‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 6 sur 175 · LA MULE DU PAPE · texte numérisé non relu

LA MULE DU PAPE

Frères très-chers, on lit dans Saint Matthieu Qu'un jour le diable emporta le bon Dieu * Sur la montagne ; et puis lui dit : Beau sire , Vois-tu cas mers , vois-tu ce vaste empire , L'État romain de l'un à l'autre bout ?

L'autre reprit , je ne vois rien du tout ; Votre montagne en vain serait plus haute.

Le diable dit : Mon ami, c'est ta faute.

Mais avec moi veux-tu faire un marché ?

Oui-da , dit Dieu, pourvu que sans péché Honnêtement nous arrangions la chose.

Or voici donc ce que je te propose , ,

Reprit Satan : Tout le monde est à moi > Depuis Adam j'en ai ïa jouissance ; Je me démets , et tout sera pour toi , Si tu me veux faire la révérence.

Notre Seigneur ayant un peu rêvé, Dit au démon que quoiqu'on apparence

1 Le jésuite Boubonrs se «servit de cette expression : Jésus-Christ fut emporté par te diable sur la montagne j c'est ce qui donna lieu kce noèl qui finit ainsi :

Car sans lui saurait-on , don , don , Que le diable emporta , la , la , Jésus notre bon maître?,

l4 LA MULE DU PAPE.

Avantageux le marché fût trouvé.

Il ne pouvait le faire en conscience :

Car il avait appris dans son enfance Qu'étant si riche on fait mal son salut.

Un temps après notre ami Belzébut Alla dans Rome. Or c'était l'heure ux âge Où Rome avait fourmiïlière d'élus ; Le pape était un pauvre personnage, Pasteur de gens , évoque, et rien de plus.

L'esprit malin s'en va droit au saint-père, Dans son taudis l'aborde et lui dit : Frère , Je fe ferai , si tu veux, grand seigneur.

A ce seul mot l'ultramontain pontife Tombe à ses pieds et lui baise la griffe.

Le farfadet d'un air de sénateur Lui met au chef une triple couronne :

Prenez , dit-il, ce que Satan vous donne ; Servez-le bien , vous aurez sa faveur.

O papegots! voilà la belle source De tous vos biens , comme^avez. Et pour ce Que le saint-père avait en ce tracas Baisé l'ergot de messer Satanas-, Ce fut depuis chose à Rome ordinaire Que l'on baisât la mule du saint-père.

Ainsi l'ont dit les malins huguenots Qui du papisme ont blasonné l'histoire ; Mais ces gens-là sentent bien les fagots ; Et grâce au ciel , jetais loin de les croire.

Que s'il advient que ces petits vers-ci Tombent es mains de quelque galant homme , C'est bien raison qu'il ait quelque souci De les cacher , s'il fait voyage à Rome.

CONTES

DE

GUILLAUME VADÊ.

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