Sabotier mon rivai
L'abbé Sabotier ou Sabatier, natif de Castres, ne s'est pas exercé
Conte»', Satires, etc. 10
dans les mêmes genres que le chantre de Henri IV, et le peintre qui a dessiné le Siècle de Louis XIV et de Louis XV \ ainsi il ne peut être son rival. S'il s était donné aux mêmes études , il aurait été son maître.
Cet abbé avait fait, en 1771 , un dictionnaire de littérature, dans Lequel il prodiguait des éloges outrés ; il ne se vendit point. Mais il en fit un autre, en 1 772, intitulé : Les Trois Siècles , dans lequel il prodiguait des calomnies, et il se vendit. Il insulta MM. d'Alembert, de Saint -Lambert, Marmontçl r Thomas , Diderot, Banzée, La Harpe, de Lille, et vingt autres gens de lettres vivants, dont il faudrait respecter la mémoire s'ils étaient morts.
Mais celui que MM.- Sabotier et Clément ont déchiré avec l'acharnement le plus emporté , est un vieillard de quatre-vingts ans qui ne pouvait pas se défendre.
Il est permis , il est utile de dire son sentiment sur des ouvrages , surtout quand on le motive par des raisons solides, ou du moins séduisantes. S'il ne s'agissait que de littérature , nous dirions qu'il est très injuste d'accuser l'auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV ? occupé de céMbrer la gloire des grands hommes de ce siècle, de ne leur avoir pas rendu justice. Nous dirions que personne n'a parlé avec plus de sensibilité des admirables scènes de Corneille , de ta perfection désespérante du style de Racine (comme s'exprime M. de La Harpe), de la perfection non moins désespérante de l'Art poétique , et de plusieurs belles épîtres de Boileau.
Nous dirions que sa liste des grands écrivains de ce siècle mémorable contient 1 éloge raisonné de l'inimitable Molière , qu'il regarde comme supérieur à tous les comiques de l'antiquité ; celui de La Fontaine , qui a surpassé Phèdre par -sa naïveté et par ses grâces; celui de Quinault, qui n'eut ni modèles ni rivaux dans ses opéra. Nous dirions qu'il a rendu des hommages aux Bossuet , aux Fénélon , à tous les hommes de génie, à tous les savants.
Nous ajouterions qu'il aurait été indigne d'apprécier leurs extrêmes beautés s'il n'avait pas connu leurs fautes inséparables de la faiblesse humaine; que c'eût été une grande impertinence- de mettre sur le même rang Cinna et Pertharite , Polyeucte et Théodore, et d'admirer également les excellentes fables de La Fontaine, et celles qui sont moins heureuses. Il faut plus encore; il faut savoir discerner dans le même ouvrage une beauté au milieu des défauts, et un vice de langage, un
manque de justesse dans les pensées les plus sublimes ; c'est en quoi consiste le goût. Et nous pourrions assurer que l'auteur du Siècle de Louis XIV , après soixante ans de travaux , était peut-être alors aussi en droit de dire son avis que l'est aujourd'hui M. Sabotier.
Mais il s'agit ici d'accusations plus importantes. C'est peu que cet abbé, dans l'espérance de plaire à ses supérieurs dont il ignore l'équité et le discernement, impute à cent littérateurs de nos jours des sentiments odieux ; il a la cruauté de les appeler indévots , impies. Il dit en propres mots que l'auteur de ta Henriade nie l'immortalité de l'âme. C'était bien assez de lui ravir l'immortalité d'Âlzire , de Zaïre , de Mé~ rope, dont nous sommes certains qu'il est peu jaloux, et dont il ne prend point le parti. Il est trop dur de dépouiller une âme de quatrevingts ans de la seule vie qui puisse lui rester dans le temps à venir. Ce procédé est injuste et mal-adroit , et d'autant plus mal-adroit qu'il nous met dans la nécessité de révéler quelle est l'âme de l'abbé dans le temps présent.
Nous l'avons vu et lu, et nous le tenons entre nos mains, le Spinosa commenté, expliqué, éclairci, embelli, écrit tout entier de la main de M. l'abbé Sabotier, natif de Castres; et nous déposerons ce monument chez un notaire ou chez un greffier, dès qu'il nous en aura donné la permission ; car nous ne voulons pas disposer d'un tel écrit sans l'aveu de l'auteur. C'est un égard que nous nous devons les uns aux autres.
Pour les poésies légères de ce grand critiqué et de ce grand missionnaire , nous en userons un peu plus librement. Voici les preuves de la piété de cet abbé qui est si peu indulgent pour les péchés de son prochain : voici les preuves du bon goût de celui qui trouve les vers de MM. de Saint-Lambert , de Lille , de La Harpe , si mauvais.
En.sortant de la prison où ses mœurs respectables l'avaient fait renfermer à Strasbourg , il s'amusa , pour se dissiper , à faire un conte intitulé le mauvais lieu. Ce conte commence ainsi ; et remarquez
bien que nous l'avons écrit de sa main, de la même main que te Spinosa*
Du temps que la dame Paris Tenait école florissante De jeux d'amour à juste prix, D'une écqlière assez savante , Sur les bords de la Seine un jour le pied glissa ;
La chose assurément netait pas merveilleuse, Mais la chute dans l'eau n'était pas périlleuse,
Lorsqu'un mousquetaire passa.
1) crut que ce serait une perte publique
Que la perte de tant d'appas ;
Aussi , plein d'ardeur héroïque , Mit-il , sans hésiter , chemise et pourpoint bas , etc.
Nous épargnons, sans hésiter, aux yeux de nos chastes lecteurs la suite de ce morceau délicat. Ce n'est qu'un échantillon de l'élégante poésie de AL l'abbé des JI rois Siècles.
