‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël du Fail (volume 2)Chapitre 2 sur 51 · LES · texte numérisé non relu

LES

De la Justice.

UTRAPEL et ses compagnons (car il avoit sa bande à part) se promenoient à l'issue de messieurs de Parlement, et devisoient des fascheries, importunitez, longueurs, dissimulations, eloignemens et traverses qui se font aux procès, mettans en avant ce (Qu'ils avoient veu exploiter en tels affaires; et après plusieurs longs propos, s'adviserent aller trouver et passer le temps avec Lupolde, grand et souverain practicien et magnifique songeur de

finesses, sachans bien que pour un teston ils le feroient babiller un long temps et en auroient le plaisir, luy proposant plusieurs petites questions de neige pour luy troubler l'esprit, le mettre aux champs et en cholere. Plusieurs furent appeliez à ceste conferance, lesquels estans arrivez, Eutrapel, qui en estoit conducteur, et auquel les autres avoient laissé la charge de mouvoir les questions, frappa un petit et foible coup à la porte de l'estude, encore qu'elle fust ouverte.

Incontinent voicy le jeune clerc en chausses à bourrelet, chiqueté sur les fesses (nos neveus et successeurs auroient bien afaire d'un dictionnaire Q à cent ans d'icy pour savoir que c'est), le pourpoint gros et enflé de bourre, descendant jusques au fin fond des parties casuelles d'entre les cuisses, à la polaque, ou, selon nos anciens, à la polaine; une plume à escrire pendante aux oreilles, et je ne sçay quel parchemin en son poing, signal d'un homme bien embesongné; lequel, aiant fait une grande reverance à cul ouvert, demanda que c'est qu'on vouloit. Lors Eutrapel respondit qu'il estoit venu pour consulter et avoir l'opinion de Monsieur (ainsi appelloit-il l'advocat) sur certaines grosses difficultez. <( Je m'en vois, respondit le clerc, voir s'il est point empesché. » Cependant ils regardoient trois ou quatre tableaux

attachez par cy par là, où estoient dépeints entre autres un relief d'appel, en l'autre fines esguilles, et en plusieurs l'invention saincte Croix. Incontinent revint le clerc faisant signe de bien loing qu'on se fust approché, et, estant un peu avancé, leur dit, comme hors d'haleine, qu'ils n'eussent seu choisir heure plus opportune, et que Monsieur achevoit des contredits de lettres où il avoit sué sang et eauë.

Lors, entrans en l'estude, trouvèrent ce vénérable assis en une chaire de bois, emmaillotté et fagotté dans une grosse robe fourrée, deux bonnets en un chappeau, avec ses lunettes entravées sur le nez, faisant semblant minuter quelque chose de haut appareil ; et en sursaut, et comme ne sachant qu'il y fust survenu aucun, se destourna vers eux, les saluant d'un petit clin de teste seulement, comme font les nonnains en leurs révérences claustrales. Eutrapel, au contraire, luy fit deux terribles et profondes révérences à deux estages, luy demandant s'il auroit bien loisir d'entendre à quelques petites difficultez qui luy tourmentoient l'esprit, aiant ce-pendant la teste descouverte et faisant bien le marmiteux; l'advocat, au contraire, les jambes croisées l'une sur l'autre et se renversant sur sa chaire, advançoit à demy le bras, signifiant qu'il eust à se couvrir, disant :

« Ma foy, mon bon amy, nous estions cy pour les affaires de Monsieur tel, pour une demieheure ; toutesfois ne nous espargnez pas. — Comment? dit Eutrapel faisant du courroucé, vostre \). amy ! cpjï en a fait le marché ? C'est parler en maistre, en prélat fasché ou en président. de la nouvelle creuë. — Ha! monsieur, respond l'-advocat, voiant n'avoir affaire à un apprentif, comme il cuidoit, pardonnez-moy s'il vous plaist : c'est un mot de praticque, dequoy nous usons volontiers. — Encore pis que devant, respondit Eutrapel : ce larron chiquaneur icy use du mot de nous, comme si c'estoit un grand seigneur. » Majoris excusoit le bon homme d'avocat, disant que, parlant ainsi, par ce mot de nous il entendoit qu'il failloit pour le moins bailler une reale, sur laquelle il chaffaudoit et bastissoit ses moyens pour parvenir à l'escu. L'advocat lors, se voyant soustenu et favorisé, dit qu'il protestoit d'injure, concluoit à réparation honorable, prenoit les assistans pour tesmoins et en tout événement leur en demandoit acte et instrument.

« Non, non, dit Eutrapel, je te mets en ma sauvegarde, usque modo feci tibi honorem (disoit le diable à un prestre au livre des Conformitez Sainct François à Jésus Christ) dicendo Vos. Sed de cœtero non loquar sic, sed dicam Tu; donc

n'auras mal ne ennuy et ne trouveras estrange si j'use en ton endroit de propos veiiemens et de remonstrances aigres; toy, dis-je, qui es îcy assis comme une ratouëre à prendre les passans et attraper quelque pièce d'argent par finesses et ruses de ton mestier, auquel pour le moins f es ainsi entretenu l'espace de quarante ans, servant d'espion à toutes bonnes et religieuses consciences, les divertissant et empeschant de requérir et demander la paix, laquelle nous est tant recommandée par ce sacré-sainct Evangile, et au contraire poussant les hommes en guerres, procès et différents, « O ! dit ce pipeur icy aux bonnes gens, donnez-vous bien garde d'accorder, nous ferons cecy, nous ferons cela; c'est deshonneur parler le premier en matière d'accord; marchandise offerte est à demy vendue ; il n'est que d'avoir une bonne sentence, un bon arrest, et le garder bien soigneusement en l'escrin de son coffre. Cela fera entendre à la postérité et ceux qui viendront après que nous avons esté bons mesnagers, ne nous sommes laissé aller sans baisser les lances; qu'un homme qui accorde facilement en est plus aisément assailly, qui veterem injuriam fert novam invitât. Il faut tenir bon jusques à la dernière pièce, comme devant Cambray. Et bien, il y va de l'argent, couste et vaille. Qui bon l'acheté bon

le boit ; tandis vous estes craint et redouté de vos voisins, tout le monde vous fait la court, et n'y a Vj/ presse à qui vous attachera en procès, pource que vous estes bon opiniastre, homme roide et qui ne pardonnez rien. »

t Voila les belles consultations que tu fais, pécheur extravagant que tu es; ta vie est assignée sur ces beaux conseils, au lieu que tu devrois inviter et semondre toutes personnes à douceur, paix et tranquillité; exhorter les pauvres parties, faire juger leurs différents par leurs parens, voisins et amis; adoucir les esprits revesches et opiniastres, t'adjurant et promettant que, si tu continues à l'advenir en une telle meschante vie et que tu n'appelles tout le monde à reconci- Hation et amitié, je mettray sur ton sepulchre (car tu n'as plus que deux jours utiles et de palais en ceste terre) un trophée de tes belles victoires, savoir deux grandes perches de bois, semées et cousues de recolemens et confrontations de tesmoings, griefs, salvations, contredits, advertissemens, interrogations, incidens de faux, comparans avec plusieurs fins de non recevoir, foies intimations et interlocutoires; tes lunettes et escritoires joignantes artificiellement le plant du tombeau, sans comprendre ton Code et Decretales, les vrais outils et instrumens pour forger un bon

chiquaneur; ensemble, ton livre Coustumier, brouillé, noté et marqué, et tout ce mesnage attaché avec une belle hart pour la mémoire du pauvre chiquaneur ; et dés ceste heure je vais appendre à ton logis l'image d'un appellant, avec un escriteau : Céans y a bonne pratique.

