MIS EU LUMIÈRE
par CATHERINE VADÉ, sa cousine.
A MAITRE ABRAHAM CHAUMEIX.
Comme il est paçlé de vous dans cet ouvrage de feu mon cousin Vadé, je vous le dédie. C'est mon vade mecum; vous direz sans doute vade rétro; et vous trouverez dans l'oeuvre de mon cousiù plusfeurf passages contre l'État, contre la religion, les mœurs, etc. ; partant vous pouvez le dénoncer, car je préfère mon devoir â mon cousin Vadé.
Faites l'analyse de Pouvrage ; ne manquez pas d'y répandre un filet de vinaigre en souvenance de votre premier métier. J'ai des préjugés légitimes (*) que vous êtes un des pjus absurdes barbouilleurs de papier qui se soient jamais mêlés de raisonner; ainsi personne n'est plus en droit que vousd'obtenir , par Vos raisonnements et par votre crédit, qu'on brûle ce petit poème , comme si c'était un mandement d evèque , ou le nouveau Testament de frère Berruyer. Continuez de faire honneur à votre siècle, ainsi que tous les personnages dont il est question dans ce livret que je vous présente. v
Catherine Vadé.
A Paris, rueThibautodé, chez maitre Jean Gauchat, attenant le gîte de l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques; 27 mars 1758.
(*) Abraham Chaumcix avait fait un livre intitulé, Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie, etc.
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Quel parti prendre? où suis-je, et qui dois-je êtret
Né dépourvu , dans la foule jeté , m
Germe naissant par le vent emporté ,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?
Comment trouver un état , un emploi f
Sur mon destin , de grâce , instruisez-moi.
— Il faut s'instruire et se sonder soi-même, S'interroger , ne rien croire que soi , Que son instinct ; bien savoir ce qu'on aime ;' Et, sans chercher des conseils superflus , Prendre l'état qui vous plaifct le plus.
— J'aurais aimé le métier de la guerre.
— Qui vous retient? Allez. l>éja l'hiver A disparu ; déjà gronde dans l'air L'airain bruyant, ce rival du tonnerre; Du duc Broglie osez suivre les pas ; Sage en projets , et vif dans les combats , ' Il a transmis sa valeur aux soldats ; U va venger les malheurs de la France t Sous ses drapeaux marchez dès aujourd'hui, Et méritez d'être aperçu dé lui.
—Il n'est plus temps; j'ai d'une Heutenance •Trop vainement demandé la faveur, Mille rivaux briguaient la préférence ; C'est une presse ! En vain Mars eu foreur De la patrie a moissonné la fleur , Plus on en tue , et plus il s'en présente ; Ils vont trottant des bords de la Charente ,
De ceux du Lot, des coteaux champenois, Et de Provence, et des monts francs-comtois,' En botte, en guêtre, et surtout en guenille, Tous assiégeant la porte de Cremille , a Pour obtenir des maîtres de leur sort Un beau brevet qui les mène à la mort.
Parmi les flots de la foule empressée , J'allai montrer ma mine embarrassée ; Mais un commis, me prenant pour un sot, Me rit au nez , sans me répondre un mot , Et je voulus, après cette aventure, Me retourner vers la magistrature.
— Eh bien ! la robe est un métier prudent ; Et cet air gauche , et ce front de pédant Pourront encor passer dans les enquêtes ; Vous verrez là de merveilleuses têtes !
Vite , achetez un emploi de Gaton ; Allez juger. Êtes-vous riche ? — Non , Je n'ai plus rien , c'en est fait. — Vil atome ! Quoi ! point d'argent , et de l'ambition !
Pauvre impudent! apprends qu'en ce royaume Tous les honneurs sont fondés sur le bien.
L'antiquité tenait pour axiome , Que rien n'est rien , que de rien ne vient rien. Du genre humain connais quelle est la trempe ', Avec de l'or je te fais président , Fermier du roi , conseiller , intendant ; Tu n'as point d'aile , et tu veux yoler ! Rampe.
— Hélas! Monsieur, déjà je rampe assez.
Ce fol espoir qu'un moment a fait naître , Ces vains désirs pour jamais sont passés : Avec mon bien j'ai vu périr mon être.
Né malheureux , de la crasse tiré , >
Et dans la crasse en un moment rentré ,
A tous emplois on me ferme la porte.
