DE CATHERINE VADÉ
Je pleure encore la mort de mon cousin Guillaume Vadé, qui décéda, comme le sait tout l'univers, il y a quelques années. Il était attaque de la petite vérole, je le gardais «t lui disais en pleurant : Ah ! mon cousin > voilà ce que c est que de ne vous être pas fait inoculer! il en a coûté la vie à votre frère Antoine , qui était comme vous une des lumières du siècle. Que .voulezvous que je vous dise ? me répondit Guillaume; j'attendais la permission de la Sorbonne, et je vois bien qu'il faut que je meure pour avoir été trop scrupuleux.
L'Etat va faire une furieuse perte, lui répondis-je. Ah! s'écria Guillaume, Alexandre et frère Berthier sont morts 7 Sémiramis et la Fillon, Sophocle et Danchet sont en poussière. — Oui, mon cher cousin , mais leurs. grands noms demeurent à jamais; ne voulez* vous pas revivre dans la plus noble partie de vousmême,? ne m'accordez-vous pas la permission de donner au public, pour le consoler., les contes à dormir debout dont vous nous régalâtes l'année passée? ils faisaient les délices de notre famille ; et Jérôme Carré, votre cousin issu de germain, faisait presque autant de
Contes, Satirts, etc. â
l8 PRÉFACE
cas de vos ouvrages que des sieus : ils plairont sans doute à tout l'univers, c est-à-dire à une trentaine de lecteurs qui n auront rien à faire.
Guillaume n'avait pas de si hautes prétentions ; il me dit avec une humilité convenable à un auteur, mais bien rare : Ah ! ma cousine , pensez-vous que dans les quatre-vingt-dix mille brochures imprimées à Paris depuis dix ans, mes opuscules puissent trouver .place, et que je puisse surnager sur le fleuve de l'oubli qui engloutit, tous les jours, tant de belles choses?
Quand vous ne vivriez que quinze jours après votre mort, lui dis-je, ce serait toujours beaucoup ; il y a très-peu de personnes qui jouissent de cet avantage. Le destin de la plijpart des hommes est de vivre ignorés, et ceux qui ont fait le plus de bruit sont quelquefois oubliés le lendemain de leur mort; vous serez distingué de la foule, et peut-être même le nom de Guillaume Vadé, ayant l'honneur d'être imprimé dans un ou deux journaux , pourra pasfer à la dernière postérité. Sous quel titre voulez-vous que j'imprime vos opuscules? Ma cousine, me dit-il, je crois que le nom de fadaises est le plus convenable; la plupart des choses qu'on fait, qu'on dit et qu'on imprime, méritent assez ce titre. *
J'admirai la modestie de mon cousin , et j'en fus extrêmement attendrie. Jérôme Carré arriva alors dans la chambre. Guillaume fit son testament, par lequel il