Les platoniques affermèrent en leurs escholes que les âmes dont les corps avoient esté souillez et impurs broùilloient quelquesfois entre les sepulchres, et là tracassoient aux vieilles ruines et masures, en icelles residoient et faisoient mille gambades; de sorte que Mercure, trois fois le plus grand entre les Egyptiens, tenoit y avoir en ces basses et élémentaires régions lieux propres et spécialement désignez pour les âmes qui auroient autrefois reposé aux corps vitieux, remplis d'ordure et péché. Aussi toy, qui as habité aux palais, courts et barres presidiales, travaillant les hommes et le repos de leur communauté, je t'oirois volontiers après ta mort lutinant, barbouillant et faisant le loup garou par ces vieux auditoires d'archediaconez, embarassé en quelques treilles de greffe, où jadis tu persécutas tant de bonnes gens. Je te verrois, ou plustost le diable, dQnt tu es le vray gibier, errant, fouillant et re- / muant les vieilles ferrailles de plaidoirie, et après te conjurerois, te renvoirois en quelque prieuré

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caduc et désert, te citerois à trois termes devant la statue de Venus en Delphes, où souloient, selon l'antique sottise des stoïques, respondre les âmes bien et deuement appellées, et te rendrois vray contumax; et te ferois dire en barbe que tes procès, amorse et feu le plus cruel, et dissipation de toute raisonnable et civile amitié, t'auroient perdu et rendu la pareille de toutes tes meschancetez passées, chargé de despens, tant de l'instance principale que d'appel, dommages et interest, de l'exécution réelle et de ce que s'en est ensuivy. » Lepreudhomme d'advocat fut fort estonné, et, sans l'assistance des autres, sous la faveur desquels il se tenoit asseuré, il eust crié à la force, haro, ou quelque autre interjection bondissante et collégiale, etfaict quelque esclandre notable; toutesfois il se contenta de repeter ses premières protestations, et neantmoins qu'il se pourvoiroit où et comme il voiroit en raison appartenir; au fond, qu'il se garderoit de mesprendre; joinct qu'il apprendroit bien à ce galant le venir fascher jusques sus son fouyer; toutesfois vrayement que, s'il estoit regardé >^car la robe longue craint les coups, n'a qu'une pointe encore entre les murs, où elle fait bien le quant à moy), il paieroit pinte, sans préjudice de ses droits et autres actions réservées.

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Polygame print la parole, blasmant quelque peu Eutrapel, de telle sorte toutesfois que le bon-homme Lupolde n'en estoit pas mieux : « car, disoit-il, encore que la charge de l'advocat ou de l'homme de justice soit d'aider ou favoriser le bon droit et l'équité de la cause, nesntmoins, soit ou pour la nécessité du temps, ou ne congnoistre les commandemens et ordonnances de Dieu, les affaires sont venus en tel estât qu'il ne nous reste que la seule ombre de justice; la cause de tel mal venant premièrement des prestres et autres ministres d'église, qui ne parlent au peuple de ce qu'ils devroient, ains seulement de ce qui concerne et appartient à la gibessiere; puis, comme l'un mal suit l'autre, des parties plaidantes, qui ne tendent qu'à leur avarice et entreprinses ambitieuses; et après aux officiers de justice, lesquels sont comparez par les anciens aux vautours, qui ne vivent que de la charongne des corps morts : ainsi ceux-cy ne vivent que des débats et differens des pauvres hommes,

— Nous vivons, dit lors Lupolde, de ce que nous pouvons; nostre mestier est volontaire, il ne nous donne qui ne veut. Vous m'en direz ce que voudrez, trop bonne et si aisée justice que vous la faictes n'est pas bonne; et qui n'entend filer et manier un procès, par ses longueurs et

beautez, autre chose n'a aprins que manger son pain en son sac, mourir de faim prés le mestier. Tousjours Tay ainsi veu de temps immémorial praticquer ; il y a arrest en mesmes termes de reigle de chancelerie gardée inviolablement, et lis perpétua (disions-nous aux cliens luceat vobis ; qui altari servit de aîtari vivere débet (C. pastoribus ff. de nant foevr. et ibi Panorj. Ma foy, je ne gaigne plus rien, le temps n'est plus comme il souloit, le monde s'est apparessé; toutesfois vient tousjours quelque peu d'eau au moulin; s'il ne pleut, il dégoûte. Mais que faisois-je, bon Dieu! consulter des deux costez et estre au jugement du procès, puis en cause d'appel faire les griefs ou les mémoires de la requeste civile, accorder de quota litis, mettre un defecit en l'inventaire, retarder le jugement d'un procès de bénéfice, et ce-pendant pratiquer une nouvelle provision pour un tiers; je te feray obtenir, pourveu que tu sois gentil payeur. » Cestuy-cy aime l'argent, l'autre les garses, l'autre veut qu'on luy face de grandes révérences et baretades; un autre ayme le jeu, il seroit bon de perdre avec luy ou bien se laisser tromper en quelque eschange de cheval; un tel gouverne un tel; faut envoyer des gibiers chez un autre, consentir un eslargissement d'un accusé et le juger de mesme à deux; un beau petit

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renvoy par sous la corde, une traverse, un coup donné sous main sans savoir d'où vient le vent, un bon ligueur, un bon taxeur de frais et despens, faiseur de menées, un juge soliciteur, un « Messieurs il n'y a point de difficulté en ce procès », une fricassée sans despens, un dos à dos, et hors de court et de procès sans apparence, un avant que procéder pour indirectement tirer les parties en accord et y perdre la moitié, récuser une partie des juges pour en choisir à sa dévotion; « cestuy est de ma façon, je luy prestay l'argent pour avoir son office, il fera cela pour moy, car il sait bien ce que je say ». L'autre ne prend pas de l'argent, mais une haquenée de cinquante escus, ou bien dix aunes de satin à Madamoiselle; il faut avoir ceste terre par droit de bien-seance, et pour cest effect luy suposer un crime : il est craintif; jetter cestuy-cy en nécessité d'argent pour luy donner ma fille; un notable acheteur de causaians et choses litigieuses ; emprunter le nom de quinze ou vingt prestres et prothonotaires à courtes chausses pour avoir plusieurs bénéfices; introduire de petites gabelles aux clercs de Nossieurs qui portent et rapportent les sacs pour faire parler à Monsieur qui fait bonne pipée à un treillis, regardant les pauvres parties toutes morfondues à sa porte : caetera siiplebit consilium. »

Eutrapel alors, reculant un pas, jettant l'orée de sacappe sur son espaule, filant ses moustaches, signes d'un homme mal-content, répliqua maintes choses, et notamment qu'il s'estonnoit comme Lupolde pouvoit, en quelque conscience que ce fust, regarder et advisager un homme auquel il auroit fait le moindre trait de ses tromperies; tout ainsi que les deux augures de Rome, lesquels estoient vis à vis l'un de l'autre habillez de leurs longues chapes pontificales, l'un desquels disoit à son compagnon qu'il s'esmerveilloit que, se voians ainsi vestus par une superstitieuse mocquerie, ils ne s'esclaffoient de rire devant tout le monde. « Et d'advantage, adjoustoit-il, ne craignez-vous point, ame damnée que vous estes, l'horrible jugement de Dieu, par devant lequel vous rendrez conte de toutes vos cautelles, impostures et actions, et peut estre dés vostre vivant, comme les exemples familiers et domestiques le nous tesmoignent assez? Car il ne faut que quelqu'un poussé et suscité par la permission divine, et dont vous ne saurez d'où viendra le vent, qui sera occasion que tout à un coup vous cracherez dans le bacin tout ce que vous avez jamais humé et desrobé, comme faisoit l'empereur Vespasian, qui disoit ses receveurs ressembler une esponge, laquelle s'enfle dedans l'eau, et en prend si grand'

