RENDRE JUSTICE SUR LES LIEUX. II
trompe d'un baston de seù creux et cave, jugeans et terminans les procès et querelles du peuple. Le vénérable magistrat s'assied au beau milieu de la place, sur un billot de bois, son bissac sur l'espaule et le baston entre ses jambes, et là, tout enveloppé de plaintes en diverses façons, oit le demandeur et celuy qui le premier est arrivé, luy faict affermer sa demande estre véritable, et au défendeur sa defence ; et, avoir ouy quelques voisins, il donne sa sentence sur le champ, laquelle est inviolablement tenue. Pour recompense de quoy et espices, il a un oignon ou deux chastaignes, du millet, et quelque autre petit ménage, que les parties luy donnent. Et, si par fois il se void trop chargé d'affaires, il condamne tous les habitans du village à disner ou soupper, et faire grand' chère ensemble : dequoy il n'y a pas un seul appelant, ne intimé, ne appelle, en désertion.
— Pour tout vray, dit Lupolde, il se juge plus de procès en un jour à la Pie-qui-boit, en la rue haute, ou au Rabot, derrière la cohue de Rennes, qu'il ne s'en juge au Presidial en trois mois, et estre le plus grand moien qu'on puisse trouver, pour avoir la raison d'un procès, que faire boire les parties ensemble. Mais aux procès de conséquence, non volontiers, ains de nécessité, comme il y en a beaucoup, que feriez vous là?
Il8 Q^UE LES JUGES DOIVENT
— Bon remède, dit Eutrapel. Le roy envoyé bien cinquante ou cent hommes d'armes de ses ordonnances à cent lieues, et beaucoup d'avantage quelque fois, pour là estre trois ou quatre mois en garnison. Et quelle raison de diversité trouvez vous que trente ou quarante juges voisent exercer justice au pays dont ils ne sont natifs ny originaires, qui est le seul moyen d'empescher toutes brigues, faveurs et corruptions, qui coustent plus aux parties que le principal et accessoire du procès? Devant que les meschans juges (car il en fauttousjourSjpour congnoistre les bons) ayent desployé leurs venalitez et passé par la forest de Grip, leur temps de service sera escoulé et fîny; si bien que les fuiards seront contraints estuier et rengainer leurs récusations, renvois et évocations, qui brouillent tant ceste France ; joindre, baisser les lances, et venir droit au jugement et descision de leur procès, et surtout ouyr les parties en personne et de vive voix, si l'affaire estoit de leur fait, et non de leurs prédécesseurs et auteurs, auquel cas y auroit grande apparence de le faire un petit plus long. »
Polygame, prenant la parole, dit cela estre fort aysé à dire, mais mal-aisé à exécuter; que défunt M. Charles du Moulin avoit depuis trente ans donné avis au roy, par forme de consultation,