; Du saint hymen les devoirs rigoureux - S'offraient à lui sous un aspect horrible.
Le ciel , dit-il , voudrait-il l'impossible ? A Rome on dit que la grâce d'en-haut Donne à la fois le vouloir et le faire ; La gflfce et moi nous sommes en défaut.
Par son esprit ma femme a de quoi plaire , Son cœur est bon ; mars dans le grand conflit Peut-on jouir du cœur .ou de l'esprit ?
Ainsi parlant le bon Robert se jette , Froid comme glace, au bord de sa couchette :
Et pour cacher son cruel déplaisir, Il feint qu'il dort, mais il ne peut dormir.
La vieille alors lui dit d'une voix tendre , (
En le pinçant : Ah! Robert, dormez-vous?
Charmant ingrat , cher et cruel épou^ , Je suis rendue , hâtez-vous de vous rendre ;
De ma pudeur lçs timides accents Sont subjugués par la voix de mes sens.
Régnez sur eux ainsi que sur moâ ame ; Je meurs , je meurs ! Ciel ! à quoi réduis-tu Mon naturel qui combat ma vertu?
Je me dissous , je brûle , je me pâme :
Ah ! le plaisir m'enivre malgré moi ; Je n'en puis plus , faut-il mourir sans toi ? Va, je le mets dessus ta conscience.
Robert avait un fonds de complaisance, Et de candeur et de religion ; De son épouse il eut compassion.
Hélas, dit-^1 , j'aurais voulu, Madame, Par mon ardeur égaler votre flamme; Mais que pourrai- je ? Allez , vous pourrez tout , Reprit la vieille; il n'est rien à votre âge Dont un grand cœur enfin ne vienne à bout , Avec des soins, de Fart et du courage :
Songez combien les dames de la cour Célébreront ce prodige d'amour. Je vous parais peut-être dégoûtante, Un peu ridée et même un peu puante; tîela n'est rien pour des héros bien nés; Fermez les yeux et bouchez-vous le nez.
Le chevalier, amoureux de la gloire y Voulut enfin tenter cette victoire ; Il obéit : et se piquant d'honneur, N'écoutant plus que sa rare valeur , Aidé du ciel , trouvant dans sa jeunesse Ce qui tient lieu de beauté , de tendresse , Fermant les jeux , se mit à son devoir.
C'en est assez , lui dit sa tendre épouse ,
J'ai vu de vous ce que j' ai voulu voir ; Sur votre cœur-j'ai connu mon pouvoir; De ce pouvoir ma gloire était jalouse ; J'avais raison ; convenez-en, mon fils, Femme toujours est maîtresse au logis.
Ce qu'à jamais , R CB e rt, je vous demande , C'est qu'à mes soins vous vous laissiez guider : Obéissez , mon amour vous commande D'ouvrir les yeux et de me regarder.
Robert regarde ; il voit A la lumière De cent flambeaux , sur vingt lustres placés , Dans un palais, qui fut cette chaumière, Sous des rideaux de perles rehaussés ,.
Une beauté , dont le pinceau d'Apelle Ou de Vanlo , ni le ciseau fidèle Du bon Pigal , le Moine , ou Phidias , N'auraient jamais imité les appas..
C'était Vénus , mais Vénus amoureuse-, Telle qu'elle est, quand les cheveux épars, Les yeux noyés dans sa langueur. heureuse,.
Entre ses bras elle attend le dieu Mars..
Tout est à vous , ce palais et moi-même a r Jouissez-en, dit-elle à son vainqueur :
Vous n'avez point dédaigné la laideur, Vous méritez que la beauté vous aime.
Or, maintenant j'entends mes auditeurs Mt demander quelle était cette belle , De qui Robert eut les tendres faveurs.
Mes chers amis , c'était la fée Urgelle, Qui dans son. temps protégea nos guerriers , Et fit du bien aux pauvres chevaliers.
O l'heureux temps que celui de ces fables ,
Des ))ons démons, des esprits i familiers , Des farfadets ,, aux mortels secourables !
• On écoutait tous ces faits admirables Dans son château , près d'un large foyer :
Le père et Fonde , et la mère et la fille , Et les voisins , et toute la famille , Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier , Qui leur faisait des contes de sorcier.
On a banni les démons et les fées ; Sous la raison les grâces étouffées, Livrent nos cœurs à l'insipidité ; Le raisonner tristement s'accrédite ; On court , hélas ! après la vérité *, Ah ! croyez moi , l'erreur a son mérite. '