LA MULE DU PAPE
A ce seul mot l'ultramontain pontife Tombe à ses pieds , et lui baise la griffe.
De farfadet, d’un air de sénateur,
Lui met an chef une triple couronne :
Prenez, dit-il, cè que Satan vous donne ; Servez-le bien, vous aurez sa faveur, «.
' O papegots ! voilà la belle source De tous vos biens , comme savez. Et pour ce Que le saint-pel e avait en ce tracas Baisé l’ergot de messer Satanas ,
Ce fut depuis chose à Rome ordinaire ' Quel’ on baisât la mule du saint-pere.
Ainsi l’ont dit les malins huguenots ,
Qui du papisme ont blasonné l’histoire :
Mais ces gens-là sentent bien les fagots;
Et, grâce au ciel*, je suis loin de les croire.
♦ Que s’il advietat que ces petits vers-ci Tombent ès maShs de quelque galant homme , C’est bien raisoh qu’il ait quelque souci De les cacher s’il fait voyage à Rome.
O R maintenant que le beau dieu du jour Des Africains va brûlant la contrée.
Qu’un cercle étroit chez nous borne son tour, Et que l’hiver aionge la soirée,
Après souper, pour vous désennuyer,
Mes chers amis , écoutez une histoire Touchant un pauvre et noble chevalier Dont l’aventure est digne de mémoire.
Son nom était messire Jean Robert,
. Lequel vivait sous le roi Dagtfbert.
Il voyagea devers Rome la sainte ,
Qui surpassait la Rome des Césars ; «»<
11 rapportait de son auguste enceinte,
Nou des lauriers cueillis aux champs de Mars ,
* Mais des agnus avec des indulgences ,
Et des pardons , et de belles dispenses ; .
Mon chevalier en était tout chargé,
D’argent fort peu ; car dans ces temps de crise Tout paladin fut très mal partagé;
L’argent n’allait qu’aux mains des gens d’église.
Sire Robert possédait pour tout bien Sa vieille armure , un cheval, et son chien;
Mais il avait reçu pour apanage
Les dons brillants de la fleur du bel âge,
Force d’Hercule, et grâce d’Adonis,
Dons fortunés qu’on prise en. tout pays.
Comme il était assez près de Lutece , »
Au coin d’un bois qui lïordq jÇharenton ,'
Il apperçut la fringante Marthon, .
Dont un ruban nouait la blonde tresse ;
Sa taille est leste , et son petit jupon Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine.
Robert avance ; il lui trouve une mine Qui tenterait les saints du paradis;
Un beau bouquet de roses et de lis Est au milieu de deux pommes d’albâtre Qu’on ne voit point sans en être idolâtre ;
Et de son teint la fleur et l’incarnat De son bouquet auraient terni l’éclat.
Pour dire tout, cette jeune merveille A son giron portait une corbeille,
Et s’en allait av«e tous ses attraits
Vendre au marché du beurre et des œufs frais.
Sire Robert, ému de convoitise,
Descend d’un saut , l’accole avec franchise :
J’ai vingt écus, dit-il, dans ma valise,
C’est tout mon bien; prenez encor mon cœur , Tout est à vous. C’est pour moi trop d’honneur , Lui dit Marthon. Robert presse la belle,
La fait tomber, et tombe aussitôt qu'elle.
Et la renverse, etcasse tous ses œufs.
Comme il cassait, son cheval ombrageux , Epouvanté de la fiere bataille,
Au loin s’écarte , et fuit dans la broussaille.
De Saint-Denis un moine survenant Monte dessus , et trotte à son couvent.
Enfin Marthon, rajustant sa coiffure,
Dit à Robert :.Où sont mes vingt écus?
Le chevalier, tout pantois et confus.
Cherchant en vain sa bourse et sa monture, Veut s’excuser: nulle excnse ne sert;
Marthon ne peut digérer son injure ,
Et va porter sa plainte à Dagobert :
Un chevalier, dit-elle, m’a pillée, • .
Et violée, et sur-tout point payée.
Le sage prince à Marthon répondit :
C’est de viol. que je vois qu’il s’agit;
Allez plaider devant ma femme Berthe;
En tel procès la reine est très experte :
Bénignement elle vous recevra ,
Et sans délai justice se fera.
Marthon s’incline, et va droit à la reine.
Berthe était douce , affable , accorte , humaine ; Mais elle avait de la sévérité Sur le grand point de la pudicité.
Elle assembla son cqnseil de dévotes :
Le chevalier , sa napperons , sans bottes , ■ «
La tète nue et le regard baissé , ;
Lear avoua ce qui s’était'passé ;
Que vers Charonne il fut tenté du diable , '
Qu’il succomba , qu’il se sentait coupable ,
Qu’il en avait un très pieux remord ;
i6 CONTES EN VERS. ' -
Pais il reçut sa sentence de mort.