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quantité qu'après en l'estraignant elle laisse tout et devient seiche. Ainsi il souffroit ses trésoriers se perdre au milieu des finances et icelles desrober, puis tout à un coup leur faisoit rendre son argent, outre les grosses amendes extraordinaires en quoy il les faisoit condamner, dont ils estoient ruinez et accablez eux et leur postérité. Quoy que ce soit, si Dieu te laisse demeurer pour quelque temps en tes tromperies et meschancetez, comme souvent il le permet par ses obscurs jugemens, tu te peux bien résoudre en ce point, que toy ou tes enfans satifferez quelque matin à telles injustices et desloyautez. Crœsus paia le péché de son aïeul, lequel, aiant tué son maistre et violé sa, femme, tomba, selon la justice de Dieu, misérablement entre les mains de Cyrus son ennemy. Ceux de Corcyre interrogeans Agathocles pourquoy tant furieusement il auroit assailly, puis gasté leur pays, rien plus ne respondit, fors que autresfois ils avoient recueilly et fait plaisir à Ulysses son ennemy. De mesme raison, les Thraces marquèrent au front leurs femmes, parce que leurs mères avoient ja pieça occis injurieusement ce grand harpeur Orpheus. Tu me croiras si tu veux, mais pour resolution, et afin de le faire court, ne se void point d'homme injuste et autre mal faisant au préjudice du tiers qui ne le

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rende au double en son vivant, ou ses héritiers bien tost après, par quelque genre de punition que ce soit.

— Tu as dit vray, dit Lupolde, tu nous en contes de belles; je n'ay jamais veu honneste homme, pourveu que préalablement il eust juré de calomnie et purgé de conseil, qui plus ne prisast et estimast un simple praticien qu'une douzaine de tels spadassins comme tu es, mon enfant : necesse est veniant scandala, il faut des procès, c'est une nécessité.

— Je ne doute point, dit Polygame, qu'il ne faille plaider, car, comme dit le proverbe, qui a terre si a guerre; et si ainsi on cuidoit supprimer et abolir du tout l'ordre et reiglement de plaidoirie et le remettre en la généralité de certaines confuses ordonnances, arriveroit nécessairement ce que aux Romains : ils mirent au conseil et délibération s'il estoit expédient ruyner Carthage; Scipion dit que non, resistoit fort et ferme, et l'empeschoit; nonobstant son opposition fut résolu qu'elle seroit du tout rasée et démolie; dont s'ensuivit que la gendarmerie romaine, ayant perdu toute occasion d'embesoigner ailleurs sa jeune bouillonnante fureur, s'adonna à toutes desbauches, insolences, fit ligues, se divisa et factionna de sorte que depuis, et de jour à autre, à veuë

d'œil chéoit et tomboit une pierre de leur bastiment, jusques au dernier de leur ruine. Le conseil du chancelier du Prat fut semblable et suivy, cjuand il fut d'avis qu'on devoit faire la guerre à Milan, afin, disoit-il, de purger le royaume de ses humeurs corrompues, qui estoient les gens de guerre, pour lors oisifs et licentiez. Ainsi la plaidoirie nous nourrist et entretient des ennemis, voire jusques à nostre porte, la juste crainte desquels nous faict marcher droit et tenir sur nos gardes, qui est le retardement de beaucoup d'entreprinses et exécutions d'icelle. Dira tousjours celuy qui parle de l'Estat en machiaveliste, et homme corrompu, que celuy qui veut estre grand doit favoriser les procès et petites guerres du peuple : car, comme disoit Trajan, lors que la râtelle croist, les autres parties nobles s'appetissent. Ainsi est bien conséquent que, le peuple estant affoibli par guerres particulières, le seigneur en devienne plus riche et introduise plus à son advantage telles gabelles et impositions qu'il verra, qui est la despoûille du labeur du peuple, dont sont revestus et enrichis les officiers de justice et finances; lesquels après, par une reversion secrète, juste et caché jugement de ce haut Dieu, rendent leur gorge et revomissent telles pilleries et concussions au fisque et pannier de la Repu-

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blique, qui est une je ne say quelle récompense et revanche des affaires humaines, fondée sur la parole de Dieu, qui veut et ordonne qu'il nous sera rendu à la mesure que nous aurons mesuré les affaires de nos voisins. Quelques théologiens, comme saincts Basile, Augustin et Hierosme, soustenans l'opinion de Pythagoras, et Themisiie après eux, ont rendu telles justes punitions et vengeances à certains nombres , voulans dire qu'ayant offensé quelqu'un, il nous reste un ver qui ronge nostre conscience tout le temps de nostre vie, jusques à l'entière et inévitable punition. Se voyent peu de gens, ayans fait tort à leurs voisins, qui une fois en dix ans, aucunesfois plustost, aucunesfois plus-tard, n'en ayent esté punis, et receu quelque coup et furieuse attainte de là haut. Bref, en telle multitude d'officiers que nous avons, il est impossible que la plus part d'eux, qui ont acheté leurs estats en gros, ne les débitent et distribuent en détail et par argent. A grand' peine sauriez vous tourner çà ne là sans trouver un officier, chose qui diffame infiniment la Republique et qui rend contemptible et en mespris l'administration d'icelle.

— Encore, respond Eutrapel, ne faut-il jetter le manche après la coignée ; si faut-il venir au devant des maux et remédier aux occasions.

— Quand, dit Polygame, les Republiques sont bien malades, il faut, comme les médecins, venir aux causes et purgations universelles, et non comme les empiriques et médecins champestres, qui appaisent bien la douleur, le fond de la maladie demeurant en son entier. On establira tant qu'on pourra officiers, érigera l'on nouvelles jurisdictions, seront instituez tant de parlemens et sièges presidiaux qu'on voudra : car tout cela ne sont que medicamens spéciaux et de quelque peu de prétexte et apparance, l'humeur péchant demeurant au surplus. Il faut donc aller jusques au fond pour trouver l'encloiieure et le mal, qui est la religion et conscience des hommes, laquelle, n'estant reigiée, demeurera une injustice perpétuelle entre nous. Il y a deux commandemens et deux tables qui nous sont ordonnées : le premier, d'aymer Dieu sur tout, craindre ses ordonnances et jugemens; le second, d'aymer nostre prochain, qui sont tous hommes, comme nous-mesmes. Et combien que ces deux soient conjoints et que le premier ne puisse assez estre bien exécuté sans le second, toutesfois, pource que nous sommes naturellement pécheurs. Dieu nous pardonne et remet gratuitement, par le sang de son fils Jésus Christ, les péchez que nous commettons au second commandement, en nous repentant et continuant

en icelle pénitence d'avoir forfaict, et rendant ce que nous retenons de l'autruy. Voyla l'Evangile, la Loy et les prophètes, et tout ce que chante l'Eglise. Si donc telles choses sont preschées au peuple par bons et fidèles curez et ordinairement mises et gravées par fréquentes et assiduelles exhortations en la teste et entendement de leur peuple, à vostre advis, que deviendront les procès et querelles? Quand le febricitant a esté purgé parle conseil du médecin, tous les frissonnemens, altérations, desgoustemens, lassitudes de membres et autres telles accessions s'en vont au moyen d'icelle médecine; quand le bon prestre solicite ordinairement et pousse les consciences de ses paroissiens à la cognoissance de Jésus Christ, au mespris de ce monde et de ces choses basses et corruptibles, il n'y a lieu de penser que les procès et débats ayent grand' vigueur, advertissant son troupeau exercer amitié et charité les uns envers les autres; fuir toutes envies, jalousies, meurtres, yvrongneries et paillardises; leur mettant en avant le peu de temps que nous sommes en ce bas et misérable monde, qu'il faut mourir et assister un jour devant ce haut Dieu, pour estre jugez selon nos œuvres. Lors ne se verra aucun procès et différant parmy nous; le bon-homme de curé se trouvera aux endroits du village où seront

