LA KELIGIEUSK QUI PENSE AU MONDE
A la première ville, une jeune religieuse • entre dans le temple; { elle tient dans sa main un chapelet de perles blanches, et ses' yeux sont mouillés de . larmes. — « Pauvre ' jeune 611e !, Quel malheur pour moi d’avoir quitté le monde ! ] Je suis dans la fleur dé mon printemps, et je n’ai point d’époux ! ? »
POÉSIES CHINOISES
Elle laisse échapper une plainte contre
son père, un murmure contre sa mère.
« n ne fallait pas me traîner dans un ôloître, ou tous les matins on adore K.ouan-in et Fo
(Bouddha), f Quand le soir est venu, je song^e
à prendre un époux, un époux orné de grâces et d’esprit; »
A la deuxieme veille, lajeune religieuse s afflige et se lamente. — •< Je songe à mes
sœurs qui ont chacune un charmant époux,
I et qui brillent par leor toilette et parleur beauté, j Elles tiennent dans leurs bras de jolis enfants, qui appellent leur mère d’une voix caressante.
** Plus j’y pense, plus mon âme se brise de douleur. | Elles ont arrangé leurs noirs cheveux, et montrent ce que peuvent l’a-
LA religieuses. 169
dresse et le désir de plaire.' | Des fleurs nou- ■ vellement cueillies se balancent légèrement sur leur tète, J et des anneaux d’or pendent à leurs oreilles. ».
A la troisième veille, la jeune religieuse pense et soupire. — « Je vois le disque ar- • rondi de la lune * | qui se tourne vers l’occident, j pendant que je suis au temple , plongé dans une rêverie silencieuse. » | Elle lave ses mains pour brûler de l’encens, et prononce : — « ’O-mi *!•
« Nan-wou, Kouan-chi-in ! Nan-wou
1 . Chez les Chinois, la lune, personnifiée sous le le nom de Tchang-’o, préside à l'amour et au mariage J son disque arrondi est le symbole d'une heu- ^ reuse union,
2. 'O-mi, ou 'O-mi-to-to, (Amita, le même que tàyous) est le nom d’un Bouddha. Kouan>chi-iu répond en sanscrit à Apalétités'vara^ et Nàn-wou, Il Aamd (Adoration à).
POÉSIES CHINOISES
Kouan-chi-in ! | Divinité protectrice, montrez à votre servante une tendre compassion, I et mariez-ia vite à UH bel époux. | Je ferai
rebâtir votre chapelle, | Je yous ferai élever «
une statue d’or. » -
A la quatrième veille, la jeune religieuse
dormait d’un profond sommeil. — « J’ai
aperçu en songe un jeune étudiant qui entrait
dans ma cellule. | 11 m’attire vers lui et me presse sur son cœur. | H s’appuie sur mon
Ht et me comble de caresses.
’ « Ail milieu de mon songe, il m’adresse des ’ paroles de tendresse et d’ amour. ) Qu’entends-je ! le vent agite ma porte, elle marteau sonore retentit dans mon. âme émue... ( Je m’éveille et mon illusion s’évanouit ! | Je me
s LA aSLIGlKTÏSR. 17f
retourne sur ma couche humide de larmes,
' { et je retombe da|i^ un vide affreux. »
A la cinquième veille, la jeune religieuse s’endort jusqu’à l’heure où le ciel se colore des premiers rayons* du jour." — L’oiseau kinhi se dresse sur la branche, çt entonne le chant matinalqui annonce l’aurore. [ «Je récite les prières sacrées, mais mon âme ardente , est en proie aux plus cruels tourments. . | Je n’ai qu’une pensée, je ne forme qu’uù désir : | c’est de descendre <le la montagne
pour cherchér un époùx. »
Elle laisse échapper une plainte contre son père, un murmure contre sa mère : — « Il qe fallait pas, non, il ne fallait pas m'enfermer dans un cloître, j Une chose m’étonne, une chose me confond : | c’^st la ré-
POÉSIES CHUÏOISBS. '
poïîse de celui qui tira mon horoscope. | Celui qui tira mon horoscope dit que j’étais destinée à vivre seule, | que je devais renon-
cer au monde.
