‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 19 sur 142 · CONTE MORAL · texte numérisé non relu

CONTE MORAL

J) ans ses écrits un sage italien Dit que le mieux est 1’ennemi du bien ;

Non qu’on ne puisse augmenter en prudence , En bonté d’ame, en talents, en science; Cherchons le mieux sur ces chapitres-là :

Par-tout ailleurs évitons la chimere.

Dans sou état , heureux qui peut se plaire , Vivre à sa place, et. garder ce qu’il a La beile Arsene en est la preuve claire.

Elle était jeune ; elle avai^à Paris Un tendre époux empressé de complaire A sou caprice, et souFfrant son mépris.

L’oncle, la sœur, la tante, le beau-pere,

Ne brillaient pas parmi les beaux esprits ;

Mais ils étaient d’un fort bon caractère.

Dans le logis, des amis fréquentaient ; Beaucoup d’aisance, une assez bonne cltore ; Les passe-temps que nos gens connaissaient , Jeu, bal, spectacle, et soupers agréables, Rendaient ses jours à peu près tolérables ;

Car vous savez que le bonheur parfait Est inconnu ; pour l’homme il n’est pas fait. Madame Arsene était fort peu contente De ces plaisirs. Son superbe dégoût Dans ses dédains fuyait ou blâmait tout :

On l'appelait la belle impertinente.

Or admirez la faiblesse des gens ;

Plus elle était distraite, indifférente,

Plus ils tâchaient, par des soins complaisants.

LA

K E G CEl'L E.

D’apprivoiser son humeur méprisante ;

Et plus aussi notre belle abusait De tons les pas que vers elle ou faisait.

Pour ses amants encor plus intraitable ;

Aise de plaire , et ne pouvant aimer.

Son cœur glacé se laissait consumer Dans le chagrin rie n’avoir rien d'aimable :

D elle à la lin chacun se retira.

De courtisans elle avait une liste ,

Tout prit parti; seule elle demeura Avec l’orgueil , compagnon dur et triste :

Bouffi, mais sec, ennemi des ébats,

Il renfle l'ame , et ne la nourrit pas.

La dégoûtée avait eu pour marraine La fée Aline. On sait qnc ces esprits Sont mitoyens entre l’espece humaine Et la divine ; et monsieur Gabalis Mit par écrit leur histoire certaine.

La fée allait quelquefois au logis De la filleule , et lni disait : « Arsene ,

« Es-tn contente à la fleur de tes ans ?

« As-tu des goûts et des amusements?

« Tu dois mener une assez douce vie. »

L’autre en deux mots répondait : Je m’ennuie. « C’est un grand mal , dit la fée , et je croi « Qu’un beau secret c’est de vivre chez soi. » Arsene enfin conjura son Aline De la tirer de son maudit pays.

« Je veux aller à la sphere divine :

« Faites-moi voir votre beau paradis ; a Je ne saurais supporter ma famille « Ni mes amis. J’aime assez ce qui brille, a Le beau , le rare ; et je ne puis jamais « Me trouver bien que dans votre palais ;

« C’est un goût vif dont je me sens coiffée. » Très volontiers, dit l’indulgente fée.

Tout aussitôt dans un char lumineux Vers l’Orient la belle est transportée :

Le char volait ; et notre dégoûtée ,

Pour être eu l’air, se croyait dans les cieux* Elle descend au séjour magnifique De la marraine. Un immense portique ,

D’or ciselé dans un goût tout nouveau ,

Lui parut riche et passablement beau ;

Mais ce n’est rien quand on voit le château.

Pour les jardins , c’est un miracle unique ; Marli, Versaille, et leurs petits jels-d’eau N’ont rien auprès qui surprenne et qui pique. La dédaigneuse à cette œuvre angélique Sentit un peu de satisfaction,

Aline dit : « Voilà votre maison ;

« Je vous y laisse un pouvoir despotique , o Commaudez-y. Toute ma nation a Obéira sans aucune réplique, a J’ai quatre mots à dire en Amérique ,

« Il faut que j’aille y faire quelques tours:

« Je reviendrai vers vous en peu de jours.

a J’espere au moins, dans nia douce retraite, a Vous retrouver l’aine un peu satisfaite. »

Aline part. La belle en liberté Reste et s’arrange au palais enchanté , Commande en reine, ou plutôt en déesse.

De cent beautés une foule s’empresse A prévenir ses moindres volontés :

A-t-elle faim ? cent plats sont apportés ;

De vrai nectar la cave était fournie,

Et tous les mets sont de pure ambrosie ;

Les vases sont du plus fin diamant.

Le repas fait, on la raene à l’instant Dans les jardins, sur les bords des fontaines. Sur les gazons, respirer les haleines Et les parfums des fleurs et des zéphyrs.

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Vingt chars brillants de rubis , de saphirs ,

Pour la porter se présentent d’eux-niêines ; Comme autrefois les trépieds de Vulcain Allaient an ciel , par un ressort divin ,

Offrir leur siégé aux majestés suprêmes.

De mille oiseaux les doux gazouillements ,

L’eau qui s’enfuit sur l’argent des rigoles,

Ont accordé leurs murmures charmants :

Les perroquets répétaient ses paroles ,

Et les échos les disaient après eux.