intervenues les querelles et difficultez, nnais arrivé, comme dit Virgile, rendra une telle pacification que par une simple gravité et presque par sa seule veuë s'esvanoùiront et s'en iront en fumée les noises et discords, s'enfuyant qui çà, qui là, tels perturbateurs de la patience commune; ou, s'ils Youloient tenir teste, se plaire et favoriser en leurs défenses et justifications, affublez de masques et fausses couleurs, là se courrouçant d'une saincte cholere, les exhortera à toute douceur, leur prononcera la sainte Escriture, ouvrira et fendra leurs consciences par icelle, les menaçant en gênerai des secrètes punitions et jugemens terribles de Dieu, et, en particulier, de changer leurs mauvaises conditions; et, comme dit sainct Paul, que celuy qui estoit ord et sale ne le soit plus, de sorte que peu s'en trouvera qui donnent nouvelle occasion de trouble. Ce preudhom et ceux qui auront la charge de son Eglise et troupeau s'informeront et enquerront, diligemment et bien, des cas particuliers et fautes qui se commettent en la paroisse, feront advertir secrettement les mutins et fascheux se recognoistre et retourner à meilleure vie; depuis, s'ils sont revesches et opiniastres, seront comme brebis galeuses séparez du troupeau et publiquement déclarez tels qu'ils sont. Ce bon curé sera comme

la lumière et la lampe pour esclairer à toute sa paroisse, lequel, conjoignant sa façon de vie à ses reprehensions et advertissemens, fera ce que sainct Hierosme dit, « que le peuple obéit volontiers au prestre qui fait comme il presche »; et est bien mal-aisé qu'un homme ait opinion que ce soit mal-fait yvrongner, paillarder et batre le peuple, quand son curé, qui défend telles choses, commet luy-mesme tels péchez.

« Pourquoy, dit quelqu'un, y a-il tant de larrons, tant de paillards et tant de gueux et mendicans valides en ceste chrestienté? >; Pource, respondit-il, que dicunt et non faciunt. Ils preschent assez; ce sont les gens d'Eglise, si vous appeliez les fermiers gens d'Eglise : car en ceste Bretaigne, de cinquante paroisses, il n'y en a pas une qui ait son recteur résidant, mais cherchez qui le face; encore, demeurans sur leurs bénéfices, ils gastent tout. Si vous leur parlez de rendre la troisiesme partie du revenu ecclesiastic aux pauvres des paroisses où sont leurs biens, suyvant les décrets et saincts Conciles, et que par ce moyen tout ira bien, vous vous voirez appeller huguenot et leur ennemy mortel, crieront sur vous au lard à plaine teste, feront comme les bons chiquaneurs, qui poursuivent quelque meschant incidant pour fuir et esloigner le principal, où ils n'ont que tenir.

Bon Dieu! s'ils avoient entendu sainct Grégoire le Grand, Prosper, disciple de sainct Augustin, Petrus Comester, ce grand docteur scho!astic, qui appellent les gens d'Eglise qui ne rendent ce qu'ils tiennent des pauvres, qui est la troisiesme partie de tous les biens ecclésiastiques, larrons et brigans, à mon advis, qu'ils se changeroient en mieux. Il en fust temps, car la coignée, comme dict l'Escriture, est preste à fraper; et voyons desja le bras haussé pour verser l'ire de Dieu sur eux, et peut estre sur le magistrat, auquel principalement telle correction appartient.

Et pour s'estendre un petit sur cest argument, en la première Eglise, lors que les dismes n'estoient encores introduites en icelle, les pauvres estoient nourris des dons et offrandes que l'on faisoit aux assemblées publiques, comme recite Sozomenus en l'Histoire ecclésiastique. Et par une grande cherté, Cyrillus, evesque de Hierusalem, vendit tous les meubles et utensiles pretieux pour nourrir les pauvres; ce que fit aussi Exuperanus, evesque de Tholose, comme dit Sainct Hierosme et Sainct Bernard [Epistre 348). Au concile Agathense,aux chapitres 7148, 4957, fut deffendu, sur le grand anatheme et excommunication, aux evesques et prestres, emploier à leur usage les biens destinez pour les pauvres. Et dit

sainct Augustin, Hoinel. j, que les faisans le contraire seront condamnez devant Dieu, et peut estre à la veuë des hommes, de tout ce que les pauvres souffrent, comme homicides. Cest ordre de la primitive Eglise, mal gardé par les gens d'Eglise, fut changé par ce bon prince et empereur Charlemaigne, lequel, comme appert par le cinquiesme chapitre du Concile de Mascon, distribua et mit le bien et revenu des ecclésiastiques et des paroisses en quatre parties, authorisant et entérinant le Canon du pape Gelasius, quart. 1242 : la première pour l'evesque, la seconde pour les prestres et clergé, la troisiesme pour les pauvres de la paroisse, la quarte et dernière pour la fabrique et réparation du temple; où, depuis, les evesques, riches devenus par liberalitezdes princes, ont quitté leur portion, en laissant pour marque et intersigne le droict de Visitation de leurs diocèses; et est reduict iceluy revenu en trois parts, dont l'une appartient aux pauvres, comme disent Simplicius, escrivant à Florencinus; le pape Grégoire, lib. 12, Indict. 6, epistre 33; lib. xj, Indict. 6, epistre 49; Beda,//6. Histo. Angi; Aventius, lib. 3 : car les aumosnes des hospitaux sont de diverse et autre nature pour la nourriture des estrangers; Sozomenus, lib. 5, cap. 16, Histoire ecclésiastique, et Paulus Diac, in Juliano. Or

donc voyent ceux qui occupent le bien des pauvres en quelle conscience ils peuvent regarder le ciel, de commettre tel larrecin, seule cause de nos troubles, malheurs et désolations.

Donc le seigneur du village, voiant que ce bon personnage de curé fait tout office et devoir en sa charge, incontinent se mettra par une saincte jalousie à façonner sa vie et mœurs en l'endroict tant de sa famille que sujets, se composera et rangera à toute facilité et douceur, parlant à eux avec courtoysie et gratieuseté, eux par une entresuite l'aymans et honorans; de façon que les procès meus entr'eux seront en l'instant jugez et terminez, premièrement par eux-mesmes ou par leurs parens et voisins, et, si la question est trop haute, par le seigneur et prestre, lesquels à l'envy l'un de l'autre, et à qui mieux, s'efforceront vuider telles difficultez selon et par la parole de Dieu, estant préposée aux chiquaneurs, greffiers et tels petits mangeurs de peuple qui sont sortis de la charrue, et s'escarteront, ainsi que s'enfuirent à l'avènement de nostre Seigneur toutes sortes de tenebrions et lutins, dont le monde à la suggestion du diable estoit ensorcelé.