Rebut du monde , errant , privé d'espoir ,
Je me fais moine , ou gris , ou blanc , ou noir 9
Rasé , barbu , chaussé , déchaux , n'importe.
De mes erreurs déchirant le bandeau ,
J'abjure tout; un cloître est mon tombeau,
J'y vais descendre ; oui, j'y cours. — Imbéciîle ,
Va donc pourrir au tombeau des vivants.
Tu crois trouver le repos,. mais apprends
Que des soucis c'est l'éternel asile,
Que les ennuis en font leur domicile ,
Que la Discorde y nourrit ses serpents ;
Que ce n'est plus ce ridicule temps
Où le capucc et la. toque à trois cornes,
Le scapulaire et l'impudent cordon ,
Ont extorqué des hommages sans bornes.
Du vil berceau de son illusion ,
La France arrive à l'âge de raison ;
Et les enfants de François et d'Ignace ,
fiien reconnus, sont remis à leur place.
Nous faisons cas d'un cheval vigoureux , Qui , déployant quatre jarrets nerveux , Frappe la terre et bondit sous son maître.
J'aime un gros boeuf , dont le pas lent et lourd , En sillonnant un arpent dans un jour , Forme un guéret où mes épis vont naître. ' L'âne me plaît , son dos porte au marché Les fruits du champ que le rustre a bêché.
Mais pour le singe , animal inutile , Malin , gourmand , saltimbanque indocile ,
Itl fcfc PAUVRE DlÀBIsE.
Qui gâte tout et vit à nos dépens , « On l'abandonne aux laquais fainéants.
Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe, C'est le cheval; un Pequet, un Pleneuf , ' Un trafiquant, un commis , est le besuf ; Le peuple est l'âne, et le moine est le. singe.
— S'il est ainsi , je me décloître. O ciel !
Faut-il rentrer dans mon état cruel!
Faut-il me rendre à ma première vie!
— Quelle était donc cette vie ? — Un enfer, . Un piège affreux , tendu par Lucifer.
J'étais sans biens, sans métier, sans génie } Et j'avais lu quelques méchants auteurs, Froids romanciers , plats versificateurs.
Mordu du chien de la Métromanie , Le mal me prit , je fus auteur aussi.
— Ce métier-là ne t'a pas réussi , Je le vois trop : çà, fais- moi ^ pauvre diable , De ton désastre un récit véritable.
Que faisais-tu sur le Parnasse ? -*-* Hélés ! Dans mon grenier, entre deux sales draps, Je célébrais les faveurs de Glycère , De qui jamais n'approcha ma misère ; Ma triste voix chantait d'un gosier sec Le vin mousseux , le frontignan , le grec , Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière ; Faute de bas , passant le four au lit , Sans couverture, ainsi que sans habit ^ Je fredonnais 4es vers sur la paresse; D'après Chauliea je vantais la mollesse.
Enfin , un jour qu'un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité , Après midi, dans l'antre de Procope,
Ife »ÀUVRE btAthki 12Î
( Cétaît le joui* que ton donnait Mérope) Seul 1 en un coin , pensif et consterna , Rimant une ode , et n'ayant point dîné, Je m'accostai d'Un homme à lourde raine, Qui tur sa plume a fondé sa cuisine , Grand écumeur des bourbiers dlfélicon , De Loyola chassé pour ses fredaines , Vermisseau né du eu de Desfontaines , Digne en tout sens de son extraction , Lâche Zo île, autrefois laid giton :
Cet animal se nommait Jean Frérdn. 4
«Tétais tout neuf , j'étais jeune , sincère , £t j'ignorais son naturel félon ; Je m'engageai , sOus l'espoir d'un salaire , À travailler à son hebdomadaire , Qu'aucuns itOMmarcnt alors patibulaire.
Il m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier , comme on le recousait , Comme on jugeait du tout par là préfoce , • Comme on louait uu sot auteur en place , Comme on fondait avec lourde roideur Sur l'écrivain pauvre et sans ptfWëefceur.
Je m'enrôlai $ je servis Je corsaire ; Je critiquai , sans esprit et sans choix , Impunément le théâtre , la chaire , Et je mentis pour dht écus par mois.
Quel fut le pri* de*ma plate maftïcî Je fus connu ^ mfefa par mon infamie , Comme un gredin que la main de Thémis À diapré de nobles fleurs de lis , Par un fer chaftâ , gravé sur l'omoplate.
