DE LAMOUR DE SOY-MESME. I
Le ruffien alongeant et dégourdissant ses bras, puis faisant regimber son engin, et frottant et nourrissant ses facultez naturelles, s'estant tourné vers ceste fosse et regardant dedans, ceste brave femme, se jettant et lançant d'une alegresse et hardie promptitude sur ce mastin, le vous fît descendre sans eschele plus de trente pieds bas, où il se fust rompu le col, n'eust esté un receveur sans conte qu'il trouva au fond de la caverne, qui estoit de l'eau noire et pourrie, toute cousue et semée de crapaux sourds et couleuvres, qui l'eussent estranglé, n'eust esté un petit relais et morceau de terre où il se garantit. La femme, avec une peur chaussée aux talons, se racoustre, monte sur sa jument avec tout l'équipage du prestre, et au pied, regardant sans cesse si ce pendart seroit assez meschant de sortir. Mais il n'avoit garde; bien crioit-il : « A la force! à l'aide! bonnes gens, » Et à telles voix ainsi espouvantables accoururent les forestiers, ne pouvans juger du premier et second coup où se faisoit tel hurlement et horrible tintamarre ; mais en fin apperceurent maistre Révérant qui disoit les patenostres du singe, tremblant le grelot et protestant comme un chaussepié, ou mieux comme Teguilie d'un quadran; et l'aians retiré amont avec plusieurs hars qu'ils nouèrent ensemble, et le connoissans
DE LAMOUn DE SOY-MESME.
pour celuy qui troubloit et diffamoit l'honneur et seurté de leur forest, dont ils estoient quelque peu notez, le livrèrent au prevost des mareschaux, qui le fît chevaucher et espouser une roue à l'envers. Ainsi, de telle vie telle fin : ita ut vixit, ita et mortuLis est. 1)
D'un Fils qui irompa l'avarice de son père.
•^î T^ri-^^ ES anciens ont tant fait cas de neces- 6^: ', ,;:r-^site qu ils en tirent une déesse, vou- (Ji-Ci^^J^zi !ans signifier qu'aux affaires où nous sommes pressés, nostre esprit se resveiiie, devient brusque et gaillard, et sans estre poisant et engourdy, comme lors que nous sommes aux pleins souhaits, profondes voluptez, et en la paille jusques au ventre. De vray, celuy de qui les biens et fortunes sont ou petites ou brouillées se sait mieux advancer et rendre honneste homme que ceux qui sont nez chaussés et vestus: comme l'on dit du roy Loys onziesme, le premier qui ait mis ses successeurs hors de page (car le Parlement, prevost et Université de Paris s'en faisoient croire auparavant), et qui mieux savoit les nouvelles de
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ses voisins. Estant en la mauvaise grâce de son père (ô que régner et commander absolument est chose douce !^, se retira à son cousin le duc de Bourgongne, où il aprint à faire le petit pain, à ménager l'escu; qui le rendit tellement admirable au maniement de ses affaires qu'entre touî les princes il a bien peu de compagnons; et en luy fut vérifiée et accomplie la prophétie du roy Charles septiesme, son père, quand il fît dire à iceluy duc bourguignon qu'il nourrissoit un renard qui mangerait ses poules. Car à la fin il dépeça et eschantillonna si bien la maison de son hoste qu'il luy en demeura de belles pièces, lesquelles il soustenoit luy avoir esté arrachées de la sienne.
Et à ce propos des pères qui sont trop rigoureux en l'endroit de leurs enfans, s'en est veu puis peu de temps en ce païs un si tenant et fascheux qu'il ne bailloit à son fils que peu ou rien pour son entretien; lequel, d'autre costé, empruntoit par cy par là tout ce qu'il pouvoit, jusques là d'estre enserré bien avant aux brevets des marchans, usuriers et autres gens de main mise et d'interest; bien souvent les affrontoit, et couchoit de sa conscience à toutes restes. Tout l'emplastre et defensif qu'il appliquoit sur ce mot tomboit sur l'avarice de son pcre, jusques bien souvent