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querie, et qui toutefois pénétra bien avant sa conscience. Car ja estoient officiers establis, departemens et contributions dressées, quand, sur le chemin de Rennes, il demanda à un bien pauvre homme (comme il aimoit à deviser avecques les bonnes gens) où il alloit. (c Monsieur, respondit il, sans autrement le cognoistre, je m'envois à la ville me deffaire de ces deux bestes pour paier le duc : Tune (monstrant sa femme en soupirant) pour mettre en service, et l'autre (c'estoit son coq) pour vendre. »
Et de nostre temps s'est veu l'un des plus grans seigneurs de TEurope, qui acheta une escarboucle soixante mille escus, pour donner à certaine personne. L'un de ses gentils-hommes entreprit luy monstrer, par un trait de maistre et brave moquerie, l'importance d'un tel achapt; et, ce faisant, le fit passer par une chambre où estoit en monnoie icelle somme contée et esparse h grans monceaux, tout à fait et exprez. « Comment.? disoit le prince, ceste chambre n'est le lieu de mes finances! — Non, respondit le gentilhomme, mais c'est l'argent de vostre bague qu'on veut icy nombrer au marchant. » Le roy, se sentant piqué et attaint au vif, ne dit rien, sinon qu'on conneut bien à sa contenance que, si c'eust esté à refaire, il n'eust pas, à l'appétit d'une beste
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coiffée, fait un tel contract; mais, puis qu'il y alloit de sa parole, il le falloit entretenir. Depuis, il fut si bon mesnager, combien qu'il eust fait et soustenu guerres très-grandes, aucunefois gaignant, autrefois perdant, que, lors de son decés, il fut trouvé en son espargne deux millions d'escus, et sa maison bien ordonnée.
— Voulez vous, dit Eutrapel , une moquerie qui rendit un evesque de ce royaume théologien pratic et expérimenté, plus en demie heure que s'il eust presché cinq caresmes sans discontinuation et d'arrache-pied? Cest homme de bien ne craignoit pas seulement la mort, mais aussi se courrouçoit et passionnoit aigrement d'ouirdire : « Un tel est mort » ; et falloit que ses serviteurs dissent : « Il est malade, mais il se porte bien. )^ II estoit sur son retour de la cour, se rafraichissant en un sien chasteau distant une petite lieue de la ville où estoit son principal siège. Brusquet, reconnu homme de singulier esprit, courant la poste, s'advisa eslargir et prester de sa philosophie à ce prélat; et, descendu au chasteau, fait la révérence, gouste le vin, et conte en peu de mots ce qui s'estoit passé en cour depuis son retour; remercie humblement sa seigneurie ne pouvoir meshui demeurer avecques luy, pour avoir le soir à negotier en la ville; priant le maistre d'hostel
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raccommoder d'une lettre addressante au juge, pour luy fournir chevaux frais. Ce qu'estant fait, Brusquet y changea et Taddresse et le langage, contrefaisant le seing de monsieur le maistre, qui estoit aisé à faire, pour estre les lettres longues et gothicques, « afin, dit Erasme, se mocquant aussi, que la noblesse, usant de tels longs characteres, soit veue ignorer les sciences et disciplines, comme chose non a elle convenable ». Et arrivé qu'il fut à la ville, présenta ses lettres contrefaictes au grand vicaire, lequel, bien estonné, leut comme monsieur, par un desastre d'avoir esté harassé en sa littiere, sur les chemins ou autrement, venoit à l'heure présente de trépasser d'une apoplexie, sans pouvoir, ainsi que tousjours il avoit souhaité, mourir avec ses bons et dévots diocésains. Et d'autant qu'il representoit le chef de l'Eglise, estoit fort raisonnable, aussi qu'il en estoit prié par tous les serviteurs de la maison, venir au lendemain de grand matin, avecques son clergé en ordre, et cérémonies pertinentes, quérir le corps de leur bon maistre. Soudain le bruit espars en la ville, cloches de tonner, chapitre de capituler, deploier bannières, peintres aux escussons et armoiries, menuisiers à la chapelle ardente, allumer torches, vestir de faux pauvres, acoustrer parfums, noircir églises, tendre la bière et cer-
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cueil episcopal. Et Brusquet de rire et picquer par ces belles garigues de Provence. Et en cest équipage arriva la pompe funèbre et mortuaire, sur les quatre heures du matin, au lieu où monsieur Tevesque dormoit à gogo et en toutes voluptez. Lequel, esveillé en sursaut, et oiant chanter si dolentement, à pauses entre-couppées. In exitu Israël de ^gypto, appella tous ses gens et autres pretendans droit et interest, pour le secourir; se voua et donna à tout ce qu'il peut de voiages, tant deçà que delà les monts, s'il en pouvoitreschapper. Puis, courbé et tremblant, vid par un treillis, au préjudice de ses vieilles persuasions et desseins, ceste troupe et compagnie noire renforcer de letanies graves, hymnes désolées et tristes élégies, qui si bien résolurent et abatirent ses esprits que l'evesché estoit vacant, n'eust esté en l'instant le jeu descouvert.