, « Les femmes du monde se nourrissent ' de mets délicieux, [ et les saveurs les plus exquises réjouissent leur palais. | La pauvre religieuse n’a d’autre aliment que du riz in- ■ sipide, ] d’autre breuvage que du thé amer.
I Les femmes du monde s’habillent d’étoffes moelleuses, d’étoffes tissues d’or et de soie. 1 Cette triste esclave n’a d’autre vêtement qu’une tunique de laine, formée de pièces gi'ossièrement cousues. ,
« Ce matin le supérieiir est ^rti : | Je veux m’échapper du cloître et aller cher-, clier un amant, j Je ne redoute point l’in-
LÀ-HELI&IBUSK..
discrétion des personnes qui fréquentent le
couvent. } Je veux un époux, je le veux
tendre et 'passionné. | L’an prochain, je
serai mère! L’an prochain,- un bel enfant
sera suspendu à mon sein î • ^ *'
« Quand je l’aurai nourri jusqu’à l’àge d’un an, jusqu’à l’âge de deux ans, | Il me tirera, doucement par ma robe, et, de sa • voix enfantine, il m’appellera mq^rna (maman). I Quand je l’aurai élevé jusqu^à l’âge de sept ans, jusqu’à l’âge de huit'àns, j je l’enverrai à l’école, je veux qu’il devienne savant.
■« Il étudiera avec ardeur, il étudiera jusqu’à dix-huit ans. | Déjà il sait à fond les quatre livres moraux et les cinq livres canoniques. | 11 n’attend plus que le moment
174 POÉSÏF.S CBIHOISES. ^ REUCIELSK.
OÙ l’empereur va ouvrir loi-même le con-* cours général . | S^il n’obtient pas le premier
• rang sur la liste des docteurs, il obtiéudra-
^aü moins' le troisième.
« courrier part comme un éclair et
m’annonce l’arrivée de mon fils. | D’abord , \
il doit saluer son père, ensuite il saluera sa mère. | Eh bien! mes espérances n’ont pas- -été déçues'. | Arrangeons. avec symétrie mes tresses ondoyantes ; j Allons jouir de sa gloire et de mon bonheur ! »
E^le dit, et brise sa chaîne importune, j. comme le poisson brise la soie tpii »le retenait captif ; j et, n’écoutant que Sa passion, I elle s’élance de la montagne pour aller chercher un époux.
KOUANv-FOD-ïiOUAW.
I^LEGIE SUR LA MORT d’uïVE, ÉPOUSE.
Le premier' Jour de Tannée, à la cinquième veille, à l’époque où Thiver déploie ; toutes ses rigueurs, ] ma tendre épousé est morte. Est-il au monde un homme, plus ^ malheureux que moi? | Si tu vivais encore, je t’ aurais donné une autre toilette pour passer le nouvel 'an. ] Mais hélas! tu es r déj?i descendue au sombre empiré qu’arrose
, '176 POKSIES CINOUES.
la fontaine Jaune ! . Pour que l’époux et l’épOuBe puissent se voir encore, j viens me visiter au milieu de la nuit, viens à la' troi-: sième veille ; | je veux renouer les douces illusions du ^assé. . ,
A la seconde lune, à la naissance du printemps, le soleil brille plus longtemps ' au ciel ; ( toutes les familles lavent dans une eau pure leurs robes et leurs habits. | Les maris qui oTnt encore leur épouse, se plaisent
à la parer de nouveaux vêtements, j Mais moi^ qui ai perdu mon épouse, je suis en.
- proie à une douleur qui me mine et me consume, j J’ai éloigné de Jjta vue l’étroite • chaussure qui enfermait ses jolis pieds, j , Quelquefois j’ai songé à prendre une seconde
compagne. | Mais oùi en trouverais-je une
LKS REQBRtS d’oN -ÉPOUX. 177
autre aussi belle, aussi spirituelle, aussi affec-
tueuse ? • .
