‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël du FailChapitre 2 sur 39 · REMONSTRANCES D UN JUGE · texte numérisé non relu

REMONSTRANCES D UN JUGE

ger, fut rencontré par celuy qui luy vouloit tout le mal, lequel en douces et emmielées paroles (les gentils chevaliers font le contraire, fiers à l'aborder, et paisibles sur la fin) luy dit : « Mon pauvre petit tesmoin, mon mignon, mon petit maistre, que je suis ayse t'avoir trouvé ! que tu sois le bien venu, chapeau pointu ! » (Sont les mots de l'information.) Le laboureur, ne pouvant fuir la rigueur de ce monsieur implacable, et impitoyable plus que Junon avec ses quatorze damoiselles instruites à la jalousie, essaia tous moyens faire entrer la miséricorde ou pitié en l'estomach de celuy qui le poursuivoit à mort et le faisoit mourir à petit feu et à longues pensées, se jettant à genoux, luy baisant les pieds, accolant l'orée de son manteau, avec offres répétées de mille sacrifices de sa vie pour son service, conjoignant et amassant infinis pleurs et lamentations, qu'il degorgeoit à gros sanglots, pour trouver pardon en chose toutesfois où il n'avoit aucunement péché. Jamais Dom Joan d'Algares, Espagnol, ne protesta tant entre les mains de Brossay Saint-Grave à la bataille de Dreux (qui le sauva neantmoins) qu'il seroit loutheranoSy diabloSy ou tout ce qu'il voudroit, pourveu qu'il ne mourust. Telles offrandes ne pitiez ensemble entassées n'eurent aucun poids ni effet pour amolir et fies-

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chir la durté et le courage félon de sa partie qu'elle ne luy donnast du poignard cinq ou six grands coups d'arrache-pied dedans la gorge. Dieu, qui par sa sainte providence a coustumierement vengé et puny l'effusion du sang innocent et injustement respandu, obscurcit et aveugla de telle sorte l'entendement de ce misérable meurdrier qu'il se laissa aysement prendre et attraper entre les mains de la justice, quelques fuites et eloignemens qu'il eust auparavant faict.

Le juge qui l'interrogea l'advertissoit comme la grandeur et prouesse d'un brave et hardy gentil-homme gisoit à pardonner aux petits et abbaissez, nommément à ceux qui viennent à la miséricorde et la cherchent. Luy allégua (d'autant que l'accusé avoit autrefois estudié, et qu'il y avoit bon nombre de jeunes gens presens et spectateurs d'un interrogatoire si prudent) que les louanges attribuées à Hercules sont fondées principalement en ce qu'il ne souffroit prés ou loin un mauvais garson et perturbateur du repos public : car les riches et qui ont dequoy ne se mettent pas volontiers en la meslée, pour crainte de perdre le leur, encore qu'ils voudroient bien entrer en quelques ligues et partialitez, qui est un secret politic et conservateur de l'authorité du prince; et qu'au reste il esioit tres-bon voisin

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