— Par ma conscience! dit Polygame, puis qu'il ne se pouvoit asseurer de la mort, il devoit visiter les malades, leur subvenir et ayder des biens qu'il occupe pour cest efTect, hanter les morts, comme faisoit Diomedes à ses chevaux, les ensevelir, assister à leurs enterrages, qui sont actes et offices d'un vray evesquc.
— Une autre mocqueric, dit Eutrapel, et autant expresse (jue la dernière : vray qu'elle est vieille,
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mais elle fait notable conséquence au caquet de femmes. Ce conte est sans ennuy. Plutarque, aux livres du babil, dit qu'un jour, voire deux, au Sénat de Rome, ils demeurèrent plus tard qu'ils n'avoient de coustume, pour délibérer une difficulté à fer esmoulu et de grand poids. La femme d'un sénateur, bonne et honneste femme (femme toutefois), importunément solicita son mary sur l'occasion de tel et non acoustumé retardement, y adjoustant les mignardises dont une femme soucieuse sait paistre la gravité d'un sage mari; lequel, estant assez instruit de quel bois se chauffe tel animant, ne luy voulant communiquer chose 'qui importast, tant peu fust, la contenta et paia en monnoie de femme, la faisant, avant toutes choses, jurer sa foy et conscience qu'elle ne reveleroit à personne vivant cela qu'elle poursuivoit tant honnestement, et dequoy, pour dire vrai, il se sentoit gratieusement vaincu. Les promesses d'une et autre part conclues, les stipulations mieux arrestées, « Je le vous diray, travailloit le sénateur, mais vous entendez!... — Ha! monsieur, respondit la bonne personne, à vostre femme ! Mananda! j'aimerois mieux, hoonl — Et bien donc, luy dit il en l'aureille (encore qu'ils fussent seuls), l'on a veu ceste nuit une caille aiant le morion en teste et la picque aux pieds, volante
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sur ceste ville : aux conjectures duquel présage les augures et divinateurs sont après et fort empeschez à savoir et consulter que c'est, et de nostre part nous en attendons l'issue; mais st! et bon bec! » Ce disant, et l'aiant baisée, se retira en son cabinet, attendant l'heure prochaine d'aller au Palais. Il ne luy eut si tost le dos tourné que ceste diablesse, guignant et espiant s'il estoit point aux escoutes (comme ordinairement elles sont en perpétuelle fièvre et soubçon), qu'elle ne s'escriast à la prochaine qu'elle rencontra : « M'amie, nous sommes tous perdus : on a veu cent cailles passans armées sur la ville, qui faisoient le diantre; mais mot! » De là, elle voisina tant, elle caqueta tellement, avecques la multiplication et force que les nouvelles acquièrent de main en main, qu'en moins de rien les rues furent remplies, jusques aux aureilles des sénateurs, de plus de vingt mille cailles. De sorte que ce Romain, estant au sénat, leur leva et osta la peine où ja ils estoient, leur faisant entendre, non sans rire, le moien promtement inventé pour avoir la raison et tromper la sapience de sa femme. Qui fut une moquerie si dignement couverte que femme, haut à la main et rebrassée qu'elle fust, ne s'advança désormais s'enquérir des affaires
communes et publicques.