A la troisième lune, c’est l’époque qu’on appelle Tsing-ming. | Le pêcher épanouit ses fleurs vermeilles, et les saules commencent à déployer leur verdoyante chevelure. | Les maris qui ont encore leurs femmes vont vi- , siter avec elles les tombeaux de leurs pa-' rents.. [ Mais moi, qui ai perdu la mienne, je vais seul visiter sa tombe. ) A la vue des lieux où repose sa cendre, des larmes brûlantes ruissellent le long de mes joues.- ] Je lui fais des offrandes funèbres, je brûle pour elle des images de papier doré. — « Tendre épouse, lui dis-je, d’une voix pleine de larmes, où es-tu? tendre épouse, où es-tu? « Mais hélas ! elle est sourde à mes cris ! | Je Il 12
178 POÉSIES CHINOISES
vois un tombeau solitaire, mais je ne puis voir mon épouse.
A la quatrième lune, à l’époque appelée Mai^-tcliong, l’air est pur, le soleil brille dans toute sa splendeur. | Combien de maris ingrats se livrent au plaisir, et oublient celles qu’ils ont perdues! | L’époux et l’épouse sont comme deux oiseaux d’une même forêt.
I Qiuajid vient le terme fatal, ils s’envolent chacun, de leur côté. | Cette beauté si accomplie, cette tendresse sans bornes, se sônt évanouies en un matin. | Pourquoi, hélas! deux époux si intimement unis n’ont-ils pu vivre et . blanchir ensemble ? | Je suis comme un hompae qu’un songe enchanteurabercé d’une douce illusion, j A son réveil, il cherche la jeune immortelle
LF.S RF.ORETS o’tN ÉPOUX.
qui charmait ses oreilles et ses yeux, | et il ne trouve plus autour de lui que le vide, la solitude et le'silence !
A la cinquième lune, à l’époque appelée Touan^^yang, des barques à tète de dragon sillonnent les eaux, j On fait chauffer le vin le plus exquis j | On amoncelle sur des corbeilles les' fruits les plus' délicieux. J Chaque année, à cette époque, j’aimais à partager avec ma femme et mes enfants les plaisirs de ces fêtes naïves. [ Mais aujourd’hui je suis inquiet et agité, je suis en proie aux plus cruelles angoisses, j Je pleure du matin au soir, et du soir au matin; | àchaque instant je sens que mon âme va se briser de douleur. | Que vois-je.^ de jolis enfants fo^ lâtrent gaiement devant ma porte. [ Jecoh>
POESIES CHINOISES
prends leurs plaisirs : ils ont une mère qui les presse souventsur son sein ! j Eloignez-vous, tendres enfants : vos joyeuse ébats ne font que me déchirer le cœur.
A la sixième lune, à l’époque Appelée • Sarifo, il est difficile de supporter l’ardeur bmlante du jour. | Les riches et les pauvres font sécher leurs -habits. { Je vais prendre une robe, de soie, et l’exposer aux rayons du soleil. Je vais exposer aussi les souliers brodés de mon épouse. J Regardons! voilà la robe dont elle se parait aux jours de fête ;
[ voilà Télégante chaussure qui enchâssait ses jobs pieds. { Mais où èst mon épouse?
où est la mère de mes enfants? j II me semble qu’une lame d’acier glace et divise mon cœur.