Robert était si beau, si plein de charmes.
Si bien tourné , si frais , et si vermeil ,
Qu’en le jugeant la reine et son conseil Lorgnaient Robert, et répandaient des larmes : Marthon de loin dans un coin soupira ;
Dans tous les cœurs la pitié 'trouva place.
% Berthe au conseil alors remémora
Qu’au chevalier on pouvait faire grâce,
Et qu’il vivrait pour peu qu’il eut d’esprit: ’. Car vous savez que notre loi prescrit De pardonner à qui pourra nous dire ■
Ce que la femme en tons les temps desire ;
Bien entendu qu’il explique le cas Très nettement , et ne nous fâche pas.
La chose étant au conseil exposée Fut à Robert aussitôt proposée.
La bonne Berthe, afin de le sauver.
Lui concéda huit jours pour y rêver.
Il fit serment aux genoux de la reine De comparaître au bout de la huitaine , Remercia du décret lénitif ,
Prit congé d’elle, et partit tout pensif.
Comment nommer, disait-il en lui-même ‘ Très nettement ce que toute femme aime,
Sans la fâcher ? la reine et son sénat • Ont aggravé mon trop piteux état ;
J’aimerais mieux, puisqu’il faut que je meure. Que sans délai l’on m’eut pendu sur l’heure.
Dans son chemin dès que Robert trouvait Ou femme ou hile , il.priaiuJa. passante De lui conter cè que plus die aimait:
Toutes faisaient réponse différente, i Toutes mentaient , nulle n ? allait au fait.
Sire Robert au diable se donnait.
Déjà sept fois l’astre qui nous éclaire ’ i
CE QUI PLAIT AUX DAMES. i 7
Avait doré les» bords de l’héinisphere,
Qpand sur un pré, sons des ombrages frais,
Il vit de loin vingt beautés ravissantes Dansant en rond; leurs robes voltigeantes Etaient à peine un voile à leurs attraits ;
Le doux zéphyr, en se jouant auprès ,
Laissait flotter leurs tresses ondoyantes ;
Sur l’herbe tendre elles formaient leurs pas, Basant la terr»et ne la touchant pas.
Bobert approche, et du moins il espere^
Les consulter snr la maudite affaire.
En un moment tout disparaît, tout fuit. ^
Le jour baissait , à peine il était nuit;
Il ne vit plus qu’une vieille édentée,
Au teint de suie , à la taille écourtée ,
Pliée en deux, s’appuyant d’un bâton;
Son nez pointu touche à son court menton , ' D’un rouge brun sa paupière est bordée, Quelques crins blancs couvrent son noir chignon; Un vieux tapis, qui lui sert de jupon,
Tombe à moitié sur sa cuisse ridée :
Elle fit peur au brave chevalier.
Elle l’accoste , et d’un ton familier Lui dit: Mon fils, je vois à votre mine Que vous avez un chagrin qui vous mine ; Apprenez-moi yos tribulations ;
"Nous souffrons tous^ mais parler nçus soulage ; Il est encor des consolations : ,
J’ai beaucoup vu ; le sens vient avec l’âge :
Aux malheureux quelquefois mes avis Ont fait du bien quand on les a suivis.
Le chevalier lui dit : Hélas ! ma bonne ,
Je vais cherchant des conseils, mais en vain:
Mon heure arrive, et je dois en personne.
Sans plus attendre, être pendu demain,
Si je ne dis à la reine , à ses femmes ,
CONTES EN YERS , etc. " a
i 3 , CONTES EN VERS.
Sans les fàclier, ce qui plaît tant aux daines.
\ La vieille alors lui dit : Ne craignez rien :
Puisque vers moi le bon Dieu vous envoie.
Croyez, mon fils, que c’est pour votre bien: > Devers la conr cheminez avec joie ; ,
Allons ensemble, et je vous apprendrai Ce grand secret de vous tant désiré ;
Mais jurez-moi qu’en me devant la vie Vous serez juste, et que de vous j’aurai Ce qui me plait et qui fait mon envie :
L’ingratitude est un crime odienx ;
Faites serment, jurez par mes beaux yeux Que vous ferez tout ce que je desire.
Le bon Robert le jura , non sans rire.
Ne riez point, rien n’est plus sérieux,
Reprit la vieille : et les voilà tous deux Qui côte à côte arrivent en présence De reine Berthe et de la cour de France.
