LE TEMPS PRESENT
Dans nu coin de mes bois , loin du bruit des cités. Mes tablettes en main, j’étais tenté d’écrire En vers assez communs d’utiles vérités Qu’à Paris on coudamne, ou dont on aime à rire.
De nos pédants fourrés j 'esquissa. s la satire ,
Lorsque je vis de loin des filles /des garçons,
Des vieillards , des enfants , qui dansaient aux chansons ;
Aux transports du plaisir ils se livraient en proie : J’étais presque joyeux de leur bruyaute joie.
J’en demandai la cause : un d’eux me répondit, Nous sommes tous heureux , à ce qu’on nous a dit. Heureux ! c’est un grand mot. U est vrai que peut-être Par vos travaux constants vous méritiez de l’être. Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté A Méeene, à Peauvau , votre félicité ;
Mais ce sont, entTC nous, des discours de poètes.
De douces fictious, d’élégantes sornettes':
Leurs vers étaient heureux, et vous ne l’étiez pas.
Le bonheur nous appelle, et fuit devant nos pas ;
(i) Mallebrancke; »»*.ÿ ‘ -
COXT£S EN VERS, CtC.
i5o - SATIRES.
Sons le dais, sous le chaume, il trompe notre vie. C’est en vain qu’on a dit en pleine académie , Choiseul est agricole , et Voltaire est fermier. L’art qui nourrit le monde est un méchant métier. Laissons là ce Choiseul si grand , si magnanime ,
Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime,
Qu’un frippon persécute, et qui dans sondiameau Rit encor des Frérons'au bord de son tombeau. Songe* à votq» , amis ; contemplez les roiseres Qu’accumulent sur vous des brigands mercenaires , Subalternes tyrans, munis d’un parchemin.
Ravissant les épis qu’a semés votre main.
Tous traînant aux cachots, à la rame, aux corvées ; Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras. Travaillez , succombez , invoquez le trépas ;
Mourez sur un fumier , le seul bien qui vous reste ; Ou, si vous survivez à cet état funeste,
Sous l’horrible débris de vos toits écrasés,
Sans vêtements , sans pain , dansez , si vous l’osez.
A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent , .. ,
Jusqu’aux bords étrangers les échos répétèrent : •
Ce temps affreux n est plus; on a brisé nos fers.
Justement étonné de ces nouveaux concerts;
Quel Hercule, disais-je, a fait ce grand ouvrage? Quel dieu vous a sauvés ? On répond , C’est un sage. Un sage ! Ah . juste ciel ! à ce nom je frémis, lin sage! il est perdu; c’en est fait, mes amis: i
Ne les voyez-vous pas ces monstres scholastiques», Ces partisans «Tossiers des erreurs tyranniques,
Ces superstitieux qu’on vit dans tous les temps, »
Du vrai qui les irrite ennemis si constants , Rassemblant les poisons dont leur troupe est t pourvue? , 1
Socrate est seul contre enx , et je crains la ciguë.
Dans mon profond chagrin je restais éperdu ;
LE T E M P § PRÉSENT. i5i Je plaignais le gcnie , et sur-toat la vertu.
Ariston mon ami (i) survint clans mes bocagesf Que j’avais attristés par ces sombres images.
On connaît Ariston , ce philosophe humain <, Dédaignant les grandeurs qui lui tendaieîif la main s De la vérité simple ami noble et fidele ;
Son esprit réunit Euclide et Fontenelle :
H rendit le courage à mon cœur affligé :
Ne vois-tu pas , dit-il, que le siecle est changé?
Ya , de vaines terreurs ne doivent point t’abattre. Quand ûn Sulli renaît, es pere un Henri quatre.
Ce propos ranima mes esprits languissants^
La gaité renoua le fil de mes vieux ans ; •• ,
Et revenant cjjez moi , je repris mes tablettes Pour écrire à loisir ces rimes indiscrètes.
(i) Condorcet.
Digitizi
* POÉSIES MÊLÉ ES, ï53
O déité ! qui que ce soit des deux ,
Vous qui venez prendre u’n rhume en ces lieux , Heureux cent fois , heureux l’aimable asyïe Qui vers minuit possédé vos appas !
Et plus heureux les rimeurs qu’on exile Dans ces jardins honorés par vos pas
A madame de Listenai.
Aimable Listenai, notre fête grotesque
Ne doit point déplaire à vos yeux :
Les Amours , en chiants-lit déguisés dans ces lieux , Sont toujours les Amours, et l’habit romanesque Dont ils sont revêtus ne les a pas changés :
Vous les voyez encore autour de vous rangés ; ««
Ces guenillons brillants, ces masques, ce mystère. Ces méchants violons dont on vous étourdit,
Ce bal, et ce sabbat maudit.
Tout cela dit pourtant' que l’on voudrait vous plaire.
A madame de la Vrilliere.
l Venez', charmant moineau, venez dans ce bocage : Tous nos oiseaux surpris et confondus Admireront votre plumage ;
Les pigeons du char de Vénus .
Viendront même vous rendre hommage.
Joli moineau , que vous dire de plus?
Heureux qui peut vous voir, et qui peut vous en-> tendre !
Vous plaisez p^r la voix ; vous charmez par les yeux : Mais le nom de moineau vous siérait un peu mieux Si vous étiez un peu plus tendre.
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POÉSIES MELÉESV