Triste et honteux , je quittai mon pirate > '
1*4 LE PAUVBJE DIABLE.
Qui me vola , pour fruit de mon labeur, Mon honoraire , en me parlant d'honneur*
M'étant ainsi sauvé de sa boutique , Et n'étant plus compagnon satirique, Manquant de tout, dans mon chagrin poignant, J'allai trouver le Franc de Pompignan , s Ainsi que moi natif de Montauban, Lequel jadis a brodé quelque phrase . Sur la Didon qui fut de Métastase ; Je lui contai tous les tours du croquant :
Mon cher pays, secourez-moi, lui dis-je, •Fréron me vole , et pauvreté m'afflige.
De ce bourbier vos pas seront tirés, Dit Pompignan , votre dur cas me touche; (Tenez , prenez mes cantiques sacrés ; Sacrés ils sont , car personne n'y touche ; Avec le temps un jour vous les vendrez :
Plus , acceptez mon chef-d'œuvre tragique De Zoraïd ; la scène est en Afrique ; * A la Clairon vous le présenterez; C'est un trésor ; allez et prospérez.
Tout ranimé par son ton didactique, Je cours en hâte au parlement comique, Bureau de vers , où maint auteur pelé Vend mainte scène à maint acteur sifflé.
J'entre , je lis d'une voix fausse et grêle Le triste drame écrit pour la Denèle. 7. Dieu paternel, quels dédains , quel accueil ! De quelle œillade altière, impérieuse, La Duménil rabattit mon orgueil !
La d'Augeville est plaisante et moqueuse^ Elle riait : Graqdval me regardait
LE PAUVRE DIABLE. ISl5
D'un air de prince, et Sarrazin dormait; Et renvoyé penaud par la cohue , J'allai gronder et pleurer dan ri a rue.
De vers , de prose et de honte étouffé , Je rencontrai Gresset dans un café , Gresset doué du double privilège * D'être au collège un bel-esprit mondain , Et dans le monde un homme de collège ; Gresset dévot; long-temps petit badin, Sanctifié par ses palinodies , Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies Dont à la Vierge il demandait pardon.
— Gresset se trompe, il n'est pas si coupable; Un vers heureux et d'un tour agréable Ne suffit pas ; il faut une action , De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable , Pour consommer «cette œuvre du démon.
Mais que fit-il dans ton affliction ?
---Il me donna les conseils les plus sages.
Quittez, dit-il , les profanes ouvrages; Faites des vers moraux contre l'amour ; Soyez dévot , montrez-vous à la cour.
Je crois mon homme , et je vais à Versaille ; Maudit voyage ! Hélas ! chacun se raille En ce pays d'un pauvre auteur moral ; Dans l'antichambre il est reçu bien mal , Et les laquais insultent sa figure Par un mépris pire encor que l'injure.
Plus que jamais confus, humilié , Devers Paris je m'en revins à pied.
f£<* L$ PAUVRE DIABLE.
L'abbé TruMet alors avait la rage 9 D'être à Paris un petit personnage :
Au peu d'esprit que le bon homme avait, L'esprit d'autrui par supplément servait.
Il entassait adage sur adage; Il compilait, compilait, compilait; On le voyait sans- cesse écrire , écrire Ce qu'il avait jadis -entendu dire, Et nous lassait sans jamais se lasser :
Il me choisit pour l'aider à penser.
Trois mois entiers ensemble bous pensâmes, Lûmes beaucoup , et rien n'imagin&paei.
L'abbé Trub.let m'avait pétrifié ; Mais un bâtard du sieur de la Chaussée Vient ranimer ma cenrej&e épuisée r Et tous les deux nous fîmes par moitié Un drame court et non versifié , Dans le grand goût du larmoyant comique., Roman moral , roman métaphysique.
— Eh bien ! mon fils , je ne te blâme pas* Il est bien vrai que je fais peu de cas De ce faux genre, <et j'aime assez qu'on rie ; Souvent je Mil|e,a# tragique bourgeois, Aux vains efforts d'un auteur amphibie, Qui dé^giire/e* qui brave à. la fois, Dans son jargon , ^elpomcne et ThaKe* Mais après tout , dftftfi une oomé4ie , On peut parfois, se rendra intéressant , - En empruntant l'art de la tragédie , Quand par malheur on n'est point né plaisant. Fus-tu joué ? ton drame, hétéroclite Eut-il l'honneur d'un- peu de. réussite ?