Il y en a beaucoup qui osent affermer n'y avoir journal de terre en France qui ne soit plaidé et mis en controverse une fois l'an. Maistre Pierre

Rebufus dit que ceste monarchie subsiste, et est tellement fondée et soustenue qu'elle ne peut estre ruynée par les trois fléaux dont Dieu afflige ses peuples, peste, famine et guerre, si ceste damnable chimère de procès n'y estoit adjoustée. De là est survenu la désolation aux bonnes maisons, la ruine des anciennes races et familles, pour avoir esté contraincts les pauvres plaideurs, après y avoir employé et mangé leur substance, marier leurs enfans avec telles sangsues, faisant par là une infinie confusion d'ordres, bigarrure de conditions et qualitez, marians et assemblans l'espervier avec la huppe, la colombe avec le milan; et, en conséquence, une telle diformité en ce royaume, que tout s'en iroit sen-dessus-dessous qui n'y mettra ordre, maintenant les choses en leur premier estât et splendeur, c'est à savoir que le tiers des biens ecclésiastiques soit baillé et rendu aux pauvres des paroisses où ils sont; que le gentil-homme espouse la damoiselle de race, suyvant les anciennes loix, de maritandis ordinibus, et celle de prosapia, et qu'il soit seul administrateur de la justice; que le marchant se contienne en son mestier et se marie avec une femme de son estât, à ce que le train de marchandise ait son cours et ne soit interrompu; que le laboureur demeure en la beauté et facilité de ses

champs, et lors sera tout le monde content et satisfait, chacun suivant et embrassant la condition et vacation où Dieu nous a appelez.

Quant à choisir les juges et magistrats, on a tant de fois recuit et rebatu ceste matière qu'il ne s'est trouvé que le roy Louys unziesme pour y avoir donné bon ordre : car d'y aller et procéder par élection et à la voix du peuple, cela se resoult incontinent en brigues, faveurs et toute corruption; encore moins raisonnable qu'un prince donne tels offices à ceux qui les poursuivent et demandent, d'autant que par là ils monstrent desja leur indignité et portent leur refus avec eux en les poursuivant. Dont iceluy prince Louys, sachant que l'un et l'autre moyen estoit desraisonnable, envoyoit secrettement personnages, qu'il avoit expérimenté n'estre flateurs ne menteurs, parles provinces et gouvernemens de ce royaume, pour s'enquérir diligemment des preudes gens et hommes capables pour le service tant de la justice que de la guerre, lesquels ayans faict leurs chevauchées, prenans occasion sur autre charge, luy raportoient par rooles les noms et surnoms de ceux qu'ils avoient trouvé dignes et reconnus pour gens de bien. Lors, avenant vacation de quelque estât, ce prince regardoit sa liste et le bailliage où il falloit pourvoir, sans escouter ny

ouïr les langues piperesses et courtisannes de ses mignons; mais il n'en avoit point, comme luy dit le sieur de Brese, ne gens qui le gouvernassent à leur plaisir. Sur le champ faisoit despecher lettres patentes à celuy qu'il avoit choisi sur sondit roole. Vray est que ceux ainsi envoyez et déléguez par les provinces pour faire recueil de la renommée et réputation des hommes de valeur doivent bien regarder et de prés de quels tesmoignages ils s'aident en leurs informations, à ce que par telle nomination n'arrive que la pauvreté de celuy qui sera choisy ne le tienne en mespris ou que sa richesse ne le rende nonchalant.

Cicero, à ce propos, escrit que les Sénateurs de Rome usèrent de tel langage à Caton le Censeur fort vieil et caduc, le consultans sur la difficulté de deux hommes nommez pour estre juges : c( Vous sçavez, dirent-ils, que nous approchons du premier jour de janvier, où nous avons accoustumé départir et establir les offices nouveaux. Moulius et Calidanus veulent estre censeurs, que vous en semble? — Je ne reçoy, dit le bon Caton, l'un, ne approuve l'autre. Moulius poursuit Testât pour la conservation et garde de ses biens, qui sont grands, et cela faict il sans affection, quoy que soit, telle qu'il appartient à la chose publique. Calidanus est trop pauvre.

auquel cas y a fort grand danger. » Non que par là il blamast la richesse ou pauvreté, mais il vouloit dire que Moulius estoit noté de trop prendre son plaisir, et Calidanus trop curieux d'amasser.

Et en tant que touche le nombre effréné et desreiglé d'offices, tant de la justice qu'autres, dont ce royaume est notoirement remerqué, j'ay cuidé dire diffamé, et entre les autres nations noté d'excès et prodigalité, faudra par nécessité que le roy se depestre, par une -bonne et saincte reformation de tous estats, de telle vermine qui est venue avec la nécessité du temps, à la semblance des chenilles qui tombent avec les brouées et frimats; à l'exemple de Matthias Corvinus, roy de Hongrie, lequel estant marié avec la fîlle du roy de Naples, son beau-pere luy dit qu'il convenoit à tel prince que luy d'avoir nombre de jurisconsultes et gens de robe longue prés sa personne, que cela l'authoriseroit et rendroit son règne grand, magnifique et excellent: car un notable précepteur de tyrannie tient pour maxime et fondement que la multiplicité et nombre d'offices et chiquaneurs est un gros appuy pour asservir, crueliser et esclaver ses sujets : proposition trésfausse et une doctrine turquesque et barbare, car, où la bonne volonté deffaut, le prince et ses su-

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jets entrent en deffiance l'un de l'autre; dont sortent les esclats de rébellion, puis sont les rebelles punis, et enfin c'est une main dextre qui coupe sa main gauche, un corps mis en deux et en pièces, qui demeure bien souvent la proye d'un tiers, qui. voioit jouer ces jeux, et qui peut estre a projette le théâtre ou preste le bois pour dresser l'eschaffaut de telle tragédie.

Ce bon Matthias, pour reprendre le poinct, creut aisément ce beau conseil, et mena avec luy une grande bande de ces bons personnages et chiquaneurs en son royaume de Pologne, là où il leur fit bastir un beau et sumptueux palais, accommoder force sales, chambres, ériger greffiers, huissiers, buvetiers, secrétaires, chaufecires, et tout l'apareil convenable pour bien jouer le chiquanours. Ils ne faillerent à tailler de la besongne et en peu de temps mettre le feu par toutes les familles; en cas de procès, introduire nouvelles loix, former tout autre ordre et stile judiciaire, tourner et renverser Testât et police de ce grand et opulant royaum.e, et où il n'y avoit que sept ou huict juges et quelques petites loix coustumieres. Les gentils-hommes, qui avoient accoustumé vacquer à tous exercices honnestes et appartenants à leur qualité, comme estudier, piquer et dresser chevaux, tirer des armes, estre doux et amiables et

DE LA JUSTICE. 3r

courtois aux bons, hardis et courageux contre les meschans, accorder leurs sujets et vassaux, vindrent en telle combustion et malheur qu'euxmesmies se jetterent à la suite de ces messieurs les nouveaux juges, chargez de sacs et poches, bonetans et faisans la court tantost à cestuy-cy, tantost à l'autre. Les marchans aussi, ne voulans estre les derniers, furent distraits de leur négociation pour apprendre le titrac et science du palays, et, où au paravant leurs affaires et bouticques se portoient heureusement pour la fidélité entr'eux et n'y avoir qu'un mot en leurs ventes et achapts, ils devindrent neantmoins si desloiaux et injustes qu'une chose qui valoit raisonnablement vingt sols avec profit honneste, ils la vendoient trente, outre perdre leur traffic et le convertir en offices. Le laboureur, de son costé, laissa son soc en gage pour apporter de la ville une commission, afin d'adjourner son voisin. Bref, il n'y avoit homme qui ne plaidast, qui ne se mist de ce mestier ou qui ne le fist apprendre à ses enfans, tant estoit la commune patience de ce pauvre et misérable royaume altérée, brouillée et desbauchée; et au lieu que la simplicité et rondeur avoit au paravant lieu entr'eux pour assopir et mettre fin à leurs procès, se trouvèrent si remplis de subtilitez, finesses, distinctions aiguës,

que ces beaux reverans légistes y avoyent semé, qu'on ne parloit rien plus que de plaidoirie. Mais ce bon prince Mathias coupa incontinent et retrencha les cours ja par trop advancez a ces harpies de docteurs, lesquels il renvoia à Naples, pour là subtiliser et plaidoier tout leur saoul, remettant son pays au premier estât; ce que luy aporta une grande gloire, et merveilleux contentement à son peuple, tout quoy devroit servir d'exemple à tous princes chrestiens. »

Lupolde, oyant ainsi despecher sa robbe longue au petit point, suplia qu'à toutes fins, et à quelque prix que fust le bled, ceste consultation n'estre esventée et publiée, principalement en l'endroit des grands, qui eussent la teste bien faicte, et qui pourroient par tels moiens embrasser quelque reformation contre et au préjudice de ceste noble et sacre-saincte chiquanerie.

