‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 67 sur 175 · DE PÉGASE ET DU VIEILLARD · texte numérisé non relu

DE PÉGASE ET DU VIEILLARD

PÉGASE

Que fais-tu dans ces champs au coin d'une masure?

LE VIEILLARD

J'exerce un art utile , et je sers" la nature. Je défriche un désert ; je sème et je bâtis. * .

PÉGASE

Que je vois eu pitié tes sens appesantis !

Que tes goûts sout changés , et que l'âge te glace !

Ne reconnais-tu plus ton coursier du Parnasse ?

Monte-moi.

LE VIEILLARD

Je ne puis. Notre maître Apollon, Comme moi, dans son temps, fut berger et maçon.

PÉGASE

Oui; mais rendu bientôt à sa grandeur première,

Dans les plaines du ciel il sema la lumière;

Il reprit sa guitare; il fit de nouveaux vers ;

Des filles de Mémoire il régla les concerts.

Imite en tout lé Dieu dont tu cites l'exemple :

Les doctes sœurs encor pourraient t'ouvrir leur temple ;

Tu pourrais dans la foule , heureusement guidé , •

Et suivant d'assez loin le sublime Yadé, a

Retrouver une place au séjour du Génie.

LE VIEILLARD

Hélas ! j'eus autrefois cette noble manie .

D'un espoir orgueilleux honteusement déçu, Tu sais, mon cher ami , comme je fus reçu , Et comme on bafoua mes grandes entreprises.

A peine j'abordai, les places étaient prises. Le nombre des élus au Parnasse est complet; Nous n'avons qu'à jouir; nos pères ont tout fait. Quand l'œillet , le narcisse et les roses vermeilles Ont prodigué leurs sucs aux trompes des abeilles , Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.

Ton Parnasse d'ailleurs et ta belle écurie, Ce palais de la Gloire, est l'antre de l'Envie. Homère, cet esprit si vaste et si puissant, N'eut qu'un imitateur , et Zoïle en eut cent.

Je gravis avec peine à cette double cime, Où la mesure antique a fait place à la rime ; Où Melpomène en pleurs étale en ses discours Des rois du temps passé la gloire et les amours. Pour contempler de près cette grande merveille, Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille : Bientôt Martin Fréron 3 ? prompt à me corriger, M'aperçut dans ma niche et m'en fit déloger.

Par ce juge équitable exilé du Parnasse , Sans secours , sans amis, humble dans ma disgrâce , Je voulus adoucir par des égards flatteurs , Par quelques soins polis , mes frères les auteurs ; Je n'y réussis point ; leur bruyante séquelle • A connu rarement l'amitié fraternelle :

Je n'ai pu désarmer -Sabatier 4 mon; rival.

Le Parnasse a bien fait de n'avoir qu'un cheval ;

ET DU VIEILLARD. l2>J

Si nous en avions deux , ils se mordraient sans doute.

J'ai vu les beaux esprits; je sais ce qu'il eu coûte» Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans Les plus grands écrivains , les plus profonds savants , Toujours en faction , toujours en sentinelle : Ici c'est l'abbé Guy on 5 , plus bas c'est la Beaumelle. 6 Leur nombre est dangereux. J'aime mieux désormais Les languissants plaisirs d'une insipide paix.

Il faut que je te fasse une autre confidence. La poste, comme on sait, console de l'absence; Les frères, les époux , les amis , les amants. Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments. J'ouvre souvent mon cœur en prose ainsi qu'en rime ; J'écris une sottise, aussitôt on l'imprime.

On y joint méchamment le recueil clandestin De mon cousin Yadé , de mon oncle Bazin.

Candide emprisonné dans mon vieux secrétaire , En criant tout est bien, s'enfuit chez un libraire, i Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau, Gourent en étourdis de Genève à Breslau.

Quatre bénédictins, avec leurs doctes plumes, Auraient peine à fournir ce nombre de volumes. On ne va point , mon fils , fût-on sur toi monté , Avec ce gros bagage à la postérité.

Pour comble de malheur, une foule importune De bâtards indiscrets , rebut de la fortune ,

Nés le long du charnier nommé des Innocents]

Se glisse 8 sous la presse avec mes vrais enfants. C'en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles; J'ai beaucoup de respect et d'estime pour elles , Mais tout change , tout s'use, et tout amour prend fin : Va , vole au mont sacré ; je reste en mon jardin.

PÉGASE

Tes dégoûts vont trop loin : tes chagrins sont injustes. Des arts qui font nourri les déesses augustes Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier Qui coiffa Chapelain, Desmare ts, Saint-Didier. 9 N'as-tu pas vu cenl fois à la tragique scène , Sous le nom de Clairon , Faîtière M clpomène , Et l'éloquent le Kain, le premier des acteurs, De tes drames rampants ranimant les langueurs, Corriger, par des tons que dictait la nature , De ton style ampoulé la froide et sèche enflure ? De quoi te plaindrais-tu ? Parle de bonne foi ; Cinquante bons esprits, qui valaient mieux que toi , N'ont-ils pas à leurs frais érigé la statue Dont tu n'étais pas digne , et qui leur était due? Malgré tous tes rivaux , mon écuyer Pigal Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal ; Sa main creusa les traits de ton visage étique , Et plus d'un connaisseur le prend pour un antique. Je vis Martin Fréron, à la mordre attaché , Consumer de ses dents tout l'ébène ébréché.

