‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 38 sur 142 · EN SORBONNE · texte numérisé non relu

EN SORBONNE

L'héritier de Brunswick et le roi des Danois ,

Tous le savez, amis, ne sont pas les seuls princes Qu'un désir curieux mena dans nos provinces.

Et qui des bons esprits ont réuni les voix.

Nous avons vu Trajan , Titus , et Marc-Aurele , * Quitter le beau séjour de la gloire immortelle ,

Pour venir en secret s’amuser dans Paris.

Quelque bien qu’on puisse être, on veut changer do place :

C’est pourquoi les Anglais sortent de leur pays.

L’esprit est inéjuiet, et de tout il se lasse;

Souvent un bienheureux s’ennuie en paradis.

Le trio d’empereurs , arrivé dans la ville ,

Loin du monde et du bruit choisit son domicile Sous un toit écarté, dans le fond d’un fauxbourg.

Ils évitaient l’éclat : les vrais grands le dédaignent.

Les galants de la cour et les beautés qui régnent.

Tous les gens du bel air ignoraient leur séjour :

A de semblables saints il ne faut que des sages;

Il n’en est pas en foule. On en trouva pourtant ,

Gens instruits et profonds, qui n’ont rien de pédant. Qui ne prétendent point être des personnages;

Qui, des sots préjugés paisiblement vainqueurs.

D’un regard indulgent contemplent nos erreurs;

Qui , sans craindre la mort, savent goùfer la vie;

Qui ne s’appellent point la bonne compagnie ,

Qui la sont en effet. Leur esprit et leurs mœurs Réussirent beaucoup chez les trois empereurs ;

LES TROIS EMPEREURS, etc. ni

A leur petit couvert chaque jour ils soupéreut : Moins ils cherchaient l’esprit , et plus ils en montrèrent :

Tons charmés l’un de l'autre, ils étaient bien surpris D’être sur tous les points toujours du même avis.

Ils ne perdirent point leurs moments en visites;

Mais on les rencontrait aux arsenaux de Mars ,

Chez Clio, chez Minerve, aux atteliers des arts ;

Ils les encourageaient en pesant leurs mérites.

On conduisit bientôt nos nouveaux curieux ^ ' Aux chefs-d’œuvre brillants d’Androraaque et cf’Ar= mide,

Qu’ils préféraient aux jeux du Cirque et de l’Elide.

Le plaisir de l’esprit passe celui des yeux.

D’un plaisir différent nos trois Césars jouirent; Lorsqu’à l’Observatoire un verre industrieux Leur fit envisâger la structure des cieux ,

Des cieux qu’ils habitaient , et dont ils descendirent» De la, près d’un beau pont que bâtit autrefois Le plus grand des Henris, et peut-être des rois, Mare-Anrele appereut ce bronze qu’on révéré,

Ce prince, ce héros célébré tant de fois.

Des Français inconstants le vainqueur et le pere :

Le voilà , disaient-ils , nous le connaissons tous ;

Il boit au haut des cieux le nectar avec nous.

Un des sages leur dit : Vous savez son histoire;

On adore aujourd’hui sa valeur, sa bonté....

Quand il était au monde il fut persécuté.

Buri même à présent lui conteste sa gloire.

Pour domter la critique on dit qu’il faut mourir:

On se trompe ; et sa dent, qui ne peut s’assouvir, Jusque dans le tombeau ronge notre mémoire.

Après ces monuments si grands , si précieux,

A leurs regards divins si dignes de paraître ,

Sur de moindres objets ils baissèrent les yeux.

Us voulurent enfin tout voir et tout connaître;

by GoôglJ

tas S A TIRE S.

Les boulevards , la foire , et l’opéra bouffon ,

L’école où Loyola corrompit la raison ,

Les quatre facultés , et j usqu’à la Sorbonne.

Us entrent dans l’étable où les docteurs fourrés > Ruminaient saint Thomas , et prenaient leurs degrés. *

Au séjour de Xergo, Ribaudier en personne Estropiait alors un discours en latin.

Quel latin, juste ciel! Les héros de l’empire Se mordaient les cinq doigts pour s’empêcher de rire. ,

Mais ils ne rirent plus quand un gros Augustin Du concile gaulois lut tout haut les censures : —

Il disait anathcme aux nations impures Qui n’avaient jamais su, dans leurs impiétés, Qu’auprès de l’Estrapade il fût des facqltés.

O morts ! s’écriait-il, vivez dans les supplices. Princes , sages 4 héros , exemples des vieux temps Vos sublimes vertus n’ont été que des vices;

Vos belles actions, des péchés éclatants.

Dieu juste, selon nous, frappe de l’anathéme Epictete, Caton, Scipion l’africain, >

Ce coquin de Titus, l’amour du genre humain, Marc- Aurele , Tra jan , le grand Henri lui-même , Tous créés pour l’enfer, et morts sans sacrements Mais parmi ses élus nons plaçons les Cléments Dont nous avons ici solemnisé la fête ;

De beaux rayons dorés nous ceignîmes sa tête: Ravaillac et Damien, s’ils sont de vrais croyants, S’ils sont bien confessés, sont ses heureux enfants. * Un Fréron bien huilé verra Dieu face à face;

Et Turenne amoureux, mourant pour son pays.

Brûle éternellement chez les anges maudits.

Tel est notre plaisir ; telle est la loi de grâce.

Les divins voyageurs étaient bien étonnés De se voir en Sorbonne , et de s’y voir damnés.

LES TROIS EMPEREURS, etc. ia3

Les vrais amis de Dieu répriment leur colere. Marc-Aurele lui dit d’un ton très débonnaire :

Vous ne connaissez pas les gens dont vous parlez; Les facultés parfois sont assez mal instruites Des secrets du Très-Haut, quoiqu’ils soient révélés; Dieu n’est ni si méchant ni si sot que vous dites.

Ribaudier à ces mots , roulant uh œil hagard , Dans des convulsions dignes de Saint-Médard, Nomma le demi-dieu déiste , athée , impie , Hérétique, ennemi du trône et de l’autel.

Et lui fit intenter un procès criminel.

Les Romains cependant sortent de l’écurie.

Mon Dieu, disait Titus, ce monsieur Ribaudier, Po^tr un docteur français , me semble bien grossier. Nos sages rougissaient pour l’honneur de la France: Pardonnez , dit l’un d’eux, à tant d’extravagance; Nous n’assistons jamais à ces belles leçons.

Nous nous sortîmes mépris; Ribaudier nous étonne; Nousl pensions en effet vous mener en Sorbonne;

Et l’on vous a conduit auk Petites-maisons.

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