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— Moqualorcs, dit Lupolde, moquabuntur : les mocqueurs sont toiisjours mocquez; n'y comprenant ceux (jui dextrement et gaillardement savent, d'une ruade seiche, et neantmoins sans picqucr ne oiïencer, dire le mot joieux et pour rire. Je vi, aux bonnes chères qu'on dressa à l'empereur Charles le Quint, passant la France l'an mil cinq cens trente neuf, sous la courtoisie et magnanime bonté du grand roy François, sans la mémoire et sans se souvenir des traverses qu'il avoit attaché à ses terres, une contre-mocquerie (ainsi la faut il appeller), et qui fit honte et perdre les arsons aux estrangers, qui ja butinoient et departoient entr'eux l'honneur qu'ils disoient avoir conquis sur nous autres François au get de la pierre de faix, commun experiment de la force du corps. Le commencement fut de cinq ou six Suisses de la garde du roy, qui, bien yvres sur le soir, jettoient et ruoient un grand quartier de tuiïeau sur le quay du Louvre, a Paris; ausquels s'adjoignirent incontinent multitude d'estrangers, qui n'estoient pas des pires et moindres de leurs provinces, comme les princes sont coustumierement accompagnez du plus beau et du meilleur. Aussi se trouvèrent grand nombre de François, comme h Paris il ne faut qu'un regardeur pour amuser le reste. Ce peuple, ainsi amassé jusques
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au nombre de trois à quatre mil, seut tant dextrement s'ouvrir et esclarcir qu'on voioit aisément les mieux, les plus adroits et plus forts bras de ces jetteurs de pierre. Le prix et honneur de laquelle demeuroit aux estrangers, quelques efforts que fissent les nostres, et sollicitations qu'ils peussent faire à trouver gens pour ne se laisser ainsi, sur leur fumier, ravir des poins la victoire de ce pesant fardeau : ce qui mesme despleut couvertement à plusieurs grands personnages là presans.
Tandis, trois de mes compagnons, bas-bretons, et moy, revenans du Croissant, rue Saint Honoré, boire avecques Cornillet de Pleumeleuc, nostre messager, passasmes par ceste grande assemblée, nous fourrans pesle-mesle, comme est la coustume des escholiers, et regardans qui en avoit du meilleur. Où par un Alleman fut présentée la pierre àTharngen, l'un des nostres, qui s'advançoit un peu sur les rangs, disant iceluy Alleman, luy pensant faire honte et se moquer de luy, qu'il eust à se serrer ou se mettre en jeu, luy monstrant la pierre et l'oustil dequoy on besongnoit. Le Breton, esmeu ^car le sang de ceste nation meurt plustost que fleschir et ploier sous une audacieuse et superbe risée\ happe et prent la pierre, la tourne sur les quarrez pour mieux
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asseurer sa prise, et, la branlant de vive roideur, passa d'un grand demi-pied le coup qui se faisoit tant chercher. En quoy nos François, qui plus ne servoient qu'à merquer et dire : (< Le coup est franchi », juger la force des bras, reprindrent leur beau teint. Lors Suisses après Allemans se destacher, Anglois de mesurer quants pas il y avoit (car la force des autres nations gist en leur cervelle). Le plaisir fut les voir comploter et se liguer contre ce gentil-homme, et encore plus le voir enveloper de robes fourrées, le caresser et appeler restaurateur de Phonneur parisien bien engagé. Mais, pour lever toute opinion qu'il ne fust seul, se virent en l'instant ses deux compagnons en pourpoint pour le seconder : l'un desquels, me semble, appelle Victor Callo, outrepassa les marques dernières d'autre demi pied. Ce fut lors aux vaincus se retirer et desrober de la presse les uns après les autres, se cachans et se faisans apporter tout honteux leurs hardes par leurs laquais, jusques à laisser la place vuide, sans pouvoir dire quel chemin ils avoient prins.
