LE MARSEILLOIS ET LE LION
Par M. DE SAINT-DIDIER, secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille (i).
Da.ws les sacrés cahiers , méconnus des profanes , Nons avons vu parler les serpents et les ânes :
Un serpent fit l'amour à la femme d’Adam ;
Un âne avec esprit gourmandà Ralaam.
Le grand parleur Homere , en vérités fertile.
Fit parler et pleurer les deux chevaux d’Achille.
Les habitants des airs, des forets, et des champs , Aux humains chez Esope enseignent le bon sens. Descartes n'en eut point quand il les crut machines: Il raisonna beaucoup, sur les œuvres divines ;
Il eu j ugea fort mal , et noya sa raison
Dans ses trois éléments, au coin d’un tourbillon.
Le pauvre homme ignora, dans sa physique obscure. Et l’homme , et l’animal , et toute la nature.
Ce romancier hardi dupa long-temps les sots. Laissons là sa folie, et suivons nos propos.
Un jour un Marseillois , trafiquant en Afrique ,
(i) Feu M. de Saint-Didier, secrétaire perpétuel de l’académie de Marseille , auteur du poème de Clovis, s’amusa quelque temps avant sa mort à composer cette petite fable, dans laquelle on trouve quelques traits de la philosophie anglaise. Ces traits sont en effet imités de la fable des abeilles de Mandevilîe, mais tout le reste appartient à l’auteur français. Comme il était de Marseille, il n’a pas manqoé de prendre un Marseillois pour son héros. Nous avons fait imprimer ce petit ouvrage sur une eopie très exacte. •
nfi ^ SATIRES.
Aborda le rivage où fut jadis Utique.
Comme il se promenait dans le fond d’un vallon.
Il trouva nez à nez un énorme lion ,
A la longue crinière , à la gueule enflammée ,
Terrible , et tout semblable au lion de Némée.
Le plus horrible effroi saisit le voyageur :
Il n’était pas Hercule; et tout tramai de peur Il se mit à genoux , et demanda la vie.
Le monarque des bois , d’une voix radoucie ,
Mais qui faisait encor trembler le Provençal,
Lui dit en bon français : Ridicule animal ,
Tu veux donc qu’aujôurd’hui de souper je me passe! Ecoute, j’ai dîné , je veux te faire grâce Si tu peux me prouver qu’il est contre les lois Que le soir un lion soupe d’un Marseillois.
Le marchand à ces mots conçut quelque espérance.'. Il avait eu jadis un grand fonds de science,
Et pour devenir prêtre il apprit du latin ;
Il savait Rabelais et son saint Augustin.
D’abord il établit, selon l’usage antique,
Quel est le droit divin du pouvoir monarchique; Qu’au plus haut des degrés des êtres inégaux L’homme est mis pour régner snr tous les animaux Que la terre est son trône, et que, dans l’étendue. Les astres sont formés £onr réjouir sa vue;
Il conclut qu’étant prince, un sujet africain Ne pouvait, sans pécher , manger son souverain.
Le lion , qui rit peu , se mit pourtant à rire ;
, Et , voulant par plaisir connaître cet empire.
En deux grands coups de griffe il dépouilla tout nu. De l’univers entier le monarque absolu.
Il vit que ce grand roi lui cachait sous le linge Un corps faible monté sur deux fesses de singe;
* A denx minces talons deux gros pieds attachés ,
Jar cmq doigts superflus dans leur marche empêchés ; Deux mammelles sans lait , sans grâce , sans usage ;
LE MARSEILLOIS ET LE LION. x 1 7
Un crâne étroit et creux couvrant un plat visage. Tristement dégarni du tissu de cheveux Dont la main d’un barbier coiffa son front crasseux. Tel était en effet ce roi sans diadème ,
Privé de sa parure, et réduit à lui-même.
Il sentit qu’en effet il devait sa grandeur
Au lil d’un perruquier , aux ciseaux d’un tailleur.
Ah ! dit-il au lion, je vois que la nature Me fait faire en ce monde une triste figure :
Je pensais être roi; j’avais certes grand tort:
Vous êtes le vrai maître en étant le plus fort.
Mais songez qu’un héros doit donner sa colere;'
Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire. Dieq , comme vous savez , est au-dessus des rois : Jadis en Arménie il vous donna des lois ,
Lorsque ; dans un grand coffre à la merci des ondes ; Tous les animaux purs ainsi que les immondes ,
Par Noé mon aïeul enfermés si long-temps, Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs :
Dieu fit avec eux tous une étroite alliance.
Un pacte solemnel. — Oh ! la plate impudence ! As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur?