Nous lui demandons bien pardon de publier un autre morceau de sa prose , bien plus touchant et bien plus décisif (et toujours de sa main , et signé Sabotier de Castres.)
« On n'aime ici que les processions , les sermons et les messes. Les « gens qui ont eu la force de secouer le joug des préjugés de l'enfance, « du fanatisme et de Terreur, en un mot, les hommes qui pensent bien « n'osent se faire connaître , etc. etc. »
Nous donnerons le reste , si cela lui fait plaisir.
Jugez maintenant, lecteur, s'il sied bien à ce galant homme de traiter un secrétaire d'une de dos académies d'impie et de scélérat, et d'en dire autant de nos littérateurs les plus illustres. On croit qu'il aura incessamment un bénéfice : mais quelle récompense aura le censeur royal qui lui a fait obtenir une permission tacite d'outrager la vertu et le bon goût?
On dit qu'il est tonsuré, et qu'étant bientôt élevé aux dignités de l'Église, il croira en Dieu, ne fût-ce que par reconnaissance; car, malgré son spinosisme, il saura qu'il n'y a point de société policée qui n'admette, un Être suprême , rémunérateur de la vertu , et vengeur du crime. Nous le' prions de se souvenir de ce vers de M. de Voltaire :
Si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.
Ce philosophe écrivait il n'y a pas long -temps à un grand prince: C'est de tous les vers médiocres que j'ai \a»nais faits , le moins médiocre et celui dont je suis le moins mécontent. Û avait grande raison; / un athée est peut-être presque aussi dangereux, si on l'ose dire , qu'un fanatique : car, si le fanatique est un loup enragé qui égorge et qui sucé le sang publiquement, en croyant bien faire, l'athée pourra commettre tous les crimes secrets, sachant bien qu'il fait mal, et comptant sur
l'impunité. Voilà pourquoi les deux grands législateurs Locke et Penn, gui ont admis toutes les religions dans la Caroline et dans la Pensilvanie , en ont formellement exclu les athées.
5 L'abbé Guyon , auteur d'un libelle insipide contre notre auteur, intitule' l'Oracle des Philosophes.
6 Langleviel, dit la Beau m elle, autre écrivain de libelles aussi ridicules qu'affreux contre ]a cour. Il faut pardonner à notre auteur s'il n'a puni ces gredins qu'en imprimant leurs noms , et en exposant simplement leurs calomnies.
7 On a imprimé cinq ou six volumes des prétendues lettres de notre auteur ; cela, n'est pas honnête. On en a falsifié plusieurs ; cela est encore moins honnête ; mais les éditeurs ont voulu gagner de l'argent.
8 On a glissé dans le recueil de ses ouvrages bien des morceaux qui ne sont pas de lui , comme une traduction des Apocryphes de Fabricius,~qai est de M. Bigex ; un dialogue de Périclès et d'un Russe, fort estimé , dont l'auteur est M. Suard ; des vers sur la mort de mademoiselle Le Couvreur, moins estimés , commençant par ceux-ci :
Quel contraste frappe mes yeux !
Melpomène ici désolée Élève avec l'aveu des dieux Un magnifique mausolée.
Cette pièce est du sieur Bonnev al, jadis précepteur chez M. de Montmartel ; s'il a eu l'aveu des dieux , il n'a pas eu celui d'Apollon.
On trouve dans la collection des ouvrages de M. de Voltaire de pré' tendus vers de M. Clairault , qui n'en fit jamais ; une pièce qui a pour, titre tes Avantages de la raison , dans laquelle il n'y a ni raison ni rime; une épîtreà mademoiselle Salle, qui est de M. Thiriot; une épître à l'abbé de Rothelin , qui est de M. de Formont.; des vers sur la mort de madame du Châtelet, dont nous ignorons l'auteur.
Des vers au duc d'Orléans régent, qu'il n'a jamais faits. <
Une ode intitulée le Vrai Dieu , qui est d'un jésuite nommé Le» lèvre.
Une épître de l'abbé de Grécourt, platement licencieuse, qui commence par ces mots : Belle maman, soyez l'arbitre; des vers au médecin Silva et à l'oculiste Gendron ; une réponse à un M. de B. . . . qui commence ainsi:
Oui , mon cher B. . . . il est l'âme du monde, Sa chaleur le pénètre et sa clarté l'inonde , Effets d'une même action.
, Sa plus belle production Est cette lumière éthérée Dont Newton le premier, d'une main inspirée, Sépara les couleurs par la réfraction.
Les beaux vers ! et que les gens qui les attribuent a M. de Voltaire ont le gqût fin , et que leur main est inspirée !
Des vers à une prétendue marquise de T. sur la philosophie de Newton , dans lesquels on trouve cette élégante tirade:
Tout est en mouvement. La terre suspendue ,
En atome léger nage dans l'étendue.
L'espace , ou plutôt Dieu dans son immensité ,
Balance sur son poids l'univers agité.
Les travaux de la nuit , les phases sont prédites. ,
Newton des premiers mois retraça les orbites.
Et les éditeurs suisses, qui ont imprimé ces bêtises venues de Paris, ont l'assurance d'imprimer en notes que c'est la véritable leçon.
On a fait pourtant un recueil immense de ces fadaises barbares sans consulter jamais l'auteur, ce qui est aussi incroyable que vrai. Tant pis pour les libraires qui ont ainsi déshonoré leur art et la littérature.
C'est sur quoi l'auteur disait : On fait mon inventaire, quoique je ne sois pas encore mort ; et chacun y glisse ses meubles pour les vendre.