Le soir venu, comme l'on racontoit tel exploit au soupper du roy, le seigneur du Lattay, brave et vaillant capitaine, lieutenant de la compagnie d'hommes d'armes de monsieur de Rohan, pour faire espaule et soustenir sa nation, dit : u Sire,
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il y a trois choses signalées et remarquables en vostre Bretaigne, et qui, par adventure, ne sont ailleurs en la chrestienté : car là sont les plus forts hommes, les plus forts chiens et plus forts vins qu'on puisse voir. — Pour le regard des hommes et lévriers de Bretaigne, il en est quelque chose, dit le roy; mais des vins je ne le puis entendre, pour estre les plus aspres et verds de mon royaume : tesmoin le chien de Ruzé, Tun de mes conseillers audit pays, lequel, pour avoir mangé une grappe de raisin breton prés Rennes, abboia le cep de la vigne, comme protestant se vanger de telle aigreur qui ja commençoit luy brouiller le ventre. — Cela est de mon conte, dit Lattay : car, par le grand Dieu d'Israël ! (c'estoit son serment) si un pot de vin est sur dix du meilleur de France, si sera il tousjours recognu le maistre, et pour tel qu'il est. » Ce bon et grand prince dit que le capitaine Lattay avoit tousjours quelque bon mot pour rire ; au demeurant, qu'il aimoit uniquement sa Bretaigne, pour en estre descendu d'un costé, car sa grand'-mere estoit fille de Rieux; aussi qu'il avoit espousé dame Claude de France, fille du bon roy Louis douziesme,et d'Anne de Bretaigne, dernière duchesse et princesse dudit pays; lequel depuis, en l'an i533, à la grande prière et requestes des
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gens des trois estats d'iceluy, fut joint, uni et incorporé perpétuellement et inséparablement à la couronne de France, comme estant Tune des plus hautes et puissantes aisles d'icelle; retenant par son antiquité le vrai original de la langue gauloise : car les François estoient encore bien avant en Allemaigne sous la religion paienne, que plus de cent ans auparavant y avoit rois chrestiens en Bretaigne, usans de ce titre souverain et monarchie, Par la grâce de Dieu, comme ne reconnoissans autre que Dieu et Tespée.
Il s'est neantmoins trouvé des escrivains disans la Bretaigne estre l'ancien hommage de France, prenans ce fondement de Grégoire de Tours, auteur inconstant, pour ailleurs asseurer le contraire, ce que mesme Sigisbert, et Vincent, en son Miroir historial, ont escrit n'avoir onc esté. Le contrat de la submission d'iceluy pais à la couronne de France, l'an 1286, par Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc parce qu'il disposoit du bien de sa femme sans le décret et autorité des estats du pais, porte en termes exprés qu'aucun prince d'icelle terre n' avoit onc, avant luy, fait tel hommage. Les fiscaux, ce dit du Moulin aux commentaires de Gallus, le veulent nier; mais iceluy contrat, que nous avons, le porte expressément. Vrai que, pour mettre un doute, ils ont
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adjousté : Prout notarié dicebatur; mais tels mots ne sont en l'original. Et de fait, ceste submission est un hommage simple, n'emportant aucune feauté ou ligence. Car, comme dit Campegius, quand le roy Charles huitiesme promet au pape qu'il luy prestera toute obéissance personnelle, ne l'offensera en chose que ce soit, et que, si aucun luy fait injure, sera tenu le défendre, ce n'est qu'hommage d'alliance et amitié, non servitude de fief, lequel est exclus et esteint par ces mots, Par la grâce de Dieu, qui ne furent onc querellez aux princes de ce pais, fors par le roy Louis onziesme, qui n'y profita rien. Et font tort au roy ceux qui soustiennent le contraire, la grandeur duquel est d'avoir en sa maison de puissantes et souveraines couronnes adjointes et annexées à la sienne.