Dieu , dis-tu , fit nn pacte avec nous ! — Oui, seigneur; H vous recommanda d’être clément et sago.
De ne toucher jamais à l’homme son image:
Et si vous me mangez, l’Eteruel irrité Fera payer mon sang à votre majesté. —
Toi , l’image de Dieu ! toi , magot de Provence ! Conçois-tu bien l’excès de ton impertinence ? Montre l’original de mon pacte avec Dieu.
Par qui fut-il écrit ? en quel temps ? dans quel lieu P Je vais t’en montrer un plus sur, plus véritable.
De mes quarante dents vois la file effroyable,- Ces ongles dont un seul pourrait te déchirer.
Ce gosier écumant prêt *■ te dévorer.
Cette gueule , ces yeux , dont jaillissent des flammes;
i.i 8 ' SATIRES. .
Je tiens ces heureux dous dû Dieu que tu réclames: Il ne fait rien en vain ; te manger est ina loi;
C’est là le seul traité qu’il ait fait avec moi. V Ce Dieu , dont mieux que toi je connais la prudence. Ne donne pas la faim pour qu’on fasse abstinence. Toi-même as fait passer sous tes chétives dents D’imbécilles dindons, des moutons innocents,
Qui n’étaient pas formés pour être ta pâture.
Ton débile estomac, honte de la nature ,
Ne pourrait seulement sans l’art d’un cuisinier Digérer un poulet qu’il faut encor payer:
Si tu n’as point d’argent , tu j eunes en hermite ;
Et moi, que l’appétit en tout temps sollicite.
Conduit par la nathre , attentive à mon bien ,
Je puis t’avaler cru, sans qu’il m’en coûte rien;
Je te digérerai saris faute en moins d’une heure.
Le pacte universel est qu’on naisse et qu’on meure. Apprends qu’il vaut autant, raisonneur de travers. Etre avalé par moi que rongé par les vers. —
Sire , les Marseillois xmt une ame immortelle ; Ayez dans vos repas quelque respect pour elle.—- . La mienne apparemment est immortelle iusai.
Va, de ton esprit gauche elle a peu de souci:
Je ne veux point manger tôn ame raisonneuse ;
Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse. C’est ton corps qu’il me faut ; je le voudrais plus gras Mais ton ame, crois-moi, ne me tentera pas. —
Vous avez sur ce corps une entière puissance; Mais quand on a diné, n’a-t-on point de clémence? Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays ;
Je laisse dans Marseille une femme et deux fils;
Mes malheureux enfants, réduits à la inisere,
Iront à l’hôpital si vous mangez leur pere. — '
Et moi , n’ai-je donc pas une femme à nourrir?
Mon petit lionceau ne peut encor courir.
Ni saisir de ses dents ton espece craintive ;
LE MARSEILLOIS ET LE LION. 1 1 9 Je lui dois la pâture : il faut que chacun vive.
Eh î pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné , D’olives, de citrons , de pampres couronné?
Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare Où tu fêtais en paix Magdeleine et Lazare ?
Dominé par le gain tu viens dans mon canton Vendre, acheter , troquer, être dupe et frippon; • Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisse De ta sotte imprudence et de tou avariée ?
Réponds-moi donc , maraud. — Sire , je suis battu. Vos griffes et vos dents m’ont assez confondu.
Ma tremblante raison cede en tout à la vôtre.
Oui, la moitié du monde a toujours mangé l’autre : Ainsi Dieu le voulut, et c’est pour notre bien.
Mais, sire, on voit souvent un malheureux chrétien. Pour del’argent comptant qu’aux hommes on préféré, Se racheter d’un Turc, et payer un corsaire.
Je comptais à Tunis passer deux mois au plus ;
A vous y bien servir mes vœux sont résolus :
Je vous ferai garnir votre charnier auguste De deux bons moutons gras, valant vingt francs au j uste 5 >
Pendant deux mois entiers ils vous seront portés , Par vos correspondants chaque jour présentés ;
Et mon valet chez vous restera pour otage. —
Ce pacte , dit le roi, me plaît bien davantage '
Que celui dont tantôt tu m’avais étourdi.
Viens signer le traité; suis-tnoi chez le cadi;
Donne des cautions ; sois sûr , si tu m’abuses ,
Que je n’admettrai point tes mauvaises excuses;
Et que, sans raisonner, tu seras étranglé,
Selon le droit divin dont tu m’as tant parlé;
Le marché fut signé; tous les deux l’observerent. D’autant qu’en le gardant tous les deux y gagnèrent. Ainsi , dans tous les temps , nos seigneurs les lions Ont conclu leurs traités aux dépens des moutons.