‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 71 sur 175 · LE TEMPS PRÉSENT · texte numérisé non relu

LE TEMPS PRÉSENT

Par M. Joseph Laffichaiid, de plusieurs académies*

Dans un coin de mes bois, loin du bruit des cités,

Mes tablettes en main, j'étais tenté d'écrire,

En vers assez communs , d'utiles vérités

Qu'à Paris on condamne , ou dont on aime à rire.

De nos pédants fourrés j'esquissais la satire ,

Lorsque je vis de loin des filles , des garçons,

Des vieillards, des enfants, qui dansaient aux chansons.

Aux transports du plaisir ils se livraient en proie :

J'étais presque joyeux de leur bruyante joie.

J'en demandai la cause*; un d'eux me répondit :

Nous sommes tous heureux , à ce qu'on nous a dit.

Heureux ! c'est un grand mot. Il est vrai que peutf-être

Par vos travaux constants vous méritiez de l'être.

Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté

A Mécène, à Beauvau , votre félicité ;

Mais ce sont, entre nous, des discours de poètes,

De douces fictions , d'élégantes sornettes.

Leurs vers étaient heureux , et vous ne l'étiez pas.

Le bonheur nous appelle , et fuit devant nos pas :

Sous le dais, sous le chaume , il trompe notre vie.

C'est en vain qu'on a dit en pleine académie :

Choiseut est agricole , et Vottaere est fermier.

L'art qui nourrit le monde est un méchant métier.

Laissons là ce Choiseul, si grand, si magnanime 9

Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime ,

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Qu'un fripon persécute > et qui dans son hameau Rit encor des Frérons au bord de son tombeau. Songez à vous , amis , contemplez les misères Qu'accumulent sur vous des brigands mercenaires, Subalternes tyrans munis d'un parchemin , Ravissant les épis qu'a semés votre main , Vous traînant aux cachots , à la rame , aux corvées ; Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées ,

Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras.

Travaillez , succombez , invoquez le trépas ; Mourez sur un fumier , le seul bien qui vous reste : Ou si vous survivez à cet état funeste , Sous l'horrible débris de vos toits écrasés, Sans vêtements , sans pain , dansez , si vous Posez. A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent; Jusqu'aux bords étrangers les échos répétèrent : Ce temps affreux n'est plus ; on a brisé nos fers. l

Justement étonné de ces nouveaux concerts ; Quel Hercule , disais-je , a fait ce grand ouvrage ? Quel dieu vous a sauvés ? On répond : C'est un sage. Un sage ! Ah ! juste ciel , à ce nom je frémis. Un sage ! il est perdu : c'en est fait, mes amis. Ne les voyez-vous pas , ces monstres scolastiques , Ces partisans grossiers des erreurs tyranniques, Ces superstitieux qu'on vit dans tous les temps Du vrai qui les irrite ennemis si constants , Rassemblant les poisons dont leur troupe est pourvue ? Socrate est seul contre eux, et je crains la ciguë, (i)

Dans mon profond chagrin je restais éperdu :

Je plaignais le génie , et surtout la vertu.

Ariston mon ami a survint dans mes bocages , Que j'avais attristés par ces sombres images.

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