— Conclusion, dit Eutrapel : sans ceste moquerie, les hommes n'eussent onc esté civilisez ni arrachez du profond de leur grosse et lourde nourriture. Dantes, poète italien, se moque du pape Martin, et Pôle Jove d'Adrien, parce que cestui ci preferoit le merlus, et l'autre les anguilles de je ne say quel lac, ii tous autres poissons. Ces mots : Fai-neant, Proconime, ou Chie en fons, le Court, Grisegonelle, Barbe-torte, Mauclerc, Gippon,ct grand nombre d'autres, no
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sont qu'adjectifs moqueurs attachez aux noms des princes. L'Alleman se vante passer par sus le ventre à six Espag^nols, lesquels, de leur part, se font forts de Taprentissage de guerre h toute l'Europe. L'Italien, haussant les cspaules, nie tout cela, qu'il est le premier en tout et par tout. Mais TAnglois, atout sa fortification naturelle, duquel on dit : « Cruel maistre, trahistre compagnon et desloial serviteur », l'appelle subtil couard. Les sciences mesmes et docteurs d'icelles se mocquent les uns des autres, qu'ils appellent vesperiser; de façon que, pour faire un bon prescheur, il faut qu'il ait esté solennellement déclaré moqueur competant. Tesmoin un bon compagnon Jacopin, qui, ce caresme dernier, fit que les femmes, aians fait une taille par entr'elles à luy fournir je ne say quantes douzaines de chemises et mouchoirs, pour tancer et rabrouer leurs maris, furent en fin moquées de luy, pour avoir les maris prévenu et esté au devant par un bon habit qu'ils luy donnèrent, aveques les collations de mesme. Car, le jour qu'il devoit faire merveilles, il dit s'estre informé secrètement sur les plaintes que les hommes et femmes de la paroisse luy avoient fait de chasque part; mais que, tout considéré, il trouvoit qu'ils avoient tort et droit, et que l'année suivante il leurendiroit son advis.
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Et ainsi, sans coup ferir, il eut d'un sac deux moutures, comme l'on dit de Marcus Crassus, qui consultoit des deux costez. Et les advocats ne se moquent ils de leurs parties quand, criaillans ainsi en colère pour elles, ils vont de là banqueter ensemble?
Et ccrtare soient simul et canare patroni. Advocats se querellent, et puis vont boire ensemble.
Mais, sur tout^ les juges triomphent à se moquer honnestement, concluans les difficultez et procès en arrests contraires, à corriger et estre corrigez, à reformer et estre reformez.
;it
Epistre de Polygame à un gentil-homme contre les athées et ceux qui vivent sans Dieu.
ous me rescrivez que je vous aide à soustenir la fureur des questions et 'alarmes que vous présentent et font certains vos voisins, s'embrouillans et confondans parmy la nature, luy attribuans le cours, Testât et la conduite de toutes choses; ne faisans cas de la religion, sinon entant qu'elle retient le simple peuple en obéissance; mescognoissans Dieu, le seul moteur et qui fait tourner et subsister ceste machine ronde, et son Messias Jésus Christ, qui est sa parole éternelle, avec son Saint Esprit, représentez sous cest admirable nom de Trois : où je n'ay voulu faillir vous dresser ces petits advertissemens au mieux que j'ay peu, avec infinis regrets qu'un sujet de telle et si grande importance n'est manié et conduit d'une main plus
dcxtre que la mienne, comme d'un Mornay, qui a sur cest argument fait le plus beau et docte livre qui ait onc esté, peut cstre, imprimé en la chrestienté, et où Tathée ou sans-Dieu, le juif, l'ethnique et le mahometan trouveront qu'ils n'ont que tenir, et leur faut faire joug à ce tres-puissant et très-haut nom de Messias Jésus Christ, lequel, par l'artifice de Sathan, ils ont rejette, et fait semblant ne le cognoistre. Toutesfois, me sentant poussé des deux plus extrêmes moyens qui doivent entrevenir et estre conjoincts aux recherches et poursuites de l'Escriture saincte, qui sont la crainte de Dieu et la cognoissance de la foiblesse de l'entendement humain, je maintien, comme disoit Ciceron, n'y avoir homme tant esgaré et despourveu de jugement commun, lors qu'il regarde et contemple ceste voûte et bastiment des cieux, l'ordre et chemin que le soleil tient et fait tout alentour, tous les jours, en vingt et quatre heures; la lune, l'autre et second grand luminaire, qui nous apparoist de quinze en quinze jours avec divers effets; l'an séparé en quatre saisons différentes, qui n'appréhende et juge quant et quant y avoir une cause et essence première qui a composé cest ouvrage admirable, le conduisant et faisant tourner par espaces, heures, temps, mouvemens certains et arrestez : comme
il est aisé juger et se rendre certain et asseuré que la charrette chargée qui roule et chemine a un chartier et conducteur, qui remue tout cest attirail de sa seule parole et voix sur les chevaux, appeliez les secondes causes, qui le font aller et mouvoir.
