‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 39 sur 142 · LES DEUX SIECLES · texte numérisé non relu

LES DEUX SIECLES

S xk en e où je vis briller un i suivi d’un quatre, Siecle on Ton sut écrire aussi bien que combattre , D’où vient qu’à nos plaisirs a succédé l’ennui ? Ressemblons-nous du moins au Romain d’aujour* d’hui.

Qui , fier dans l’indigence , et grand dans scs misere^ Vante, en tendant la main , les trésors de ses peres ? Non, d’un plus noble orgueil notre esprit est blessé. Nous croyons valoir mieux que le bon temps passé. La sagesse en nos jours a sur nous tant d’empire ,

Que noos avons perdu la faculté de rire.

C’est dommage : autrefois Moliere était plaisant ;

{1 sut nous égayer, mais en nous instruisant:

Le comique pleureur aujourd’hui veut séduire ,

Et , sans nous amuser , renonce à nous instruire.

Que je plains un Français quand il est sans gaîté ! Loin de son élément le pauvre homme est jeté ;

Je n’aime point Thalie alors que sur la scene Elle prend gauchement l’habit de Melpomene :

Ces deux charmantes sœurs ont bien changé de ton. Hors de son caractère on ne fait rien de bon.

Moliere en rit là-bas , et Racine eu soupire.

Il ne peut supporter l’insipide délire De tous ces plats romans mis en vers boursouflés , Apostrophes aux dieux, lieux communs ampoulés , Maximes sans raison, nœuds d’intrigues bizarres,

Et la scene française en proie à des barbares.

Tant mieux, dit un rêveur soi-disant financier. Qui gouverne l’Etat du haut de son grenier ;

La chute. des beaux arts est un bien pour la France ; Des revenus du roi ma main tient la balance ;

Je verrai des impôts les Français affranchis :

Vous ennuyez l’état, et moi je l’enrichis.

J’ai su fertiliser la terre avec ma plume ;

J’ai fait contre Coibert un excellent volume :

Le pnblic n’en sait rien ; mais la postérité M’attend poty: me conduire à l’immortalité ;

Et, pour prix des calculs où mon esprit se tue.

Je veux avec Jean-Jacque avoir nne statue. .

Taisez-vous , lui répond un philosophe altier.

Et ne vous vantez plus de votre obscur métier :

Vous gouvernez l’Etat! quelle triste manie Peut dans ce cercle étroit captiver un génie?

Prenez un vol plus haut ; gouvernez l’univers. Prouvez-nous ( que les monts sont formés par les mers ; Jetez les Apennins dans l’abyme de l’onde ;

LES DEUX SIECLES. * a 5

Descendez par un trou dans le centre du monde. Pour bien connaître l’ame, et nos sens inégaux ,

Allez des Patagons disséquer les cerveaux ;

Et tandis que Nedham a créé des anguilles.

Courez cbez les Lappons, et ramenez des filles :

Voilà comme on s'illustre en ce siecle profond.

De la nature enfin mes yeux ont vu le fond.

Que Dieu parle à son gré , qu’à sa voix tout s’arrange ; Ce trait a ses beautés : moi je parle , et tout change.

Va, ne t’amuse plus aux finances du roi ;

Viens-t’en créer nn monde , et sois dieu comme moi* A ces discours brillants , saisi d’un saint scrupule , L’archidiacre Trnblet s’épouvante, et recule ;

Et pour charmer la cour , qui s’y connaît si bien , Avec un récollet fait un journal chrétien;

Les voilà tous les deux qui , commentant Moïse , Pour quinze sous par mois sont l’appui de l’église.

Ils travaillent long-temps : leur libraire conclut Qu’il va mourir de faim , mais qu’il fait son salut.

Un autre fou paraît suivi de sa sorcière ;

Il veut réduire au gland l’académie entière.

Renoncez aux cités , venez au fond des bois ; Mortels, vivez contents sans secours et sans lois; Ou, si vous persistez dans l’abus effroyable De goûter les plaisirs d’un être sociable,

A mes soins vigilants osez vous confier.

Je fais d’un gentilhomme un garçon menuisier;

Ma Julie , avec moi perdant son pucelage,

Accouche d’un foetus , et rr’en est que pins sage : Rien n’est mal , rien n’est bien ; je mets tout de niveau; Je marie an dauphin la fille du bourreau ;

Les Petites-maisons, où toujours j’é.tu die.

Valent bien la Sorbonne et sa théologie.

Ainsi sur le Pont-Neuf, parmi les charlatans , L’échappé de Geneve ameute les passants,

Grimpé sur les tréteaux qui jadis dans Athen» t

CONTES EN VERS, etC. II '

iaG SATIRES/

Avaient : servi de loge au chien deDiogene.

Si la philosophie a pris ce noble essor , •

L’histoire sous nos mains va s’embellir encor. .

Des riens approfondis , dans un long répertoire.

Sans éclairer l’esprit surchargent la mémoire.

Allons, poudreux valets d’insolents imprimeurs , Petits abbés crottés , faméliques auteurs ,

Ressassez-moi Pétau , copiez-moi du Cange ;

De tous nos vieux éerits compilez le mélange ;

Servez d’antiques mets, sous dés noms empruntés 9 A l’appétit mourant des lecteurs dégoûtés :

Mais sur-tout écrivez Cn prose poétique ;

Dans un style ampoulé parlez-moi de physique; Donnez du gigantesque; étourdissczles sots.

Si vous ne pensez pas, créez de nouveaux mots ;

Et que vôtre jargon , digne en tottt de notre âge ,

Nous fasfse de Racine oublier le langage.

Jadis en sa voliere un riche curieux Rassembla des oiseaux le peuple harmonieux ;

Le chantre dé la' nuit, le serin , la fauvette ,

De leurs sons enchanteurs égayaient sa retraite;

Il eut soin d’écarter les lézards et les rats ;

Ils u’osâient approcher": ce temps ne dura pas : .

Un nouveau maitre vint ; ses gens se négligèrent,

La voliere tomba ; les rats s’en emparerent ; ,

Us dirent aux lézards : Illustres compagnons,

Les oiseaux ne sont plus, et c’est nous qui régnons,

LE PERE NÏCODEME

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