LE SONGE CREUX
Le grand Bacchus , digne en tout de son père ; Bellérophon, vainqueur de la Chimère; Cent demi-dieux des Grecs et des Romains.
En tous les temps tout pays eut ses saints.
Or, mes amis, il faut que je déclare Que si j'étais rebuté du Tartare, Cet Elysée et sa froide beauté M'avaient aussi promptement dégoûté.
Impatient de fuir cette cohue, Pour m'esquiver je cherchais une issue, Quand j'aperçus un fantôme enrayant , Plein de fumée , et tout enflé de vent , Et qui semblait me fermer le passage.
Que me veux-tu , dis-je à ce personnage ?
Rien, me dit-il, car je suis le Néant.
Tout ce pays est de mon apanage.
De ce discours je fus un peu troublé :
Toi, le Néant! jamais il n'a parlé. . . .
Si fait , je parle; on m'invoque et j'inspire Tous les savants qui sur mon vaste empire
Ont publié tant d'énormes fatras
Eh bien ! mon roi , je me jette en tes bras.
Puisqu'en ton sein tout l'univers se plonge ,
Tiens , prends mes vers, ma personne et mon songe.
Je porte envie au mortel fortuné
Qui t'appartient au moment qu'il est né.
SATIRES
Co«;e ( , Satire* , etc.
LA CRÉPINADE. (0
Le Diable un jour se trouvant dé loisir i
Dit : Je voudrais former à mon plaisir
Quelque animal dont l'âme et ld figure
Fût à tel point au rebours de nature ,
Qu'en le voyant l'esprit le pltfs bouché
Y reconnût mon portrait tout craché'.
Il dit : il prend une argile ensoufrée ,
Des eaux du Styx imbue et pénétrée;
Il en modèle un chef-d'œuvre naissant,
Pétrit son homme, et rit en pétrissant.
D'abord il met sur une tête immonde
Certain poil roux que l'on sent à,la ronde ;
Ce crin de juif orne un euh* bourgeonné >
Un front d'airain , vrai casque de damné ;
Un sourcil blanc cache uu œil sombre et Touche ;
Sous un nez^ large il tord sa laide bouche.
Satan lui donne un ris sardonien ,
Qui fait frémir les pauvres gens de bien ,
Cou de travers , omoplate en arcade ,
Un dos cintré propre « la bastonnade ;
Puis il lui souffle un esprit imposteur,
Traître et rampant, satirique et flatteur;
Rien n'épargnait. Il vous remplit la bête
De fiel au cœur, et de vent dans la tête.
Quand tout fut fait, Satan considéra
Ce beau garçon, le baisa, l'admira;
Endoctrina , gouverna son ouaille ,
Puis dit à tous : Il est temps qu'il rimaille.
100 * LA CRÉPINÀDE.
Aussitôt fait, l'animal rimailla , Monta sa vielle , et Rabelais pilla ; Il griffonna de» ceintures magiques, Des Adonis, des aïeux chimériques ; Dans les cafés il fit le bel-esprit ; Il nous chanta Sodome et Jésus-Christ; U fut sifflé , battu pour son mérite , Puis fut errant , puis se fit hypocrite :
Et pour finir, à son père il,alla; Qu'il y demeure. Or je veux sur cela Donner au Diable un conseil salutaire :
Monsieur Satan , lorsque vous voudrez faire Quelque bon tour au chétif genre humain , Prenez-vous-y par un autre chemin :
Ce n'est le tout d'envoyer son semblable Pour nous tenter. Crépin votre féal , Vous servant trop, vous a servi fort mal ; Pour nous damner, rendez le vice aimable.