LKS REGRETS d’uN JtPOUX, 184'
A la septième lune, à l’époque appelée Ki-kîao, je ne 'puis retenir les larmes qui . inondentmes yeux. | C’est alors que Niepulân visite dans le cipl son épouse Tchi-niu.
j J’avais aussi une belle épouse, mais j’en suis séparé à jamais ! [ J’ai sans cesse devant les yeux cette figure ravissante qui édipsait les fleurs. | Que je marche, que je coure, que je sois assis ou eouché, l’idée de sa perte déchire sans cesse mon 'ccfeur. | Quel est le jour où je n’aie point pensé à ma tert- , dre épouse, | quelle est la nuit où je ne l’aie point pleurée jusqu’au matin
Le quinzième jour de la huitième lune, lorsque son disque brille dans tout son éclat,
I on offre aux dieux des melons et; des gâteaux qui ont une forme arrondie cortime
POESIES CHINOISES
l’astre des nuits. | Les hommes et les femmes vont deux à deux se promener dans la campagne, et jouir de la dûuce clarté de la lune, j Mais le disque arrondi de la lune ne fçrait que me rappeler l’épouse que j’ai perdue. Tantôt, pour dissiper mes ennuis, je verse dans ma, coupe un vin généreux; j tantôt je .prends ma guitare, mais elle résonne à peine sous ma main languissante.
I Mes parents et mes amis viennent m’inviter toyr à tour, ! niais mmi.cœur rempli d’amertume se refuse à aller partager leurs plaisirs.
A la neuvième lune, à l’époque appelée 1 chong-yang , les chrysanthèmes ouvrent leurs calices d’or, | et tous les jai’dins exhalent une odeur embaumée. | Je voU-
* LES KEGRETS d’ü!» ÉPOUX. ' 1 83 '
drais aller cueillir - un bouquet de fleurs • nouvellement écloSes , [ si j’avais encore une épousé qui pût en orner ses cheveux!
-( Mes yeux.se mouillent de larmes, mes mains se contractent de douleur, et frap- • pent mon sein décharné ! |. Je rentre dans la chambre brillante qu’habitait mon épouse.
■ j Mes deux enfants me suivent, et viennent tristement embrasser mes genoujc. | Us me tirent chacun par la main et m’appeljent d’une voix étouffée. | Ils me demandent leur mère par leurs larmes, leurs gestes et leurssanglots ! • , ,
Le premier jour de la dixième hme, les riches et les pauvres offrent à leurs épouses des habits d’hiver. | Mais moi, qui n’ai plus . d’épouse, à qui offrirai-je des vêtements
184 POBfilES CBINOISKS. , ••
« * * * d’hiver? | Quand je songe à celle qui partageait ma couche,' qui reposait sur le • même oreiller, | je brûle pour elle des images de papier doré, et mes larmçs . coulent en abondance, | J’envoie ces offrandes à celle xjui habite sur les bords de là fontaine Jaune. ] J’ignore si ces dons funèbres seront utiles aux mânes de celle . quin’est plus, | mais du moins son époux lui aura payé un tribut d’amour et de regrets.
A la onzième lune, quand j’ai salué
l’hiver, j’appelle plusieurs fois ma belle^
épouse. I Dans mon lit glacé, je ramasse > ,
'mon . corps, , je n’ose dormir les jambes étendues, ] et |a moitié de la couverture de , soie flotte sur une place vide.. | Je soupire et j’invoque ‘le Ciçl: 'je le supplie d’avoir
•■•LES REGBETS d’üN ÉPOVX. 1 8S
pitié d’un époux qui passe des nuits soli- .
taires. | A la troisième veille, je me lève sans avoir dormi , et je pleure jusqu’à l’aurore .
A la douzième lune, au milieu des rigueurs de l’hiver, j’appelais ma tendre épouse....
— « Où €s-tu? lui disais-je. Je songe à toi tout le jour, et je ne puis voir ton visage. »
J Mais la dernière nuit de l’année, elle m’est apparue en songe. | Elle presse ma main dans la sienne, et me sourit d’un œil humide de laimes; j elle m’enlace dans ses bras caressants, et m’enivre, comme autrefois, de ravissement et de bonheur. — « Je t’en^ prie, me dit-elle, ne te tourmente point de mon souvenir, j Désormais, je viendrai ainsi ' toutes les nuits te visiter en songe. >• ^