‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 8 sur 175 · DE CATHERINE VADÉ · texte numérisé non relu

DE CATHERINE VADÉ

me laissait maîtresse absolue de ses manuscrits. Jérôme et moi lui demandâmes où il voulait être enterré; et voici la réponse de Guillaume, qui ne sortira jamais de ma mémoire.

« Je sens bien que n'ayant été élevé dans ce monde « à aucune des dignités qui nourrissent les grands « sentiments, et qui élèvent l'homme au-dessus de « lui-même; n'ayant été ni conseiller du roi, ni échetf vin, ni marguillier, on me traitera après ma mort « avec très peu de cérémonie. On me jettera dans les « charniers ^Saints-Innocents, et on »e mettra sur ma « fosse qu'une croix de bois qui aura déjà servi à d'au- « très ; mais j'ai toujours aimé si tendrement ma patrie, « que j'ai beaucoup de répugnance à être enterré dans « un cimetière. Il est certain qu'étant mort de la ma- « ladie qui m'attaque, je puerai horriblement. Cette « corruption de tant de corps qu'on ensevelit à Paris « dans les églises, ou auprès des églises, infecte néces- « sairement Pair; et comme dit très à propos le jeune « Ptolomée^ en délibérant d'il recevra Pompée chez « lui : *

.... Ces troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.

« Cette ridicule et odieuse coutume de paver les « églises de morts cause dans Paris tous les ans des « maladie^ épidémiques, et il n'y a point de défunt qui « ne contribue plus ou moins à empester sa patrie. Los

<( Grecs et les Romains étaient bien plus sages que « nous : leur sépulture était hors des villes, et il y a « même aujourd'hui plusieurs pays en Europe où cette « salutaire coutume est établie. Quel plaisir ne seraitce ce pas pour un bon citoyen d'aller engraisser 9 par « exemple , la stérile plaine des Sablons, et de con trice buer à faire naître des moissons abondantes! Les ce générations deviendraient utiles les unes aux autres « parce prudent établissement; les villes seraient plus « saines , les terres plus fécondes. En vérité, je ne puis ce m'empêcher de dire qu'on manque de t>olice pour. c< les vivants et pour les morts. »

Guillaume parla long-temps sur ce ton. 11 avait de grandes vues pour le bien public , et il mourut en parlant, ce qui est une preuve évidente de génie.

Dès qu'il fut passé, je résolus de lui faire des obsèques magnifiques, dignes du grand nom qu'il avait acquis dans le monde. Je courus chez les plus fameux libraires de Paris; je leur proposai d'acheter les œuvres posthumes de mon cousip Guillaume; j'y joignis même quelques belles dissertations de son frère Antoine, et quelques morceaux de son cousin issu de germain , Jérôme Carré. J'obtins trois louis d'or comptant, somme que jamais Guillaume n'avait possédée dans aucun temps de sa vie. Je fis imprimer des billets çYenterrement; je priai tous les beaux esprits de Paris d'honorer de leur présence le service que je commandai pour

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le repos de l'âme de Guillaume; aucun ne vint. Je ne pus assister au convoi, et Guillaume fut inhumé sans que personne en sût rien . C'est ainsi gutl avait vécu ; car encore qu'il eût enrichi là' foire de plusieurs opéra comiques qui firent l'admiration de tout Paris, on jouissait des fruits de son génie, et on négligeait l'auteur ; c'est ainsi, ( comme dit le divin Platon ) qu'on suce l'orange, et qu'on jette l'écorce; qu'on cueille les fruits de l'arbre, et qu'on l'abat ensuite. J'ai toujours été frappée de cette ingratitude.

Quelque temps après le décès de Guillaume Vadé , nous perdîmes notre bon parent et ami Jérôme Carré, si connu en son temps par la comédie de Y Ecossaise , qu'il disait avoir traduite pour l'avancement de la littérature honnête; je crois qu'il est de mou devoir d'instruire le public de la détresse où se trouvait Jérôme dans les derniers jours de sa vie. Voici comme il s'en ouvrit en ma présence à frère Giroflée, son confesseur :

« Vous savez, dit-il, qu'à mon baptême on me « donna pour patrons Saint Jérôme, Saint Thomasce et Saint Raimtfnd de Pennafort , et que quand «j'eus le bonheur de recevoir la confirmation', on « ajouta à mes trois patrons Saint Ignace de Loyola, « Saint François-Xavier, Saint François de Borgia et « Saint Régis, tous jésuites, de sorte que je m'appelle « Jérôme-Thomas-Raimond-Ignace- Xavier-François*

« Régis Carré. J ai cru long-temps qu avec tant de « noms je ne pouvais manquer de rien sur terre. Ah ! « frère Giroflée, que je me suis trompé! il faut qu'il d; en soit des patrons comme des valets; plus on en a , « plus on est mal servi. Mais voyez , s'il vous plaît , « quelle est ma déconvenue , ( car ce terme est trèsce bon, quoi qu'en dise un polisson ; Montaigne , Marot « et plusieurs auteurs très facétieux en font souvent ce usage, il est même dans le dictionnaire de l'acadé- « mie. ) Voici donc mon aventure :