LE PAUVRE DIABLE* l%j
— Je eabalai ; je fis tant qu'à la fi»
Je comparas au tripot d'ariequtft.
Je fus hué,: ce dernier coup 4e grâce M'aJlait sans vie étendre sur la ptaee j On me porta dans un logis voisin, , Près d'expirer de douleur et de faim, Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce. — Le pauvre enfant! son malheur; m'intéresse ; Il e*t naïf. Allons , poursuis le 61 De tes récits : ce logis quel est-il ?
— Cette maison d'une nouvelle espèce »
Où je restai long-temps inanimé , , • Etait un antre, un repaire enfumé y
Où s'assemblait jjac fois en deux semaine*
Un reste impur de les énergumènes, *s
De Saint-Médas^effroetés charlatans,
Trompeurs* trompés, monstres de notoeAempt.
Missel en main , la cohorte infernale
Psalmodiait en ce lieu de scandale,
Et s'exerçait à des contorsions
Qui feraient peur aux plus hardis démons»
Leurs hurlements en sursaut m'éveillèrent;
Dans mon cerveau mes esprits remontèrent.;
Je soulevai mon corps sur mon grabat,
Et m'avisai que j'étais au sabbat.
Un gros rabbin de cette synagogue ,
Que j'avais vu ci-devant pédagogue ,
Me reconnut; le bouc s'imagina
Qu'avec ses saints je m'étais couché là»
Je lui contai ma honte et* ma détresse.
Maître Abraham, après cinq ou six mots **
De compliment , me tint ce beau propos :
« J'ai comme toi croupi dans la bassesse, ;« Et c'est le lot des trois quarts des humains, « Mais notre sort est toujours dans nos mains. « Je me suis fait auteur, disant la messe , « Persécuteur, délateur, espion; w Chez les dévots je forme des cabales :
« Je cours, j'écris, j'invente des scandales, « Pour les combattre et pour me faire un nom , « Pieusement semant la zizanie , « Et l'arrosant d'un peu de calomnie.
« Imite-moi , mon art est assez bon ; « Suis comme moi les méchants à la piste ; « Crie à l'impie, à l'athée, au déiste, « Au géomètre ; et surtout prouve bien <c Qu'un bel-esprit ne peut être chrétien :
« Du rigorisme embouche la trompette ; « Sois hypocrite, et ta fortune est faite. »
A ce discours , saisi d'émotion , Le cœur eucore aigri de ma disgrâce, Je répondis en lui couvrant la face De mes cinq doigts j et la troupe en besace, Qui fut témoin de ma vive action , Crut que c'était une convulsion.
A la faveur de cette opinion -,
Je m'esquivai de Vantre de Mégère.
— C'est fort bien fait ; si ta tête est légère , Je m'aperçois que ton coeur est fort bon.
Où courus-tu présenter ta misère?
— Las ! où courir dans mon destin maudit?
N'ayant ni pain , ni gîte , ni crédit, Je résolus de finir ma carrière , .
Ainsi qu'ont fait, au fond de la rivière, -
Des gens de bien , lesquels n'en ont rien dit.
O changement ! ô fortune bizarre !
J'apprends soudain qu'un oncle trépassé , Vieux janséniste et docteur de Navarre , Des vieux docteurs certes le plus avare, Ab intestat malgré lui m'a laissé D'argent comptant un immense héritage.
Bientôt changeant de moeurs et de langage , Je me décrasse ; et m'étant dérobé À cette fange où j étais embourbé , Je prends mon vol , je m'élève, je plane ; Je veux tâter des plus brillants emplois , Être officier , signaler mes exploits , Puis de Thémis endosser la soutane, Et moyennant vingt mille écus tournois, Être appelé le tuteur de nos rois.
J'ai des amis , je leur fais grande chère ; J'ai de l'esprit alors, et tous mes vers Ont comme moi l'heureux talent de plaire :
Je suis aimé des dames que je sers.
Pour compléter tant d'agréments divers, On me propose un très bon mariage ; Mais les conseils de mes nouveaux amis, Un grain d'amour ou de libertinage, La vanité , le bon air , tout m'engage Dans les filets de certaine Laïs , .
Que Belzébut fit naître en mon pays , Et qui depuis a brillé dans Paris.
Elle dansait a ce tripot lubrique f Que de l'Église un ministre impudique.
