‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 62 sur 175 · LES CABALES · texte numérisé non relu

LES CABALES

Qu'il coure à l'hôpital , où son destin le mène.

Allons nous réjouir aux jeux de Melpomène. . . . •don ! j'y vois deux partis l'un à l'autre opposés. Léon dix et Luther étaient moins divisés.

L'un claque , l'autre siffle ; et l'antre du parterre 3 Et les cafés voisins sont le champ de la guerre.

Je vais chercher la paix au temple des chansons; J'entends crier : « Lulli, Campra, Rameau, Bouffons, 4 « Êtes-vous pour la France ou bien pour l'Italie ? » Je suis pour mon plaisir, Messieurs. Quelle folie Vous tient ici debout, sans vouloir écouter ? Ne suis-je «î l'opéra que pour y disputer ?

Je sors, je me dérobe aux flots de la cohue; Les laquais assemblés cabalaient dans la rue. Je me sauve avec peine aux jardins si vantés Que la main de Le Nôtre avec art a plantés.

D'autres fous à l'instant une troupe m'arrête; Tous parlent à la fois , tous me rompent la tête — « Avez-vous lu sa pièce ? il tombe , il est perdu ; « Par le dernier journal jèle tiens confondu. » Qui? de quoi parlez-vous? d'où vient tant de colère? Quel est votre ennemi? — « C'est un vil téméraire, « Un rimeur insolent qui cause nos chagrins'; « Il croit nous égaler en vers alexandrins. ». Fort bien,: de vos débats je conçois l'importance.

Mais un gros de bourgeois de ce côtés'avance. a Choisissez, me dit-on^ duvieux ®u du nouveau. » Je croyaisqu'on parlait d'un^vin qu'on boit sans eau , Et qu'on examinait si les gourmets de France D'une vendange heureuse avaient quelque espérance; Ou que des érudits balançaient doctement Entre la loi nouvelle et le vieux Testament.

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Un jeune candidat , de qui la chevelure

Passait de Clodion la royale coiffure , 5

Me dit d'un ton de maître , avec peine adouci .•

« Ce sont nos parlements dont il s'agit ici ;

<c Lequel préférez-vous ? » — Aucun d'eux , je vous jure.

Je n'ai point de procès ; et, dans ma vie obscure ,

Je laisse au roi mon maître , en pauvre citoyen ,

Le soin de son royaume , où je ne prétends rien.

Assez de grands esprits , dans leur troisième étage ,

N'ayant pu gouverner leur femme et leur ménage , «

Se sont mis , par plaisir , à régir l'univers.

Sans quitter leur grenier ils traversent les mers ;

Ils raniment l'État , le peuplent , l'enrichissent ;

Leurs marchands de papier sont les seuls qui gémissent.

Moi , j'attends dans un coin que l'imprimeur du roi

M'apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi.

Tout confus d'un édit qui rogne mes finances,

Sur mes biens écornés je règle mes dépenses.

Rebuté de Plutus, je m'adresse à Cérès,

Ses fertiles trésors garnissent mes guérets.

La campagne en tout temps, par un travail utile ,

Répara tous les maux qu'on nous fit à la ville.

On est un peu fâché , mais qu'y faire ?. . . . Obéir.

A quoi bon cabaïer , quand on ne peut agir ?

« Mais, Monsieur, des Capets les lois fondamentales, '« Et le grenier à sel, et les cours féodales, <t Et le gouvernement du chancelier Duprat. ... v Monsieur, je n'entends rien aux matières d'État : Ma loi fondamentale est de vivre tranquille.

La fronde était plaisante , et la guerre civile ? Amusait- la grand'chambre et le coadjuteur.

Barricadez~vous bien ; je m'enfuis , serviteur.

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A peine ai-je quitté mon jeune énergumène, Qu'un groupe de savants m'enveloppe et m'entraîne. D'un air d'autorité l'un d'eux me tire à part. ... « Je vous goûtai , dit-il, lorsque de Saint-Médard * « Vous crayonniez gaîment la cabale grossière , « Gambadant pour la grâce au coin d'un cimetière : (( Les billets au porteur des chrétiens trépassés , « Les fils de Loyola sur la terre éclipsés y « Nous applaudîmes tous à votre noble audace , « Lorsque vous nous prouviez qu'un maroufle à besace , « Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain , « S'il eût bêché la terre, eût servi son prochain, a Jouissez d'une gloire avec peine achetée; u Acceptez à la fin votre brevet d'athée. »

Ah ! vous êtes trop bon. Je sens au fond du cœur Tout le prix qu'on doit mettre à cet excès d'honneur. Il est vrai , j'ai raillé Saint-Médard et la bulle ; Mais j'ai sur la nature encor quelque scrupule : L'univers m'embarrasse , et je ne puis songer Que cette horloge existe , et n'ait point d'horloger. » Mille abus , je le sais, ont régné dans l'Église : Fleury le confesseur en parle avec franchise*: ia J'ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin ; Eh ! quel auteur , hélas ! ne va jamais trop loin ? De saint Ignace encore on me voit souvent rire : Je crois pourtant un Dieu, puisqu'il faut vous le dire. . . .

<( Ah ! traître ! ah ! malheureux ! je m'en étais doute. « Va y j'avais bien prévu ce trait de lâcheté , « Alors que de Maillet insultant la mémoire , " «Du monde qu'il forma tu combattis l'histoire. . . . « Ignorant! vois l'effet de mes combinaisons : « Les hommes autrefois ont été des poissons;

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« La m,er de l'Amérique a marché vers le Phase ; H Les huîtres d'Angleterre ont formé le Caucase : ' ce Nous te Pavions appris , mais tu t'es éloigné « Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné. « Lâche ! oses-tu bien croire une essence suprême ? »

— Mais oui. « De la nature as-tu lu le système? « Par ses propos diffus n'es-tu pas foudroyé ?

« Que dis-tu de ce livre ?» — Il m'a fort ennuyé. . . . l *

« C'en est assez , ingrat : ta perfide insolence

<( Dans mon premier concile aura sa récompense.

« Va , sot adorateur d'un fantôme impuissant ,

a (Nous t'avions jusqu'ici préservé du néant;

« Nous t'y ferons rentrer , ainsi que ce grand Être

« Que tu prends bassement pour ton unique maître.

« De mes amis 7 de moi tu seras méprisé. »

— Soit, « Nous insulterons à ton génie usé. ».

— J'y consens. « Des fatras de brochures sans nombre

« Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre. »

— Je n'en sentirai rien, « Nous t'abandonnerons

« Aux puissants Langlevieux, aux immortels Frérons. l3 »

Ah ! bachelier du diable > un peu plus d'indulgence ; Nous avons , v^us et moi , besoin de tolérance. Que deviendrait le monde et la société , Si tout , jusqu'à l'athée , était sans charité ? Permettez qu'ici-bas chacun fasse à sa tête. J'avoûrai qu'Épicure avait une âme honnête ; Mais, le grand Marc-Aurèle était plus vertueux. Lucrèce avait du bon , Gicéron valait mieux.

Spinosa pardonnait à ceux dont la faiblesse '* D'un moteur éternel admirait la sagesse.

Je crois qu'il est un Dieu ; vous osez le nier. Examinons le fait sans nous injurier.

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