‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 46 sur 175 · LE MARSEILLOIS ET LE LION · texte numérisé non relu

LE MARSEILLOIS ET LE LION

Tristement dégarni du tissu de cheveux

Dont la main d'un barbier coiffa son front crasseux

Tel était en effet ce roi sans diadème,

Privé de sa parure, et réduit à lui-même.

Il sentit qu'en effet il devait sa grandeur

Au fil d'un perruquier, aux ciseaux d'un tailleur.

Àhl dit-il au lion, je vois que la nature Me fait faire en ce monde une triste figure : Je pensais être roi, j'avais certes grand tort. Vous êtes le vrai maître, en étant le plus fort. Mais songez qu'un héros doit domter sa colère : Un roi n'est point aimé s'il n'est point débonnaire. Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois. Jadis en Arménie il vous donna des lois , ] Lorsque dans un grand coffre à la merci des ondes, Tous les animaux purs , ainsi que les immondes , Par Noé mon aïeul enfermés si long-temps, 7 Respirèrent enfin l'air natal de leurs champs : Dieu fit avec eux tous une étroite alliance , Un pacte solennel. — Oh ! la plate impudence ! As-tu perdu l'esprit par excès de frayeur ?

Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous! — Oui, Seigneur, 11 vous recommanda d'être clément et sage , «

De ne toucher jamais à l'homme son image : * Et si vous me mangez, l'Eternel irrité Fera payer mon sang à votre majesté. —

Toi , l'image de Dieu ! toi , magot de Provence! Conçois-tu bien l'excès de ton impertinence ? Montre l'original de mon pacte avec Dieu.

Par qui fut-il écrit ? en quel temps , dans quel lieu ? • Je Tais t'en montrer un plus sûr, plus véritable. De mes quarante dents vois la file effroyable, " *

iy4 LE MARSEILLOIS ET LE LION.

Ces ongles dont un seul pourrait te déchirer,

Ce gosier écumant prêt à te dévore*, '

Cette gueule , ces yeux , dont jaillissent des flammes ;

Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames»

Il ne fait rien en vaiu : te manger est ma loi ;

C'est-là le seul traité qu'il ait fait avec moi.

Ce Dieu , dont mieux que toi je connais la prudence >

Ne donne pas la faim pour qu'on fasse abstinence.

Toi-même as fait passer sous tes chétivcs dents

D'imbécilles dindons , des moutons innocents ,

Qui n'étaient pas formés pour être ta pâture. *

Ton débile estomac , honte de la nature ,

Ne pourrait seulement, sans l'art d'un cuisinier,

Digérer un poulet qu'il faut encor payer.

Si tu n'as point d'argent , tu jeûnes en ermite :

Et moi que l'appétit en tout temps sollicite ,

Conduit par la nature , attentive à mon bien ,

Je puis t'avaler cru , sans qu'il m'en coûte rien.

Je te digérerai sans faute en moins d'une heure*

Le pacte universel est qu'on naisse et qu'an meure.

Apprends qu'il vaut autant, raisonneur de travers ,

Être avalé par moi que rongé par les vers. —

Sire , i^s Marseillois ont une âme immortelle : Ayez dans vos repas quelque respect pour elle. — * La mienne apparemment est immortelle aussi.

Va , de ton esprit gauche elle a peu de souci. Je ne veux point manger ton âme raisonneuse.

Je cherche une pâture et moins fade et mofns creuse : C'est ton corps qu ; il me faut ; je le voudrais plus gfas; Mais ton âme , crois-moi , ne me tentera pas. —

Vous avez sur ce corps une entière puissance ; Mais quand on a dîné, n'a-t-on point da démence ?

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