Incontinent le conseil assemblé ,
La reine assise, et Robert appelé,
Je sais , dit-il , votre secret , mesdames :
Ce qui vous plaît en tous lieux, en tous temps , Ce qui sur-tout l’emporte dans vos âmes,
N’est pas toujours d’avoir beauedup d’amants ; Mais fille ,ou femme , ou veuve , ou laide ,ou belle, Ou pauvre , ou riche , ou galante , ou cruelle ,
La nuit , le j our , veut être , à mon avis ,
Tant qu’elle peut, la maîtresse au logis ;
Il faut toujours que la femme commande ,
C’est là son goût : si j’ai tort , qu’on me pende.
Comme il parlait, tout le conseil conclut Qu’il parlait juste et qu’il touchait au but. Robert absous baisait la main de Berthe ,
Quand de haillons et de fange couverte ,
Au pied du trône on vit notre sans-dent Criant justice , et la presse fendant.
On lui fait place ; et voici sa harangue :
- CE QUI t*LAIT AÜX DAMES.
Q reine fierthe , 6 beauté dont la langue Ne prononça jamais que vérité ,
Vous dont l’esprit connaît toute équité , Vous dont le cœur s’ouvre à la bienfaisance; Ce paladin ne doit qu’à ma science Votre secret ; il ne vit que par moi ;
Il ^ juré mes beaux yeux et sa foi Que j’obtiendrais de lui ce que j’espere :
Vous êtes j uste , et j’attends mon salaire.
II est très vrai, dit Robert , et jamais On ne me vit oublier les bienfaits ;
Mais vin£t écus, mon cbeval, mon bagage , Et mou armure , étaient tout mon partage ; Un moine noir a par dévotion Saisi le tout, quand j 'assaillis Marthon :
Je n’ai plus rien, et, malgré ma justice,
Je ne saurais payer ma bienfaitrice.
La reine dit : Tout vous sera rendu ;
On punira votre voleur tondu ;
Votre fortune, en trois parts divisée,
Fera trois lots justement compensés:
Les vingts écus à Marthon la lésée Sont dus de droit , et pour ses œufs cassés ; La bonne vieille aura votre monture; ’
Et vous , Robert , vous aurez votre armure.
La vieille dit: Rien n’e>t plus généreux; Mais ce n’est pas son cbeval que je veux :
Rien de Robert ne me plaît que lui-même; C’est sa valeur et ses grâces que j’aime :
Je veux régner sur sou coeur amoureux ;
De ce trésor ma tendresse est jalouse;
Entre mes bras Robert doit vivre heureu* ; Dès cette nuit je prétends qu’il m’épouse.
A ce discours que l’on n’attendait pas Robert glacé laisse tomber ses bras.
Puis fixement contemplant la figure Et les haillons de notre créature.
Dans son horreur il recula trois pas,
Signa son front, et d’un ton lamentable Il s’écriait: Ai-je donc mérité Ce ridicule et celte indignité?
J'aimerais mieux que votre majesté Me liançât à la mere*du diable ;
La vieille est folle , elle a perdu l'esprit.
Lors tendrement notre sans-dent reprit:
Vous le voyez, o reinè, il me méprise,
Il est ingrat; les hommes le sont tous ;
Mais je vaincrai ses injustes dégoûts :
De sa beauté j’ai l’aine trop éprise ,
Je l’aime trop pour qu’il ne m’aime pas.
Le cœur fait tout: j’avoue avec franchise Que je commence à perdre mes appas ;
Mais j’en serai plus tendre et plus lidele:
On en vaut mieux, on orne son esprit,
On sait penser; et Salomon a dit Que femme sage est plus que femme belle. .
Je suis bien pauvre, est-ce un si grand malheur? La pauvreté n’est point un déshonneur; N’est-on content que sur un lit d’ivoire?
Et vous, madame , en ce palais de gloire,
Quand vous couchez côle à côte du roi , Dormez-vous mieux, aimez-vous mieux que moi- De Philémon vous connaissez l’histoire ;
Amant aimé , dans le coin d’un taudis Jusqu’à cent ans il caressa Raucis.
Les noirs chagiins, enfants de la vieillesse, N’habitent point sous nos rustiques toits ;
Le vice fuit où n’est point la mollesse ;
Nous servons Dieu , nous égalons les rois ;
Nous soutenons l’honneur de vos provinces; Nous vous faisons de vigoureux soldats ;
- Et, croyez-moi, pour peupler vos états,
Les pauvreâ gens valent mieux que vos princes-
CE QUI PLAIT AUX DAMES. s x
Que si le ciel à mes chastes désirs N’accorde pas le bonheur d.’être mere ,
L’Hymen encore offre d’antres plaisirs :
Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire : On me verra, jusqu’à mon dernier jour,
Cueillir les fleurs de l’arbre de l’amour.
