‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 46 sur 142 · LE TEMPS PRESENT · texte numérisé non relu

LE TEMPS PRESENT

Dans nu coin de mes bois , loin du bruit des cités. Mes tablettes en main, j’étais tenté d’écrire En vers assez communs d’utiles vérités Qu’à Paris on coudamne, ou dont on aime à rire.

De nos pédants fourrés j 'esquissa. s la satire ,

Lorsque je vis de loin des filles /des garçons,

Des vieillards , des enfants , qui dansaient aux chansons ;

Aux transports du plaisir ils se livraient en proie : J’étais presque joyeux de leur bruyaute joie.

J’en demandai la cause : un d’eux me répondit, Nous sommes tous heureux , à ce qu’on nous a dit. Heureux ! c’est un grand mot. U est vrai que peut-être Par vos travaux constants vous méritiez de l’être. Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté A Méeene, à Peauvau , votre félicité ;

Mais ce sont, entTC nous, des discours de poètes.

De douces fictious, d’élégantes sornettes':

Leurs vers étaient heureux, et vous ne l’étiez pas.

Le bonheur nous appelle, et fuit devant nos pas ;

(i) Mallebrancke; »»*.ÿ ‘ -

COXT£S EN VERS, CtC.

i5o - SATIRES.

Sons le dais, sous le chaume, il trompe notre vie. C’est en vain qu’on a dit en pleine académie , Choiseul est agricole , et Voltaire est fermier. L’art qui nourrit le monde est un méchant métier. Laissons là ce Choiseul si grand , si magnanime ,

Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime,

Qu’un frippon persécute, et qui dans sondiameau Rit encor des Frérons'au bord de son tombeau. Songe* à votq» , amis ; contemplez les roiseres Qu’accumulent sur vous des brigands mercenaires , Subalternes tyrans, munis d’un parchemin.

Ravissant les épis qu’a semés votre main.

Tous traînant aux cachots, à la rame, aux corvées ; Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras. Travaillez , succombez , invoquez le trépas ;

Mourez sur un fumier , le seul bien qui vous reste ; Ou, si vous survivez à cet état funeste,

Sous l’horrible débris de vos toits écrasés,

Sans vêtements , sans pain , dansez , si vous l’osez.

A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent , .. ,

Jusqu’aux bords étrangers les échos répétèrent : •

Ce temps affreux n est plus; on a brisé nos fers.

Justement étonné de ces nouveaux concerts;

Quel Hercule, disais-je, a fait ce grand ouvrage? Quel dieu vous a sauvés ? On répond , C’est un sage. Un sage ! Ah . juste ciel ! à ce nom je frémis, lin sage! il est perdu; c’en est fait, mes amis: i

Ne les voyez-vous pas ces monstres scholastiques», Ces partisans «Tossiers des erreurs tyranniques,

Ces superstitieux qu’on vit dans tous les temps, »

Du vrai qui les irrite ennemis si constants , Rassemblant les poisons dont leur troupe est t pourvue? , 1

Socrate est seul contre enx , et je crains la ciguë.

Dans mon profond chagrin je restais éperdu ;

LE T E M P § PRÉSENT. i5i Je plaignais le gcnie , et sur-toat la vertu.

Ariston mon ami (i) survint clans mes bocagesf Que j’avais attristés par ces sombres images.

On connaît Ariston , ce philosophe humain <, Dédaignant les grandeurs qui lui tendaieîif la main s De la vérité simple ami noble et fidele ;

Son esprit réunit Euclide et Fontenelle :

H rendit le courage à mon cœur affligé :

Ne vois-tu pas , dit-il, que le siecle est changé?

Ya , de vaines terreurs ne doivent point t’abattre. Quand ûn Sulli renaît, es pere un Henri quatre.

Ce propos ranima mes esprits languissants^

La gaité renoua le fil de mes vieux ans ; •• ,

Et revenant cjjez moi , je repris mes tablettes Pour écrire à loisir ces rimes indiscrètes.

(i) Condorcet.

Digitizi

* POÉSIES MÊLÉ ES, ï53

O déité ! qui que ce soit des deux ,

Vous qui venez prendre u’n rhume en ces lieux , Heureux cent fois , heureux l’aimable asyïe Qui vers minuit possédé vos appas !

Et plus heureux les rimeurs qu’on exile Dans ces jardins honorés par vos pas

A madame de Listenai.

Aimable Listenai, notre fête grotesque

Ne doit point déplaire à vos yeux :

Les Amours , en chiants-lit déguisés dans ces lieux , Sont toujours les Amours, et l’habit romanesque Dont ils sont revêtus ne les a pas changés :

Vous les voyez encore autour de vous rangés ; ««

Ces guenillons brillants, ces masques, ce mystère. Ces méchants violons dont on vous étourdit,

Ce bal, et ce sabbat maudit.

Tout cela dit pourtant' que l’on voudrait vous plaire.

A madame de la Vrilliere.

l Venez', charmant moineau, venez dans ce bocage : Tous nos oiseaux surpris et confondus Admireront votre plumage ;

Les pigeons du char de Vénus .

Viendront même vous rendre hommage.

Joli moineau , que vous dire de plus?

Heureux qui peut vous voir, et qui peut vous en-> tendre !

Vous plaisez p^r la voix ; vous charmez par les yeux : Mais le nom de moineau vous siérait un peu mieux Si vous étiez un peu plus tendre.

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POÉSIES MELÉESV

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