‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 9 sur 142 · CONTES EN VE-RS · texte numérisé non relu

CONTES EN VE-RS

Qui toujours se signant, et disant ses rosaires «

Leur prêchait la constance , et se mourait de peur.

Quand tout fut garrotté les vainqueurs partagèrent Le butin qu’en trois lots les émirs arrangèrent ; f; Les hommes , les chevaux, et les châsses des saints. D’abord on dépouilla les bons Bénéventins.

Les tailleurs ont toujours déguisé la nature : •

Ils sont trop charlatans ; l’homme n’est point connu. L’habit change les mœurs ainsi que la figure :

Pour juger d’un mortel il faut le voir tout nu.

Du chef des musulmans le duc fut le partage.

Il était, comme on sait, dans la fleur de son are :

Il paraissait robuste; on le fit muletier.

U profita beaucoup dans ce nouveau métier;

Ses muscles , énervés par l’infâme mollesse,

Prirent dans le travail une heureuse vigueur :

Le malheur l’instruisit; il domta la*paresse;

Son avilissement fit naître sa valeur.

La valeur sans pouvoir est assez inutile.

C’est un tourment de plus. Déjà paisiblement Abdala s’établit dans son appartement,

Boit le vin des vainCns malgré son évangile;

Les dames de la cour, les filles de la ville. Conduites chaque nuit par sou eunuque noir ,

A son petit coucher arrivent la file,

Attendent ses regards, et briguent son monchoir; Les plaisirs partageaient les moments de sa vie.

Monseigueur cependant , au fond de l’écurie , Avec ses compagnons, ci-devant ses sujets,

Une étrille à la main prenait soin des mulets.

Pour comble de malheur il vit la belle Amide,

Que le noir circoncis, ministre de l’amour,

Au superbe Abdala conduisait à son tour :

Prêrà s’évanouir il s’écria : Perfide . 1 Ce malheur me manquait; voici inon dernier jour. L’eunuque à son discours ne pouvait rien comprendre.

L’ÉDUCATION D’UN PRINCE. * 0 Dans un autre langage Amide répondit D’un coup-d’œii douloureux, d’un regard noble et . tendre

Qui pénétrait à l’ame ; et ce regard lui dit :

Consolez- vous , vivez , songez à me défendre ; Vengez-moi, vengez-vous; votre nouvel emploi Ne vous rend à mes yeux que plus digne de moi. Alamon l’entendit, et reprit l’espérance.

Amide comparut devant son excellence :

Le corsaire jura que jusques à ce jour U avait en effet connu la jouissance ,

Mais qu’en voyant Amide il çonnaissait l’amour. Pour lui plaire encor plus elle fit résistance;

Et ces refus adroits annonçant les plaisirs ,

Eu les faisant attendre, irritaient ses désirs.

Les femmes ont toujours des prétextes honnêtes.

Je suis, lui dit Amide, «u rang de Vos conquêtes ;

V ous êtes invincible en amour , aux combats ,

Et tout est à vos pieds, ou veut être en vos bras ; Mais souffrez que trois jours mon bonheur se différé ; Et, pour me consoler de ces tristès délais,

A mon timide amour accordez deux bienfaits.

Qu’ ordonnez-vous? parlez, répondit le corsaire,

Il n’est rien que mon cœur refuse à vos attraits.

Des faveurs que j’attends , dit-elle , la première Est de faire donner deux cents coups d’étriviere ,

A trois Bénéventins que j’ai mandés exprès :

La seconde , seigneur, est d’avoir deux mulets ,

Pour m’aller quelquefois promener en litière Avec nn muletier qui soit selon mon choix.

Abdala répliqua : Vos désirs sont mes lois.

Ainsi dit , ainsi fait. Le très indigne prêtre ,

Et les deux conseillers, corrupteurs de leur maître, Eurent cbacnn leur dose , au grand contentement De tous les prisonniers et de tout Bénévent ;

Et le jèune Alamon goûta le bien suprême CONTES EN VERS , etc. 3

3o CONTES EN VERS.

D’être le muletier de la beauté qu’il aime.

Ce n’est pas tout, dit-elle; il faut vaincre et régner. La couronne ou la mort à présent tous appelle :

Vous avez du courage; Emon vous est fidele ;

Je veux aussi vùus l'être, et ne rien épargner Pour vous rendre honnête liomme , et servir ma patrie. Au fond de son e,xil allez trouver Emon ;

Puisque vous avez tort, demandez -lui pardon ;

Il donnera pour vous les restes de sa vie.

Tout sera préparé: revenez dans trois jours; Hâtez-vous. Vous savez que je suis destinée Aux plaisirs d’Abdala la troisième journée :

Les moments sont bien chers à la guerre, en amours. Alamon répondit: Je vous aime, et j’y cours.

Il part. Le brave Emon, qu’avait instruit Amide, Aimait son prince ingrat , devenu malheureux ;

Il avait rassemblé des amis généreux ,

Et de soldats choisis une troupe intrépide.

' Il embrassa son prince; ils pleurèrent tous deux:

Ils s’arment en secret, ils marchent en silence.

Amide pajle aux siens , et réveille en leur cœur.

Tout esclaves qu’ils sont, des sentiments d’honneur. Alamon réunit l’audace et la prudence ;

Il devint un héros sitôt qu’il combattit.

Le Turc, aux voluptés livré sans défiance,

Surpris par les vaincus, à son tour se perdit.

Alamon triomphant au palais se rendit Au moment que le Turc, ignorant sa disgrâce,

Avec la belle Amide allait se mettre au lit.

Il rentra dans ses droits , et se mit à sa place.

Le confesseur arrive avec mes deux frippon;

Tout fraîchement sortis de leurs sales prisons,

Disant avoir tout fait , et n’ayant rien pu faire :

Ils pensaient conserver leur empire ordinaire.

Les lâches sont cruels : le moine conseilla De faire au pied des murs empaler Abdala.

- L’ÉDUCATION D’UN PRINCE. 3i Misérable c’est vous qui méritez de l’étre,

Dit le prince éclairé , prenant un ton de maître ; Dans un lâche repos vous m’aviez corrompu :

Je dois tout à ce Turc , et tout à ma maîtresse.

Vous m’aviez fait dévot ; vous trompiez ma jeunesse: Le malheur et l’amour me rendent ma vertu.

Allez, brave Abdala , je dois vous rendre grâce D’avoir développé mon esprit et mon coeur:

De mes sujets , de moi , vous fîtes le bonheur.

De leçons désormais il faut que je me passe ;

Je vous suis obligé, mais n’y revenez pas :

Soyez libre , partez ; et si vos destinées

Vous donnent trois frippons pour régir vos états,

Envoyez-moi chercher : j’irai , n’en d/ju tez pas ,

Vous rendre les leçons que vous m’qvez données.

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