Eutrapel dit lors qu'il avoit veu en la bibliothèque du Vatican un livre auquel entre autres estoit ordonné que le consistoire des cardinaux devoit estre composé moitié des nobles et l'autre de roturiers, comme entre tous estats et assemblées populaires doit estre l'ordre ecclesiastic my-party et fendu en deux pièces, sçavoir nobles et roturiers, à ce que les gens d'Eglise, qui se sont donnez la dernière voix et conclusion, accordas-

sent les opinions de deux autres estais à l'equalité, mesme poix et calibre; et ainsi estre d'advis que les parlemens de France, qui se disent moyenneurs entre le prince et ses sujets, fussent composez de personnes nobles et roturiers également; qu'autrement la justice ne pourroit estre bien administrée. Caius Gracchus proposa une loy qu'aux jugemens des affaires publiques y eust six cens chevaliers et trois cens sénateurs pour l'emporter à la pluralité des voix, s'asseurant de celle des chevaliers, et en conséquence d'avoir deux voix sur une; mais telle loy ne fut receuë, comme captieuse et seditieusement demandée, et seroit la partie mal faicte en un concile si les evesques italiens, qui sont en nombre deux cens soixante et quatre, comme dit Blondus, soustenoient une opinion contre les François, qui ne sont que quatre vingts deux et neuf archevesques, combien que la France soit deux fois aussi grande que l'Italie.

« Comment? dit l'advocat, nous tenons en nostre pays de Chiquanois que tous juges, principalement de cour souveraine, et leur postérité après eux, sont nobles, et avoir esté ainsi jugé.

— Mais dommage, dit Eutrapel, qu'ils ne jugeoient le contraire, foventes similem causam, et estans en pareil interest. Je demanderois quel ju-

gement de chasteté l'on doit espérer des femmes impudiques; de cinquante juges vous n'en trouverez pas un qui soit vrayement noble, et d'avantage j'ay leu en leurs privilèges qu'ils jouissent de ces belles prérogatives et exemptions tant et si longuement qu'ils tiennent et exercent lesdits estats, et non autrement.

— A dire vray, dit Polygame, la Republique des Lacedemoniens, comme dit Aristote, fut ruinée et abatue pour avoir mis contre leur façon ancienne gens non nobles et de basse condition aux charges et functions publiques. Romulus, distribuant et donnant ordre à l'estat des Romains, sépara et divisa les nobles d'avec le peuple, ausquels seulement il ordonna la puissance et authorité de juger : ce que Solon avoit au paravant fait en la ville d'Athènes; et dit Lampridius que Heliogabalus fut diffamé entre autres choses de ce qu'il avoit mis et esleu au sénat romain hommes populaires et du tiers estât, et au contraire fut exalté et loué hautement l'empereur Severus, qui oncques ne souffrit autres officiers et gens de commandement qu'ils ne fussent nobles d'ancienne race, laquelle s'interprète tant du costé paternel que maternel : car autrement, clochans d'un costé, ils sont appeliez mestifs et briguets. Les forts, dit Horace, engendrent les forts,

et des lévriers viennent les lévriers; mais, s'ils s'accouplent à une mastine, il en sort une autre espèce de chiens bastards et imparfaicts. Mariezvous à la fille d'un marchant ou autre du tiers estât, vos enfans auront l'esprit ordinairement tendu à la boutique, finesses et intérêts : car la poche sent tousjours le haran , et de ma part je croy que toutes gens équitables seront de mon advis. Je soustien, quelque italianisme qui coure parmy nous, encore qu'ils ayent d'aucunes bonnes conditions, que les grandes charges publiques se doivent bailler aux gentils-hommes privativement à tous autres, et, quoy que soit, les souveraines et en chef; qui estoit le dessein du grand roy François, comme très-bien harengua le seigneur de Rochefort aux Estats tenus à Orléans, i56o.

— Vous, dit Eutrapel, aurez bien la malegrace de plusieurs en soustenant telles propositions, plus encore quand ils verront vostre livre basty sur ceste enclume et suject. Au demeurant, estant une fois adjourné, vingt et quatre heures après je fus tousjours en fièvre et eusse voulu estre au ventre d'une chèvre, tant j'apprehendois les fumées de justice; et aymerois beaucoup mieux faire raison à celuyqui me demanderoit injustement quelque chose, à beaux coups d'espée, comme l'on faisoit jadis presqu'en toute l'Europe. »

Polygame dit lors qu'à bonne cause telle façon de faire et gotique avoit esté abolie et ostée, et que le plus grand moyen et honneste de vuider les procès estoit par la pierre de touche qui est la parole de Dieu, enfonçant par icelle les consciences des parties plaidantes, les faisant respondre de vive voix en les adjurant au nom de Dieu dire vérité, sans souffrir que le procureur, vray nourrisson de mensonge, suborne et destourne la religion de sa partie. Et s'il se trouve la responce estre fausse et calomnieuse, lors qu'il est question de son fait, qu'elle soit condamnée par chacun article en une grosse amende, suyvant l'ordonnance de l'an iSSg, laquelle les maistres chiquaneurs n'ont jamais voulu recevoir, l'appellans Guillemine, pour avoir esté faite par maistre Guillaume Poiet, lors chancelier de France; ce qui certainement chasseroit les pigeons du colombier et couperoit la racine d'une infinité de procès. Mais il faut tousjours forger un soubriquet à la pauvre vérité, tesmoin la statue ignominieuse de maistre Pierre de Cugneres, estant en l'Eglise Nostre Dame de Paris, vulgairement appelle maistre Pierre du Coignet, à laquelle par gaudisserie on porte des chandelles. Le paillard, estant lors advocat gênerai, soustint que le roy Philippe de Valois, son maistre, se devoit ressai-

DE LA JUSTICE. 3j

sir du temporel ecclesiastic, pour estre le fondement d'iceluy mal exécuté et seule cause de la dissolution des gens d'église et empeschement du vray service de Dieu. Se dit que le jour de la donation de Constantin au pape Sylvestre, qu'aucuns ont voulu débattre, fut ouy une voix, disant : Hodie venenum in ecclesia seminavi; à cause de laquelle opinion non suyvie, l'on a faict de sa statue un marmouset, encore que les cordeliers en leurs presches, faschez peut estre d'estre forclos et incapables de tels biens, ayent soustenu maistre Pierre en son opinion.