( Dont Marion fut servie assez mal ) ' * Fit élever près du palais royal.
Contes, Satires, etc. Q
l3o LE PAUVRE DIABLE.
Avec éclat j'entretiens donc ma belle; Croyant l'aimer, croyant être aimé d'elle; Je prodiguais les vers et les bijoux :
Billets de change étaient mes billets doux; Je conduisais ma Lais triomphante , Les soirs d'été , dans la lice éclatante De ce rempart , asile des amours , Par Outrequin rafraîchi tous les jours. ' * Quel beau vernis brillait sur sa voiture !
Un petit peigne orné de diamants De son chignon surmontait la parure ; L'Inde à grands frais tissut ses vêtements; L'argent brillait dans la cuvette ovale, Où sa peau blanche et ferme , autant qu'égale , S'embellissait dans des eaux de jasmin. * A son souper un surtout de Germain Et trente plats chargeaient sa table ronde Des doux tributs des forêts et de l'onde.
Je voulus vivre en fermier général :
Que voulez-vous , hélas ! que je vous dise ?
Je payai cher ma brillante sottise, En quatre mois je fus à l'hôpital.
Voilà mon sort, il faut que je l'avoue.
Conseillez-moi . — Mon ami , je te loue .
D'avoir enfin déduit sans vanité Ton cas honteux , et dit la vérité;
Prête l'oreille à mes avis fidèles.
Jadis l'Egypte eut moins de sauterelles Que Ton ne voit aujourd'hui dans Pari* De malotrus, soi-disant beaux»esprits, Qui dissertant sur les pièces nouvelles 9 En font encor de plus «Stables qu'elles :
LE PAUVRE pUBLS. l3l
Tous l'un de l'autre ennemis obstinés,
Mordus, mordants ? cfransonneurs, chanson nçs,
Nourris de, vent au temple. <J* Mémoire ^
Peuple crotté qui dispense Ja gloire.
J'estime plus ces honnêtes enfants,
Qui de Savoie arrivent tous les ans,
Et dont la main légère essuie
Ces longs canaux engorgés parla suie ;
J'estime plus celle qui dans uu coin
Tricotte en paix les bas dont j'ai besoin ,
Le cordonnier qui vient de ma chaussure
Prendre à genoux la forme et la mesure ,
Que le métier de tes obscurs Frérons.
paître Abraham , et ses vils compagnons,
Sont une espèce ençpr plus odieuse.
Quant aux catins , j'en fais assez de ea* ;
Leur art est doux , et leur vie est joyeuse j
Si quelquefois leurs dangereux appas
A l'hôpital mènent un pauvre diable,
Un grand benêt, qui fait l'homme agréable ^
Je leur pardonne, il l'a bien mérité.
Écoute , il faut avoir un poste honnête.
Les beaux projets dont tu fus tourmenté Ne troublent plus ta ridicule tête ; .
Ta ne veux plus devenir conseiller :
Tu n'as point l'air de te faire officier, Ni courtisan, ni financier, ni prêtre.
Pans mon logis il me manque un portier; Prends tou parti , réponds-moi , veux-tu l'être ? — Oui da , Monsieur. -— Quatre fois dix écus Seront par an ton salaire ; et de plus , D'assez bon vin chaque jour une pinte
l32 LE PAUVKE DIABLE.
Rajustera ton cerveau qui te tinte ; Va dans ta loge; et surtout, garde-toi Qu'aucun Fréron n'entre jamais chez moi.
— J'obéirai sans réplique à mon maître , En bon portier : mais en secret, peut-être , J'aurais choisi, dans mon sort malheureux.
D'être plutôt le portier des Chartreux. *4
1 Oh nous assure que l'auteur s'amusa a composer cet ouvrage en i ?58 , pour détourner de la carrière dangereuse des lettres un jeune homme sans fortune , qui prenait pour du génie sa fureur de. faire de mauvais vers. Le nombre de ceux qui se perdent par cette passion malheureuse est prodigieux. Us se rendent incapables d'un travail utile; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi subalterne, mais honnête, qui leur donnerait du pain; ils vivent de rimes et d'espérances, et meurent dans la misère.
2 '.La porte de C remit te.
M. de Cremille, lieutenant-général, était chargé alors du départe* ment de la guerre, sous M. le maréchal de Bellisle.
....... Un Pequet , un Pleneuf.
Pequet était un premier commis des amures étrangères. Pleneuf était un entrepreneur des vivres.