La décrépite , en parlant de la sorte ,
Charma le coeur des dames du palais.
On adjugea Robert à ses attraits :
De son serment la sainteté l’emporte ; Sur son dégoût ; la dame encor voulut Etre à cheval entre ses bras menée A sa chaumière , où ce noble hymenée Doit s’achever dans la même journée ;
Et tout fnt fait comme à la vieille il plut.
Le Chevalier sur son cheval remonte,
Prend tristement «a femme entre ses bras,
Saisi d’horreur et rougissant de honte , '
Tenté cent fois de la jeter à bas ,
De la noyer ; mais il ne le fit pas ,
Tant des devoirs de la chevalerie 1 La ldi sacrée était alors chérie.
Sa tendre épouse , en trottant- aveç lui , ' Voulant charmer un momeikt son ennui ,
Lui rappelait les exploits de sa race,
Lui racontait comment le grand Clovis Assassina trois rois de ses amis ; •
Comment du ciel il mérita la grâce :
Elle avait- vu le beau pigeon béni Du haut des cieux apportant à Remi * L’ampoule sainte et le céleste chrême
Dont ce grand Toi fut oint dans son baptême.
Elle mêlait à ses narrations •
Des sentiments et des réflexions ,
Des traits d’esprit et de morale pure Qui , sans couper le fil de î’aventur* .
Faisaient penser l’auditeur attentif,
Et l'instruisaient, mais sans l’air instructif. Le bon Robert à toutes ces merveilles ,
Le cœur ému , prêtait ses deux oreilles ,
Tout délecté quand sa femme parlait.
Prêt à mourir quand il la regardait.
L’étrange couple arrive à la chaumière Que possédait l’affreuse aventurière :
Elle se trousse , et de sa sale main De son époux arrange le festiu ;
Frugal repas fait pour ce premier âge Plus célébré qu’imité par le sage :
Deux ais ponrris sur trois pieds inégaux Formaient la table où les époux souperent, A peine assis sur deux minces tréteaux. .
Du triste époux les regards se baissèrent;
La décrépite égaya/le repas
Par des propos plaisants et délicats.
Par des bons mots qui piquent et qu’on aime Si naturels que l’on croirait soi-même Les avoir dits. Robert fut si content Qu’il en sourit, et qu’il crut un moment Qu’elle pouvait lui paraître moins laide.
Elle voulut, quand le souper finit.
Que son époux vînt avec elle au lit.
Le désespoir, la fureur le possédé; *
A cette crise, il souhaite la mort:
Mais il se couche, il se fait cet effort;
Il l’a promis , le mal est sans remede.
Ce n’était point deux sales demi-draps Percés de trous et rongés par les rats,
Mal étendus sur de vieilles javelles,
Mal recousus encor par des ficelles ,
Qui révoltaient le guerrier malheureux ;
Du saint hymen les devoirs rigoureux S’offraient à lui sous un aspect horrible :
Le ciel , dit-il, voudrait-il l'impossible?
A Rome o» dit que la grâce d’en-haut Donne à la fois le vouloir et le faire ;
La graee et moi nous sommes en défaut :
Par son esprit ma femme a de quoi plaire;
Son cœur est bon; mais dans le grand conflit Pent-on jouir du cœur ou de l’esprit?
Ainsi pariant le bon Robert se jette ,
Froid comme glace , au bord de sa couchette ; Et, pour cacher son cruel déplaisir,
Il feint qu’il dort, mais il ne peut dormir.
La vieille alors lui dit d’une voix tendre En le pinçant: Ah.' Robert, dormez-vous?
Charmant ingrat, cher et cruel époux ,
Je suis rendue, hâtez-vous de vous rendre;
De ma pudeur les timides accents Sont subj a gués par la voix de mes sens ; Régnez sur .eux ainsi qnc sur mon aine :
, Je meurs , je meurs ! Ciel ! à quoi réduis -tu Mon naturel qui combat ma vertu ?
J e me dissous , je brûle , je me pâme !
Ah ! le plaisir m’enivre malgré moi ;
Je n’en puis plus, faut-il mourir sans toi !
Va , je le mets dessus ta conscience. • * y ■ Robert avait uu fonds de complaisance ,
Et de candeur , et de religion ; • • .
De son éponse il eut compassion :
Hélas ! dit-il , j 'aurais: voulu , madame ,
Par mon ardeur égaler votre flamme;
Mais que pourrai-je ? Allez, vous pourrez tout. Reprit la vieille ; il n’est rien à votre âge Dont un grand cœur enfin ne vienue à bout Avec des soins , de l’art, et du courage :
Songez combien les dames de la cour • Célébreront ce prodige d’amour.
Je vous parais peut-être dégoûtante.