Conclusion : les procès, differans et querelles cesseront, et non plustost, quand le peuple sera instruit en la crainte de Dieu par sa doctrine et bons exemples de ceux qui la preschent et annoncent, ou le doivent faire ; autrement, n'y a village en France là où il ne faille un parlement, et, en lieu d'un officier, vingt, pour finalement establir le royaume de Satan, fondé en mensonge, et anéantir celuy de Dieu, qui est la mesme vérité.

N'entreprendre trop haut, et hanter peu les grands.

N mien amy, dit Eutrapel, me rescri- .voit une lettre, par laquelle entre 1^^^^^^ autres il essaioit me divertir et empescher de trop entreprendre et haster en mes actions et affaires. « 11 y avoit un cousteau, portoit la lettre, qui de luy-mesme se voulut faire un manche, sans attendre que son rang fust venu, comme ses compagnons, qui estoient, et luy aussi, sur la bouticque du coustelier, à faire la monstre et donner le bon jour aux passans; s'en alla un beau matin au bois, où il coupa de toutes sortes et espèces d'arbres pour se choisir un manche. Mais tantost cestuy-cy estoit trop dur, l'autre trop gros, et la plus-grand' part luy desplaisant;

mais le pauvret ne s'apperceut, qu'il ne fust un long temps, qu'en se tourmentant ainsi et tracassant par ces hayes et buissons, il se fit cinq ou six brèches, et, qui pis est, se cuidant refaire et restablir, se frota à une pierre aguisoire, où il se consomma de moitié ; vray qu'en fin il eut un manche, mais ce fut lors qu'il n'en avoit plus de mestier. Que s'il se fust contenté du premier, qu'aysement il avoit basty, il fut demeuré beau, entier et de mise. Ainsi, continuoit la lettre, donnez-vous de garde que tant de travaux et de peines que prenez incessamment à croistre vostre estât, avancer enfans et faire vostre maison grande, ne vous rendent de bonne heure au logis et tombeau. Je vous veux dire et admonnester suivre la vocation où principalement vous estes appelé, vivre doucement, gratieusement, sans tant ainsi barbouiller parmy le monde, et ne fréquenter que bien peu d'hommes, mais vertueux, et ceux que vous jugerez vous estre vrais et fidèles amis, et ausqueis, pour leur valeur, vous voudriez bien ressembler; auparsus, de voir et mesurer vos biens, vostre expérience, ce que vous pouvez et ce que vous devez vouloir. »

— J'ay, dit Polygame, tant veu d'hommes, du commencement, et sur leur première jeunesse, avoir fait de grands amas et préparatifs pour estre

quelque jour eslevez aux honneurs, biens et authoritez, et promettre tant de belles adventures, lesquels tout d'un coup tomboient beau sault et en ruine, à faute d'avoir advisé de prés ce qu'ils estoient, ce qu'ils entreprenoient, et comme ils le pourroyent exécuter. J'en ay aussi veu d'autres bastissans sur la bourse d'autruy, lesquels, pour tromper le peuple, et eux mesmes les premiers, qui engageoient tout ce qu'ils avoient et celuy de leurs voisins, pour acheter chevaux et accoustremens afin de braver, s'en vouloir faire croire chez les estrangers : estimans par tels moyens sophistiquez trouver quelque place, se marier ou heurter à quelque gros hazard et adventure. Mais l'issue et la vérité, qui descouvre tout, les rendoit moquez et en mespris, attachez ordinairement et portans une longue et fascheuse charge de debtes, qui les accabloit et faisoit demeurer soubs le faix. Et combien qu'il s'en trouve quelques uns à qui telles entreprinses ayent heureusement succédé, si sont ils en tel petit nombre que, de cent, un ne vient à rencontrer le bon port; et en avons veu et verrons encore, s'il plaist à Dieu, tel, qui avoit chargé sa navire de larcins et concussions publiques et privées, se rompre et perdre au mesnie lieu et havre dont il esperoit bien tost faire voile. J'en ay veu d'autres qui deterroient leurs pères et

mères, parens et voisins, empruntoient par cy et par là pour suivre la cour des roys et princes; se rendoient humbles, serfs et bien dévots, contrefaisans les rusez et courtisans, desquels un ou deux au plus y avoient du profit, et de l'honneur bien peu; et le meilleur du tout, comme choses mal commencées n'ont jamais bonne fin, ceux qui avoient esté cause de la promotion et advancement de tels mignons oyoient sa fîevre quartaine : « Je luy faits trop d'honneur à seulement le regarder; c'est ma faveur, soubs laquelle toute son espérance est fondée et nourrie. » Les autres, qui veulent payer plus courtoisement, disent : '< De vous payer je ne puis, mais donnez moy quelque seur advertissement d'office ou bénéfice vacant, je vous y protrouveray au tiers; tuez vostre ennemy, je vous feray obtenir et depescher la grâce. »

Croy moy, Eutrapel, la plus grande ruse et finesse qui puisse estre est d'aller en tout ce cjue nous faisons et disons rondement et ouvertement en besongne : un sold venant d'un bon et religieux moyen vous rendra dix francs au bout de l'an, lesquels mal acquis vous feront tost ou tard perdre le tout. Au demeurant, ne hante ou fréquente familièrement ceux qui sont ou se veulent faire plus grands que toy, s'ils n'ont la teste

et cervelle si bien faictes qu'ils sachent bien conduire leur grandeur et n'en abuser.

L'apologue d'Esope, lequel vray-semblablement il a emprunté de l'Ecclesiastic, faict bien à ce propos. C'estoient deux pots, l'un de fer, l'autre de terre, qui deliberoient aller en voyage et commission. Celuy de fer soustenoit qu'ils devroient aller ensemble et de compagnie : vœ homini soli! ils s'esbateroient, deviseroient et gausseroient ensemble. « Monsieur de fer, respondit celuy de terre, vous m'excuserez s'il vous plaist : je suis un pauvre compagnon , qui n'ay brebis ny mouton ; mais je n'iray point avec vous , car il ne faut que un moins de rien, ou demie cholere, pour me casser; et puis, adieu Fouquet. Allez vostre chemin , et moy le mien : le premier arrivé fera le logis à l'autre. » Vouloit le bon Esope monstrer par cest exemple comme il est malaisé et plus dangereux hanter les grands et ceux qui se veulent prévaloir sur les autres, et encore beaucoup plus de faire du compagnon et trop familiariser avec eux.

Un gentil -homme de ce pays ne suyvit pas ce conseil, et peut estre aussi qu'il ne le savoit, comme nostre noblesse, quelques uns reservez, est ignorante des bonnes lettres : qui est l'occasion que l'administration de la justice leur est

tombée des mains, et transférée, peu exceptez, aux gens du tiers estât. Or estoit-il voisin d'un assez grand seigneur, ayant au surplus une fort honneste et belle femme; et pour ne se contenter des affaires de sa maison, ne cessa qu'il n'eust acroché et trouvé moyen d'entrer en crédit en celle de son voisin, où la cuisine estoit plus grasse que la sienne. La Rivière, que j'appelle le plus grand, fut fort aise de telle rencontre, tant pour avoir un voisin à luy inférieur, auquel il se persuada commander un peu librement, que pour l'opinion qu'il s'estoit vistement bastie et pourtraite de faire l'amour à la femme de Launay : ainsi sera nommé le moindre. Ne se passoit gueres jour que La Rivière, faignant aller à la chasse ou tirer de l'arquebuse, prétextes et couvertures que les femmes mariées craignent assez, qu'il ne passast, allant ou retournant, par la maison de son voisin Launay, et par fois y disnoit de ce qui se trouvoit au pot, sans souffrir que la broche tournast, intersignes de grande familiarité. Et d'autant que Launay avoit quelques procès, à la conduite desquels il alloit aucunesfois, La Rivière, qui avoit un laquais et un petit poisson d'avril qui luy tenoit le bureau et espioit les allées et venues de son voisin, s'addressa un jour à sa femme, chez laquelle, fust par promesses,