^ •. Jean Fréron.
Fréron ne se nomme pas Jean, mais Caterin. Il semble que cet homme soit le cadavre d'un coupable qu'on abandonne au scalpel des chirurgiens. Il a été méchant, et il en a été puni. Il dit, dans une de ses feuilles de l'année x?56, je ne hais pas ta médisance , peut-être même ne haï rai s- je pas la calomnie. Un homme qui écrit ainsi ne (doit pas être surpris qu'on lui rende justice.
5 Pompignan.
L'homme dont il s'agit ici était d'ailleurs un magistrat et un homme de lettres et de mérite. Il eut le malheur de prononcer à l'académie un discours peu mesuré, et même très offensant. Il est vrai que sa tragtdis
de Didon est faite sur le modèle de celle de Métastasio ; mais aussi il y a de beaux morceaux qui sont à l'auteur français. Il faut avouer qu'en général la pièce est mal écrite. Il n'y a qu'à voir le commencement*
Tous mes ambassadeur», irrites et confus, Trop souvent de la reine ont subi les refus.
Voisin de ses États faibles dans leur naissance, Je croyais que Didon , redoutant ma vengeance , Se résoudrait sans peine à l'hymen glorieux D'un monarque puissant , fils du maître des Dieux. Je contiens cependant la fureur qui m'anime ; Et déguisant encor mon dépit légitime , Pour la dernière* fois , en proie à ses hauteurs, Je viens sous le faux nom de mes ambassadeurs , Au milieu de la cour d'une reine étrangère , D'un refus obstiné pénétrer le mystère ; Que sais-je. . . . n'écouter qu'un transport amoureux.
Des ambassadeurs ne subissent point des refus; on essuie, on reçoit -des refus.
Si tous ses ambassadeurs irrités et confus ont subi des refus , comment ce Jarbe pouvait-il croire que Didon se soumettrait sans peine à cet hymen glorieux? Jarbe d'ailleurs a-t-il envoyé tous ses ambassadeurs ensemble , ou l'un après l'autre?
U contient cependant la fureur qui l'anime , et il déguise encore son dépit légitime. S'il déguise ce dépit légitime, et s'il est si furieux , il ne croit pas que Didon l'épousera sans peine. Épouser quelqu'un sans peine , et déguiser son dépit légitime , ne sont pas des expressions bien nobles , bien tragiques , bien élégantes.
Il .vient, sous le faux nom de ses ambassadeurs % être en proie à* des hauteurs ! Comment vient-on sous le faux nom de ses ambassadeurs ? on peut venir sous le nom d'un autre , mais on ne vient point sous le nom de plusieurs personnes. De plus , si on vient sous le nom de quelqu'un, on vient à la vérité sous un faux nom, puisqu'on prend un nom qui n'est pas le sien, mais on ne prend pas le faux nom d'un, ambassadeur quand on prend le véritable nom de cet ambassadeur même.
Il veut pénétrer le mystère d'un refus obstiné: Qu'est-ce que le mystère d'un refus si net et déclaré avec tant, de hauteur ? Il peut y «voir du mystère dans des délais , dans des réponses équivoques , dan*
l34 NOTES.
des promesses mal tenues ; mais, quand on a déclare* avec des hauteurs à tous vos ambassadeurs qu'on ne veut point de vous, il n'y a certainement la aucun mystère.
Que sais-je ?,. . . n'écouter qu'un transport amoureux. Que sait-il ? il n'écoutera qu'un transport , il sera terrible dans le tète-a-tête.
Le grand malheur de tant d'auteurs est de n'employer presque jamais le mot propre ; fls sont contents pourvu qu'ils riment , mais les connaisseurs ne sont pas contents.
fl .'...,'. Zoraïde,
Zoraïde était une tragédie africaine du même auteur. Les comédiens le prièrent de leur faire une seconde lecture pour y corriger quelque chose : il leur écrivit cette lettre.
«« Je suis fort surpris , Messieurs , que vous exigiez une seconde kc- « ture d'une tragédie telle que Zoraïde. Si vous ne vous connaissez pas « en mérite , je me connais en procédés , et je me souviendrai assez « long-temps des vôtres , pour ne plus m'occuper d'un théâtre où l'on « distingue si peu les personnes et tes talents. Je suis , Messieurs , au- « tant que vous méritez que je le sois , votre , etc. »