LE SONGE CREUX
J e veux conter comment, la nuit derniere, D’un vin d’Arbois largement abreuvé,
Par passe-temps dans mon ht j^’ai rêvé
CONTES EN VEftS.
Que j’étais mort, et ne me trompais guère.
Je vis d’abord notre portier Cerbere.
De trois «rosiers aboyant à la fois ;
Il me fallut traverser trois rivières ;
On me montra les trois soeurs filandiere*
Qui font le sort des peuples et des rois.
Je fus conduit vers trois juges sournois Qu’accompagnaient trois gaupes effroyables.
Filles d’enfer et geolieres des diables ; N Car, dieu merci, tout se faisait par trois.
Ces lieux d’horreur effarouchaient ma vue j Je frémissais à ia sombre étendue Du vaste abyme où des esprifs pervers Semblaient avoir englouti l’univers.
Je réclamais la clémence infinie Des puissants dieux, {tuteurs de tous les biens } Je l’accusais, lorsqu’un heureux génie Me conduisit aux champs élysiens ,
Au doux séjour de la paix éternelle,
Et des plaisirs qui, dit-on , sont nés d’elle.
On me montra , sous des ombrages frais,
Mille héros connus par les'bienfaits Qu’ils ont versés sur la race mortelle.
Et qui pourtant n’existerent jamais :
Le grand Bacchus , digne en tout c* son pere Bellérophon , vainqueur de la chimere ;
Cent demi-dieux des Grecs et des Romains.
En tous.les temps tout pays eut ses saints.
Or , mes amis, il faut que je déclare Que, si j’étais rebuté du Tartare,
Cet Elysée et sa froide beauté M’avaient aussi promptement dégoûté.
Impatient de fuir cette cohue,
Pour m’esquiver je cherchais une issne,
Quand j’aperçus un fantôme effrayant.
Plein de fumée, et tout enflé de vent.