dons et gratieuses menaces, ne seut onc gaigner un seul semblant de bonne grâce pour aymer et faire acte dérogeant a son honneur : car les boutons d'amours, desquels la racine n'est corrompue, ne fleurissent jamais, et consequemment ne produisent aucun fruict. Au contraire, elle remonstroit à ce trahistre importun la souilleure du lict nuptial tant abominable, le mariage où elle estoit obligée, la rupture duquel estoit un péché presque indispensable et sans remission devant la majesté divine; qu'en l'endroict des hommes, sa réputation, qui est ce que nous avons de beau et bon en ce monde, eust esté tellement engagée qu'elle n'eust de sa vie osé se trouver ne présenter en compagnie honneste et de valeur; bref, qu'elle avoit la crainte et commandemens de Dieu si respectueusement engravez dedans elle qu'en ceste foy et confiance elle s'asseuroit qu'il ne la delaisseroit et ne la chargeroit d'un faix qu'elle ne peust porter, fust elle aux plus cruels tourmens qu'on luy pourroit préparer.

La Rivière se voyant frustré et trompé de son attente, demeura neantmoins en sa première rage et furie d'atraper et venir à bout de ceste infortunée damoiselle. Ha, Satan! que tu es un grand ouvrier pour surprendre l'homme et le faire tomber, lors qu'il est desarmé de la parole

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et crainte de Dieu' Et pour assouvir et effectuer ses perfides desseins, retint un soir le sieur de Launay, qui l'estoit venu voir, ayans au souper tous deux beu un coup d'extraordinaire, pour fermer et clorre tout moyen à ce pauvre mal-heureux de se pouvoir mes-huy retirer chés soy. Incontinent ce maistre laquais fut depesché, qui alla dire à la femme de Launay qu'elle fust venue le lendemain au grand matin visiter madame, qui se trouvoit mal, et disner à la maison, aux enseignes qu'il peut recueillir des propos et paroles que Launay avoit dictes et mises en avant durant le souper, et après avoir fait grand' chère et fait haut le bois. La damoiselle soubçonna quelque cas de sinistre et estrange, par un certain secret estonnement et fraieur d'esprit qui quelquefois sert de messager et avant-coureur du bien ou mal qui nous doit venir. Neantmoins, prenant courage et s'appuyant sur la présence de son mary, y joignant les enseignes si vives et expresses, elle, acompagnée d'une fille de chambre et d'un vieil preud'homme son parent, s'achemina vers le lieu que plus elle craignoit, et à bonne raison : car, traversant un petit bois taillis, voicy se lever La Rivière, suivy d'un tas de ruffiens, mattois et demeurant de guerre, qu'il entretenoit, lequel, sans autre bon-jour ne caresse, advance la pointe

d'une dague contre l'estomach de ceste misérable captive, la tire au travers du bois, et illec luy ravit par force, en ayde de ses maraux, ce qui se tient tant cher et précieux entre les femmes de bien et d'honneur. Elle, toute eschevelée, brouillée et terracée, s'en retourne à sa maison, et le paillard à la sienne.

Lecteur, quiconque vous soyez, aidez moy, je vous prie, à contempler la grâce de cest infâme et desloyal, pour le regard des droits publics, d'hospitalité et de voisinage; et du pauvre Launay, lequel par avanture estoit encore au lict lors de la tragédie et triste issue de ce banquet affronteur, attendant, peut estre, son monsieur en quelque promenoir ou allée de jardin, tout farcy d'excuses, révérences et baise-mains d'avoir tant longuement dormi. Mais, retourné qu'il fut à son hosîel, et ayant entendu de sa femme l'indignité du cas advenu, projetta tellement en son entendement, resva et mordit ses ongles par tant et tant de fois, qu'aux guerres dernières, apperccvant La Rivière aller à l'escarmouche et l'ayant longuement chevalé, buissonné et espionné, luy donna par derrière un coup d'arquebuze, duquel il mourut sur la place, dont ne fut mention ne nouvelle.

Launay, s'estant vangé (car cest esprit meur-

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trier Satan ne subministre autre conseil à l'offencé, sinon : « Vange toy, tue, massacre », pour empesclier l'homme de pardonner aux repentans), fit d'aussi beaux exploits d'armes que gentil homme de l'armée, qui accreut et estendit fort loin sa renommée; tellement qu'estant de retour en son pays, ayant trouvé sa désolée femme morte de regret, comme il est de croire, il espousa la femme de La Rivière, qui ne sçavoit ni entendoit rien de ces beaux affaires et discours passez.

Je n'ay pas entreprins vous raconter les moiens et conduites qu'il dressa pour parvenir à ce mariage; tant y a que, se voyant investy et emplumé des despouilles de son ennemy, devint assez insolent et trop haut à la main : de sorte que, par un desastre caché aux hommes (c'estoit une permission divine), la nuit, estant en ses bonnes, conta à la nouvelle mariée tout ce que dessus, et nommément les moiens, et comment il avoit tué et s'estoit vengé de son ennemy. Elle, joignant le meurtre ainsi proditoirement commis contre les anciennes formes et fondemens de la noblesse françoise aux premières amours, qui du costé des femmes demeurent tousjours, quelques beaux et seconds mariages qui puissent survenir (comme disoit Didon;, voulut aussi de sa part

jouer le gros jeu et monstrer qu'elle estoit femme, c'est à dire vindicative : car un pauvre soldat affamé, et au reste hardy entrepreneur, auquel elle avoit donné cinquante escus et un cheval, comme il confessa depuis sur l'eschafaut, tua d'un coup de pistole Launay : dont elle est encore en grand' peine, et qui, peut estre, achèvera le nombre de cinq meurtres, tous exemplaires, »

Eutrapel dit lors que l'histoire des empereurs Valentinien et Maximien est presque semblable; mais que, sans aller si loin, un grand capitaine de ce temps, faisant profession de la prétendue religion reformée, fut tué à un assaut donné à la ville de Sainct Lo, en Normandie, n'a pas long temps, punition jugée estre advenue pour avoir, quelques mois auparavant, faict crier haro en la ville de Caën sur un gentil-homme nouvellement marié, pour se bastir le moyen de desbaucher et forcer sa femme. En Normandie, quand quelqu'un faict le haro sur vous, il faut par nécessité, fussiez vous vestu de veloux verd, que vous faciez solennellement vostre entrée en prison, pour la mémoire d'un bon duc Raoul de Normandie, qui durera éternellement pour la grande justice qu'il faisoit; comme qui diroit : « Ha, Raoul, où estes vous? »

De ceux qui prennent en refusant.

iL y avoit un procureur du roy en ce ,païs, lequel un jour en son auditoire [crioit et s'eschaufoit fort contre un pauvre compagnon, appelle Vento, accusé d'avoir tué plusieurs cerfs et bisches aux forests du roy. En ce temps, les procès criminels se jugeoient à huis ouverts et en plaine audience, en présence du prisonnier, et sans qu'il y eust aucun lieu et moyen d'appeller. — A ha, dit Lupolde, appellatio est theriaca oppressorum. Sainct Paul, qui estoit homme de bien , eut recours à l'appel quand on le voulut faire plaider devant Festus, parce qu'il estoit Tharsien, ayant le privilège des seigneurs citoyens de Rome, et combien qu'il fust en voye d'absolution, narn. potuisset dumtti,

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