‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 29 sur 175 · LE MONDAIN · texte numérisé non relu

LE MONDAIN

RégAett'era qui veut le Bon vieux temps,

Et l'âge d'or et le règne d'Âstrée ,

Et les beaux jours de Saturne et de Rhée } '

Et le jardin de nos premiers parents ;

Moi je rends grâce à la nature sage ,

Qui pour mon bien m'a fait naître en cet âge

Tant décrié par nos tristes frondeurs :

Ce temps- profane est tout fait pour me£ itioeurs-

J'aime le luxe , et même la mollesse ,

Tous les plaisirs , les arts de toute espèce ,

La propreté, le goût, les ornements :

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Il est bien doux pour mon cœur très immonde

De voir ici l'abondance à la ronde ,

Mère (les arts et des heureux travaux ,

Nous apporter de sa source féconde :

Et des besoins et des plaisirs nouveaux.

L'or de la terre et les trésors de l'onde ,

Leurs habitants et les peuples de l'air,

Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

le bon temps que ce siècle de fer !

Le superflu, chose très nécessaire*,

A réuni Pun et l'autre hémisphère.

Voyez- vous pas ces agiles vaisseaux

Qui du Texel , de Londres , de Bordeaux ,

S'en vont chercher, par un heureux é change 3

f02 LE MONDAIN.

De nouveaux biçns., nés aux sources çlu Gange ;

Tandis qu'au loin , vainqueurs des musulmans ,

Nos vins de France enivrent les sultans ?

Quand la nature était dans son enfance ,

Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance ,

Ne connaissaut ni le tien ni le fnien :

Qu'auraienvUs pu connaître ? ils n'avaient rien ;

Ils étaient nus, et c'est chose très claire,

Que qui n'a, rien n'a nul partage à faire.

Sobres étaient.. Ah ! je le crois ejocor ?

Martialo 2 n'est point du siècle d'or.

D'un bon vin frais qu, la, mousse ou la sève

Ne gratta point lq triste gosier d'Eve ;

La soie fet l'or pe brillaient point chez eux.

Admirez-vous pour cela nos aïeux ?

Il leur manquait Pin4ustrie et, l'aisance ;

Est-ce vertu ? c'était pure ignorance.

Quel idiot, s'il avait eu pour lors

Quelque bon lit, aurait couché dehors?

Mon cher Adam, mon gourmand, mpn bon pçrp,

Que faisais-tu dans les jardins d'Ëden ?

Travaillais-tu pour, ce sot genre hujnain ?

Caressais-tu madame Eve m% mère ?

Avouez-moi que vqus aviez tous deu$

Les ongles longs, un peu noirs et crasseux,

La chevelure assez mal ordonnée ,

Le teint bruni , la peau bise et tannée.

Sans propreté , l'amour le plus heureux

N'est plus amour, c'est un besoin honte u*.

Bientôt lassés de leur belle aventure,

Dessous un chêne ils soupent galamment

Avec de l'caUj, du millet et du gland \

LE MONDAIN, Iû3

Le repas fait, ils dorment sur la dure :

Voilà l'état de la pure nature.

Or maintenant voulez-vous , mes amis , Savoir un peu , dans nos jours tant maudits , Soit à Pari&, soit dans Londre ou dans Rome , Quel est le train d^s jours d'un honnête homme? Entrez chez lui ; la foule des beaux arts v Enfants du goût, se montre à vos regards.

De mille mains l'éclatante industrie De ces dehors orna la symétrie.

L'heureux pinceau, le superbe dessin Du doux Corrège et du savant Poussin Sont encadrés dans l'or d'une bordure :

C'est Bouchardon 3 qui fit cette figure , Et cet argent fut poli par Germain. 4 Des Gobelius l'aiguille et la teinture Dans ces tapis surpassent la peinture.

Tous ces objets sont vingt fois répétés a Dans des trumeaux tout brillants de clartés.

De ce salon je vpis par la fenêtre , Dans des jardins, des myrtes en. berceaux ; Je vois jaillir les bondissantes eaux.

Mais du logis j'entends sortir le maître.

Un char commode , avec grâces orné , Par deux chevaux rapidement traîné., Paraît aux yeux une maison roulante , Moitié dorée et moitié transparente ; Nonchalamment je l'y vois promené :

De deux ressorts la liante souplesse Sur le pavé le porte avec mollesse.

Il court au bain : les parfums les plus doux Rendent sa peau plus fraîche et plus polie.

ïo4 LE MONDAIN.

Le plaisir presse , il vole au rendez-vous Chez Camargot , chez Gaussin , chez Julie; Il est comblé d'amour et de faveurs.

Il faut se rendre à ce palais magique Où les beaux vers, la danse , la musique*, L'art de tromper les yeux par les couleurs, L'art plus heureux de séduire les cœurs, De cent plaisirs font un plaisir unique.

Il va siffler quelque opéra nouveau , Ou malgré lui court admirer Rameau.

Allons souper. Que ces brillants services , Que ces ragoûts ont pour moi de délices! - Qu'uu cuisinier est un mortel divin !

Cloris, Êglé me versent de leur main D'un vin d'Aï, dont la mousse pressée, De la bouteille avec force élancée, Comme un éclair fait voler son bouchon :

D part , on rit , il frappe le plafond. * De ce vin frais l'écume pétillante De nos Français est l'image brillante.

Le lendemain donne d'autres désirs, D'autres soupers et de nouveaux plaisirs.

Or maintenant , monsieur du Télémaque , Vantez-nous bien votre petite Ithaque , Votre Sal ente et vos murs malheureux , Où vos Cretois , tristement vertueux , Pauvres d'effet et riches d'abstinence , Manquent de tout pour avoir l'abondance :

J'admire fort votre style flatteur, Et votre prose , encor qu'un peu traînante ; Mais , mon ami , je consens de grand coeur D'être fessé dans vos murs de Salente,

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Si je vais là pour chercher mon bonheur.

Et vous, jardin de ce premier bon homme , Jardin fameux par le Diable et la pomme > Cest bien en vain que tristement séduits , Huet y Calmet t dans leur savante audace , Du paradis ont recherché la place :

Le paradis terrestre est où je suis. 5

* Cette pièce est de i y36. C'est un badinage dont le fond est très philosophique et très utile : son utilité se trouve expliquée dans la pièce suivante. Voyez aussi la lettre de- M. de Melon à madame la comtesse de Verrue.

a Auteur du Cuisinier Français.

3 Fameux sculpteur, né & Chaumont en Champagne.

4 Excellent orfèvre, dont les dessins et les ouvrages sont du plus grand goût

5 Les curieux d'anecdoctes seront bien aises de savoir que ce badinage, non seulement très innocent, mais dans le fond très utile, hh composé dans Tannée i y36 , immédiatement après le succès de la tragédie d'Akire. Ce succès anima tellement les ennemis littéraires de Fauteur, que l'abbé Desfontaines alla dénoncer la petite plaisanterie du Mondain à un prêtre nommé Couturier, qui avait du crédit sur l'esprit du cardinal de Fleuri.» Desfontaines falsifia l'ouvrage, y mit des vers de sa façon, comme il avait fait à la Henriade. L'ouvrage fut traité de scandaleux, et l'auteur de la Henriade, de Mérope, de Zaïre, fut obligé de s'enfuir de sa patrie. Le roi de Prusse lui offrit alors le même, asile qu'il lui a donné depuis ; mais l'auteur aima mieux aller retrouver ses amis dans sa pairie. Nous tenons cette anecdote de la bouche même de M. de Voltaire.

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