Telle Psyché , par le pins beau des dienx A ses parents avec art enlevée ,

Au seul Amour dignement reservée ,

Dans un palais des mortels ignoré ,

Aux éléments commandait à son gré.

Madame Arsene est encor mieux servie;

Plus d’agréments environnaient sa vie ;

Plus de beautés décoraient son séjour ;

Elle avait tout ; mais il manquait l’amour.

Pour égayer notre mélancolique On lui donna le soir une musique Dont les accords et les accenls nouveaux Feraient pâmer soixante cardinaux.

Ces sons vainqueurs alljfieut au fond des âmes ; Mais elle vit, non sans émotion ,

Que pour chanter on n’avait que des femmes :

Dans ce palais point de barbe au menton A quoi . dit-elle, a pensé ma marraine ?

v Point’ d’homme ici ! Suis-je dans an couvent ?

Je trouve bon que l’on me serve en reine ;

Mais sans sujets la grandeur est du vent.

J 'aime à régner , sur des hommes s’entend ;

Ils sont tons nés pour ramper dans ma chaîne: C’est leur destin, c’est leur premier devoir;

Je les méprise, et je veux en avoir.

Ainsi pariait la recluse intraitable ;

Et cependant les nymphes sur le soir Avec respect ayant servi sa table ,

On l’endormit au son des instruments.

Le lendemain mêmes enchantements , v Mêmes festins , pareille sérénade ;

Et le plaisir fut un peu moins piquant.

Le lendemain lui parut un peu fade;

Le lendemain fnt triste et fatigant ;

Le lendemain lui fut insupportable.

Je me souviens du temps trop peu durable* Où je chantais dans mon heureux printemps Des lendemains plus doux et plus plaisants.

La belle enfin chaque jour fêtoyce Fut tellement de sa gloire ennuyée ,

Que, détestant cet excès dè bonheur,

Le paradis lui faisait mal au cœur.

Se trouvant seule, elle avise une breche A certain mur ; et, semblable à la fléché Qu’on voit partir de la corde d’un arc. Madame saute et vous franchit le parc.

Au même instant palais, jardins , fontaines * Or, diamants, émeraudes; rubis ,

Tout disparait à scs yeux ébaubis ;

Elle ne voit que les stériles plaines D’un grand désert , et des rochers affreux : ‘ La dame alors, s’arrachant les cheveux , Demande à Dieu pardon de ses sottises.

La nuit venait, et déjà ses mains grises Sur la nature étendaieDt ses rideaux ;

Les cris perçants des funèbres oiseaux ,

Les hurlements des ours et des panthères Font retentir les antres solitaires.

Quelle autre fée , hélas ! prendra le soin De seconrir ma folle aventurière ?

Dans sa détresse elle appcrçnî de loin,

A la faveur d’un reste de lumière , *

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Au coin d’un bois , un vilain charbonnier ,

Qui s’én allq.it par un petit sentier,

Tout en sifflant , retrouver sa chaumière :

« Qui qne tu sois, lui dit la beauté fiere,

« Vois en pitié le malheur qui me suit ;

■ Car je ne sais où coucher cette nuit. »

Quand on a peur tout orgueil s’humanise.

Le noir pataut, la voyant si bien mise ,

Lui répondit : « Quel étrange démon « Vous fait aller dans cet état de crise ,

« Pendant la nuif, à pied, sans compagnon?

« Je suis encor très loin de ma maison.

* Çà , donnez-moi votre bras, ma mignonne;

« On recevra sa petite personne

« Comme on pourra. J’ai du lard et des œufs.

« Toute Française , à ce que j’imagine,

« Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine.

«Je n’ai qu’un lit ; c’est assez pour nons deux.»

Disant ces mots, le rustre vigoureux ,

D’un gros baiser sur sa bouche ébahie.

Ferme l’accès à toute repartie ;

Et par avance il veut être payé Du nouveau gite à la belle octroyé.

Hélas, hélas 1 dit la dame affligée,

Il faudra donc qu’ici je sois mangée D’un charbonnier ou de la dent des loups !

Le désespoir, la honte, le courroux.

L’ont suffoquée ; elle est évanouie.

Notre galant la rendait à la vie : ‘

La fée arrive , et peut-être un peu tarcT,

Présente à tout, elle était à l’écart :

« Vous voyez bien , dit-elle à sa filleule ,

• Que vous étiez une franche bégueule.

« Ma chere enfant , rien n’est plus périlleux « Que dé quitter le bien pour être mieux. *

La leçon faite , on reconduit ma belle

Diçntized t

Dans son logis. Tout y changea pour elle Eu peu de temps, sitôt qu’elle changea.

Pour son profit elle se corrigea.

Sans avoir iu les beaux moyens de plaire Du sieur. Moncrif, et sans livre, elle plut.

Que fallait-ril à son cœur ?. . . . qu’il voulut.

Elle fut douce ^ attentive , polie.

Vive et prudente ; et prit meme en secret Pour charbonnier un jeune amant discret, .

Et fut alors une femme accomplie.

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