Je vis ton buste rire à l'énorme grimace Que fit en le rongeant cet apostat d'Ignace.

Viens donc rire avec nous , viens fouler à tes pieds | De tes sots ennemis les fronts humiliés.

Aux sons de ton sifflet vois rouler dans la crotte Sabatier sur Clément «° , Patouillet «» sur Nonotte. «»

Leurs clameurs un moment pourront te divertir.

LE VIEILLARD

Les cris des malheureux ne me font point plaisir. De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?

ET DU VIEILLARD. 33g

La jeunesse est maligne , et la vieillesse est sage.

Le sage en sa retraite , occupé de jouir,

Sans chercher les humains;, et pourtant sans les fuir f

Ne s'embarrasse point des bruyantes querelles

Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles.

Il regarde de loin , sans dire son avis ,

Trois États polonais doucement envahis,

Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre,

Ou Clément dans Paris acharné sur le Mierre.

Dans les champs cultivés , à l'abri des revers ,

Le sage vit tranquille et ne fait point de vers.

Monsieur l'abbé Terrai, pour le bien du royaume,

Préfère un laboureur, un prudent économe

A tous nos vains écrits , qu'il ne lira jamais. '

Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits.

Un bon cultivateur est cent fois plus utile

Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile.

Le besoin , la raison, l'instinct doit nous porter

A faire nos moissons plutôt qu'à les chanter;

J'aime mieux t'atteler toi-même à ma charrue ,

Que d'aller sur ton dos voltiger dans la nue.

PÉGASE

Ah! doyen des ingrats ! ce triste et froid discours Est d'un vieux impuissant qui médit des amours. Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse.

Eh bien ! tu te sens faible ; écris avec faiblesse; Corneille en cheveux blancs sur moi caracola , Quand en croupe avec lui je portais Attila; Je suis tout fier en cor de sa course dernière. Tout mortel jusqu'au bout doit fournir sa carrière ; Et je ne puis souffrir un changement grossier. Quoi ! renoncer aux arts et prendre un vil métier !

Sais-tu qu'un villageois sans esprit, sans science, N'ayant pour tout talent qu'un peu d'expérience , Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons Que n'en eut Mirabeau par ses nobles leçons ? « 3 Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire , Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerrè.: Songe que tu naquis pour mon sacré vallon.

Chante encore avec Pope, et pense avec Platon; Ou rime en vers badins les leçons d'Ëpicurc , Et ce système heureux qu'on dit de la nature. Pour la dernière fois veux-tu me monter?

LE VIEILLARD

Non.

Apprends que tout système offense ma raison.

Plus de vers , et surtout plus de philosophie. A rechercher le vrai j'ai consumé ma vie ; J'ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau : Hélas ! voit-on plus clair au bord de son tombeau ? A quoi peut nous servir ce don de la pensée, Cette lumière faible, incertaine, éclipsée?

Je n'ai pensé que trop. Ceux qui par charité Ont au fond de leur puits noyé la vérité , Eont repentir souvent l'imprudent qui l'en tire. Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire.

PÉGASE

Eh bien ! végète et meurs. Je revole à Paris Présenter mon service à de profonds esprits ; Xes uns, dans leurs greniers, fondant des républiques; Les autres ébranchant les verges monarchiques. J'en connais qui pourraient, loin des profanes yeux, Sans le secours des vers, élevés dans les cieux,

ET DU VIEILLARD. ' a^l

Émules fortunés de l'essence éternelle,

Tout faire avec des mots , et tout créer comme elle.

Ils ont besoin de moi'dans leurs inventions ;

J'avais porté René »4 parmi ses tourbillons ;

Son disciple plus fou, » 5 mais non pas moins superbe,

Etait monté sur moi, quand il parlait au Verbe.

J'ai des amis en prose , et bien mieux inspirés

Que tes héros du Pinde'aux rimes consacrés ;

Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.

LE VIEILLARD

Adieu donc ; bon voyage au pays des chimères. x *

DE M. DE MORZA.

1 Je défriche un désert , etc.

En effet notre auteur a défriché quelques terrains plus rebelles que ceux des plus mauvaises landes de Bordeaux et de la Champagne pouilleuse , et ils ont produit le plus beau froment ; mais ce3 tentatives très longues et très dispendieuses ne peuvent être imitées par des colons. Il faudrait que le gouvernement s'en chargeât ; qu'il recommandât ce travail immense à un intendant , l'intendant à un subdélégué , et qu'on fît venir de la cavalerie sur les lieux.

9 Vadè, écrivain de la foire, sous le nom duquel l'auteur de l'Ecossaise se cacha par modestie.

3 Martin Fréron. Martin n'est pas son nom de baptême , ce n'est que son nom' de guerre. Il s'est déchaîné , dit-on, pendant vingt ans contre l'auteur de ce dialogue, pour faire vendre ses feuilles. Qud men surâ mensi fueritis ,eddem remetietur vobis. 11 s'est attiré l'Écossaise, et nous en sommes bien fâchés.

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