‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 30 sur 142 · DIALOGUE D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE · texte numérisé non relu

DIALOGUE D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE

—j IE PARISIEN.,

V ous avez donc franchi les mers hyperborées ,

Ces immenses déserts et ces froides contrées Où le fils d’Alexis , instruisant tons les rois,

A fait naître les arts, etjes moeurs, et les lois? Pourquoi vous dérober aux sept astres de l’ourse. Beaux lieux où nos Français, dans leur savante course. Allèrent , de Borée arpentant l’horizon ,

Geler auprès du pôle applati par Newton,

Et, dans ce grand projet utile à cent couronnes ,

Avec un quart-de-cercle enlever deux Lapponnes? Est-ce un pareil dessein qui vous conduit chez nous P

LE RUSSE

Non ; je viens m’éclairer, m’instruire auprès de vous , Voir un peuple fameux, l’observer, et l’entendre.

L E PA RISIEIT.

Aux bords de l’Occident que pouvez- vousapprendre ? Dans vos vastes états vous touchez à la fois N

Aü pays de Christine, à l’empire chinois;

Le héros de Nerva sentit votre vaillance;

Le brntal janissaire a tremblé dans Byzance;

Les hardis Prussiens ont été terrassés;

Et, vainqueurs en tous lieux, vous en savez assez*

le russe. ,

J’ai voulu voir Paris : les fastes de l’histoire Célèbrent ses plaisirs, et consacrent sa gloire.

Tout mon coeur tressaillait à ces récits pompeux De vos arts triomphants, de vos aimables jenx.

Quels plaisirs , quand yos jours , marqués par vos con- . quêtes, iy>

1E RUSSE A PARIS.' t©3

S’embellissaient encore à l’éclat de vos fêtes! L’étranger admirait dans votre auguste cour Cent filles de héros conduites par l’Amour ;

Ces belles Montbazons , ces Châtillons brillantes ,

Ces piquantes Bouillons , ces Nemours si touchantes , Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs,

Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs ; Perrault du louvre auguste élevant la merveille ;

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille , Tandis que, plus aimable , et plus maître des cœurs , Racine, d’Henriette exprimant les douleurs.

Et voilant ce beau nom du nom de Bérénice,

Des feux les plus touchants peignait le sacrifice.

Cependant un Colbert en vos heureux remparts Ranimait l’industrie , et rassemblait les arts :

Tous ces arts en triomphe amenaient l’abondance. Sur cent châteaux ailés les pavillons de France, Bravant ce peuple altier complice de Cromwel, Effrayaient la Tamise, et les ports du Texeï.

Sans doute les beaux fruits de ces âges illustres , Accrus par la culture et mûris par vingt lustres , Sous vos savantes mains ont un nouvel éclat.

Le temps doit augmenter la splendeur de l’état ;

Mais je la cherche en vain dans cette ville immense. l* parisien.

Aujourd’hui l'on étale un peu moins d’opulence. Nous nous sommes défaits d’un luxe dangereux ;

Les esprits sont changés, et les temps sont fâcheux.

LÉ RUSSE

Et que vous reste-t-il de vos magnificences? •

LE PARISIEN

Mais.... nous avons souvent de belles remontrances Et le nom d’Ysabeau sur un papier timbré Est dans tons nos périls un secours assuré.

LE RUSSE

C’est beaucoup ; mais enfin , quand la riche Angleterre

«ee

Epuise ses trésors à vous faire la guerre,

Les papiers d’Ysabeau ne vous suffiront pas ;

Il faut des matelots, des vaisseaux , des soldats...

LH PARISIEN

Nous avons à Paris de plus grandes affaires. ,

LE EUSSE

Quoi donc ?

le PARISIEN.

Jansénius.... la bulle.... ses mystères :

De deux sages partis les cris et les efforts,

Et des billets sacres payables chez les morts.

Et des convulsions , et des réquisitoires, Rempliront de nos temps les brillantes histoires.

Le Franc de Pompignan par ses divins écrits Plus que Palissot meme occupe nos esprits ;

Nous quittons et la foire et l’opéra comique Pour juger de le Franc le style académique.

Le Franc de.Pompignan dit à tout F univers Que le roi lit sa prose , et même encor ses vers ; ÏS univers cependant voit nos apothicaires Combattre en parlement les jésuites leurs freres : Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler Fixer, comme le Franc, les yeux du monde eutier. Que dit-on dans Moscow de ces nobles querelles ?

le russe.

En aucnn lien du monde, on ne m'a parlé d’elles.

Le Nord , la Germanie, où j’ai porté mes pas,

Ne savent pas un mot de ces fameux débats.

LE PARISIEÏ.

Quoi ! du clfirgé français la gazette prudente,

Cet ouvrage immortel que le pur zele enfante,

Le Journal du chrétien, le Journal de Trévoux, N’ont point passé les mers et volé jusqu’à vous P 1

til LH EUSSE. " •

Non.

- ,« LE PARISIEN

Quoi! vous ignorez des mérites si rares?

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