« On chasse les révérends pères jésnistes ou jésuite tes , pour ce que leur institut est pernicieux , contraire ce à tous les droits des rois et de la société humaine, etc.' ce Or Ignace de Loyola ayant créé cet institut appelé « Régime , après s'être fait fesser au collège de Sainteex Barbe, Xavier, François Borgia, Régis ; ayant vécu « dans ce régime , il est clair qu'ils sont tous également ce repréhensibles, et que voilà quatre saints qu'il faut « nécessairement que je donne à tous les diables.

ce Cela m'a fait naître quelques scrupules sur Saint ce Thomas et Saint Raimond de Pennafort. J'ai lu leurs ce ouvrages, et j'ai été confondu quand j'ai vu dans « Thomas et dans Raimond à peu-près les mêmes pace rôles que dans Busembaum. Je me suis défait aussitôt a de ces deux patrons, et j'ai brûlé leurs livres.

ce Je me suis vu ainsi réduit au seul nom de Jérôme > « mais ce Jérôme, le seul patron qui me restait, ne

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n m'a pas été plus utile que les autres; est-ce que Je- « rôme n'aurait pas de crédit en paradis? J'ai consulté « sur cette affaire un très, savant homme ; il m'a dit « que Jérôme était le plus calère de tous les hommes,. « qu'il avait dit de grosses injures au saint évéque de, « Jérusalem Jean , et au saint prêtre Rufin -, que mémo « il appela celui-ci hydre et scorpion, et qu'il l'insulta ce après sa mort : il m'a montré les passages. Je me « vois obligé de renoncer enfin à Jérôme, et de m'jpr « peler Carré tout court, ce qui est bien désagréable. »

C'est ainsi^que Cajcré- déposait sa douleur dans le sein de frère Giroflée, lequel lui répondit : Vous ne manquerez pas de saints, mon cher epfant, prenez Saint François d'Assise. Non, fit Carré., sa femme de neige me donnerait quelquefois des envies de rire, et ceci est une affaire sérieuse. — Hé bien, prenez Saint Dominique, — Non, il est Fauteur de l'inquisition. — youlez-vous de Saint Bernard? — Il a trop persécuté ce pauvre Abélaxd, qui avait plus d'esprit que lui, et il se mêlait de trop d afiaires ; donnez-moi un patron qui ait été si humble que personne n'en ait jamais entendu parler, voilà mon saint»

Frère Giroflée lui remontra l'impossibilité d'être canonisé et ignoré. Il lui donna la liste de plusieurs autres patrons qtie notre ami ne connaissait pas, ce qui revenait au même; mais à chaque saint qu il proposait, il demandait quelque chose pour son couvent,

ô4 PRÉFACE DE CATHERINE YADÉ.

car il savait que Carré avait de l'argent. Jérôme Carré' / : » lui fit alors ce conte , qui m'a paru curieux.

« Il y avait autrefois un roi d'Espagne qui avait . « promis de distribuer des aumônes considérables à V. « tous les habitants d'auprès de Burgos, qui avaient été ; ;<t ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais, .; « mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu'à : f . «condition qu'ils partageraient avec eux. Le bon .'• « tomme Cardéro se présenta le premier au monarque, « se jeta à ses pieds, et lui dit : Grand roi, je supplie « votre altesse royale de faire donner à chacun de nous. « cent coups d'étrivières. Voilà une plaisante demande, « dit le roi; pourquoi me faites-vous cette prière? Cest, « dit Cardéro, que vos gens veulent absolument avoir « la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit « beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro. « De-là vint le proverbe , qu'il vaut mieux avoir affaire « à Dieu qu'à ses saints. »

C'est avec ces sentiments que passa de cette vie à l'aube mon cher Jérôme Carré, dont je joins ici quelques opuscules à ceux de Guillaume; et je me flatte que messieurs les Parisiens, pour qui Vadé et Carré ont toujours travaillé , me pardonneront ma préface.

Catherine Vadé.

ff CE QUI PLAIT AUX. DAMES.

■ *er

f |:*» O R > maintenant que le beau dieu du jour Des Africains va brûlant la contrée , Qu'un cercle étroit chez nous borne son tour , Et que l'hiver alonge là soirée , N ';•/; • Après souper, pour vous désennuyer, Mes chers amis , écoutez une histoire , Touchant un pauvre et noble chevalier, : Dont l'aventure est digne de mémoire.

•Son nom était messire Jean Robert, Lequel vivait sous le roi Dagobert.

Il voyagea devers Rome la sainte, Qui surpassait la Rome des Césars ; Il rapportait de son auguste enceinte , Non des lauriers cueillis aux champs de Mars , Mais des agnus avec des indulgences, Et des pardons , et de belles dispenses :

Mon chevalier en était tout chargé , '? D'argent fort peu ; car , dans ces temps de crise ,

•; Tout paladin fut très mal partagé ; . L'argent n'allait qu'aux mains des gens d'église.

Sire Robert possédait pour tout bien Sa vieille armure , un cheval et son chien ; - ' Mais il avait reçu pour apanage

Les dons brillants de là fleur du bel âge , Force d'Hercule , et grâce d'Adonis / Dons fortunés qu'on prise en tout pays.

i Comme il était assez près de Lutcce ,

Au coin d'un bois qui borde Charenton ,

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