‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 8 sur 142 · L’EDUCATION D’UN- PRINCE · texte numérisé non relu

L’EDUCATION D’UN- PRINCE

X u i s q ü e le dieu du jour , en ses douze voyages , . Habite tristement sa maison du Verseau,

Que les monts sont encore assiégés des orages ,

Et que nos prés riants sont engloutis sous l’eau,

.Te veux au coin du feu vous foire un nouveau conte: Nos loisirs sout plus doux par nos amusements, ile suis vieux, je l’avoue, et je n’ai point de houte De goûter avec vous le plaisir des enfants.

Dans Rénévent jadis régnait un jeune prince Plongé dans la mollesse, ivre de son pouvoir, ,

a6 CONTES EN VERS.

Elevé comme on sot , et sans en rien savoir , Méprisé des voisins, haï dans sa province.

Deux frippons gouvernaient cet état assez mince : Ils avaient abruti l’esprit de monseigneur ,

Aidés dans ce projet par son vieux confesseur ; Tous trois se relayaient. On lui faisait accroire Qu’il avait des talents , des vertus , de la gloire ; Qu’un duc de Bénévent, dès qu’il était majeur, Etait du monde entier l’amour et la terreur ;

Qu’il pouvait conquérir l’Italie et la France ;

Que son trésor dncal regorgeait de finance ;

Qu’il avait plus d’argent que n’en eut Salomon Sur son terrain pierreux du torrent de Cédron. Alamon ( c'est le nom de ce prince imbécille ) Avalait cet encens , et , lourdement tranquille , Entouré de bouffons et d’insipides jeux.

Quand il avait diné croyait son peuple heureux.

Il restait à la cour un brave militaire,

Emon, vieux serviteur du feu prince son pere,

Qui , n’étant point payé, lui parlait librement,

Et prédisait malheur à son gouvernement.

Les ministres jaloux, qui bientôt le craignirent,

De ce pauvre honnête homme aisément se défirent : Emon fut exilé ; le maître n’en sut rien.

Le Vieillard , confiné dans une métairie ,

Cultivait sagement ses amis et son bien ,

Et pleurait à la fois son maître et sa patrie.

Alamon loin de lui laissait couler sa vie Dans l’insipidité de ses molles langueurs;

Des sots Bénéventins quelquefois les clameurs Frappaient pour un moment son «me appesantie: Ce bruit sourd et lointain, qu’avec peine il entend* S'affaiblit dans sa course, et meurt en arrivant.

Le poids de la misere accablait la province,.

Elle était dans les pleurs ; Alamon dans l’ennni Les tyrans triomphaient. Dieu prit pitié de lui ;

L’ÉDUCATION D’UN PRINCE. a 7

Il voulut qu’il aimât pour eu faire un bon prince.

Il vit la jeune Amide , il la vit , l’entendit ; fl commença de vivre , et son coeur se sentit :

Il était beau , bien fait , et dans l’âge de plaire.* »

Son confesseur madré découvrit le mystère ; • ,

Il eu fît un scrupule â son sot pénitent.

D’autant plus timoré qu’il était ignorant ;

Et les deux scélérats ,qui tremblaient que leur maître Ne se connût un jour , et vînt à les connaître. Envoyèrent Amide avec le pauvre Ernon.

Elle fit son paquet , et le trempa de larmes :

On n’osait résister. Le timide Alamon ,

Vainement attendri, s’arrachait à ses charmes ;

Car son esprit flottant , d’un vain remords touché , Commençant à s’ouvrir, n’était point débouché.

Comme elle allait partir , on entend : Bas les armes :

A la fuite , à la mort, combattons, tout périt ,

Alla , San Germano , Mahomet, Jésus-Christ On voit un peuple entier fuyant de place en place Un guerrier en turban , plein de force et d’audace , Suivi de musulmans, le cimeterre en main,

Sur des morts entassés se frayant un chemin ,

Portant dans le palais le fer avec les flammes,

Egorgeait les maris , mettait à part les femmes.

Cet homme avait marché de Came à Bénévent ,

Sans que le ministère en eût le moindre vent ;

La mort le devançait , et dans Rome la sainte Saint Pierre avec Saint Panl était transi de crainte. C’était, mes chers amis, le superbe Abdala Pour corriger l’Eglise envoyé par Alla.

Dèsqu’il fut au palais, tout fut mis dans les chaînes; Princes , moines , valets , ministres , capitaines ,

Tels que les fils d’Io, l’un à l’autre attachés,

-Sont portés dans un char aux pins voisins marchés : Tels étaient monseigneur et ses référendaires. Enchaînés par les pieds avec le confesseur

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