Geste chose ainsi première est appellée, tant par les sainctes Bibles que anciens autheurs payens et prophanes, Dieu, la sagesse, grandeur, bonté, justice et estât duquel ne se peut dire ou représenter par les opinions et fantasies des hommes, fors entant qu'il luy a pieu nous en monstrer par sa parole, laquelle de tout temps a esté, est et sera à jamais appellée Jésus Christ. Et ainsi estant tout parfait, après avoir basty ce terrible instrument et machine ronde, ordonné et disposé les elemens de certaines et infaillibles proportions mesurées, voulut aussi y establir l'homme, comme une créature laquelle entre les autres eust cognoissance de son créateur et de ses commandemens, avecques marques et signes corporels qui luy furent quant et quant ordonnez pour mieux approuver son obéissance. Les signes furent les arbres du Paradis terrestre, au fruict desquels gisoit la science de bien ou mal; et partant estoit à Adam, le premier homme, acquise vie et béatitude éternelle, en gardant les fruits sacrez cjui luy
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avoicnt esté baillez pour le confirmer en obéissance, et qu'il n'entreprist rien pardessus le commandement à luy fait. Contrevenant à quoy, et abusant des signes extérieurs, qui estoit d'iceluy fruit manger, comme il fit par la consultation du diable, luy estoit dénoncé mort et condamnation éternelle et à jamais, où il encourut, et tombe misérablement ensemble sa postérité. Dieu, en cela faisant, et prononçant telle sentence, distribuoit justice telle qu'il avoitdit; et, d'autre costé, promettant envoyer son Messie Jésus Christ pour satisfaire à sa justice, faisoit grâce et miséricorde, pour la rédemption future et remission des péchez, contre ceste horrible condamnation et jugement.
Voila comme tout d'un coup sont issus la justice du souverain et soudain un pardon miséricordieux. Car incontinent il veut que Sathan, par le conseil duquel sa créature tant aymée avoit forfait, auroit la teste brisée par la semence de la femme, vray intersigne et signification de Jésus Christ à venir : la foy et espérance duquel il faut appréhender nuëment et simplement, sans nous entortiller en tant de faux et trompeurs discours forgez en nostre cerveau, ja prévenu et occupé par la malice du diable, qui essaie à toute heure nous retirer hors le troupeau et église de Dieu,
nous faisant entrer en longues et curieuses demandes, pourquoy il permettoit la cheute et péché d'Adam, et autres, lesquelles il faut reserver à l'inscrutable conseil et providence de sa Majesté, comme très-bien Ta dit sainct Paul, et après sainct Augustin, et se contenter que ceste dispute de prédestination implique en soy et nourrist plusieurs contradictions, lesquelles, bien prinses et entendues, ne le sont aucunement : comme si quelqu'un disoit : <( Puisqu'il est prédestiné que je dois avoir des enfans, je n'ay que faire me marier » ; ce qui est neantmoins très-faux et contre l'ordre estably en ceste nature, qui est Dieu, lequel n'est jamais contraire à soy, et cujus centrum est ubique, circumferentia vero nusquam. Ce seroit confondre la justice avec l'injustice, le bon au mauvais, la liberté à la servitude, et obéissance avec la désobéissance, le chaud au froid, le blanc au noir, qui neantmoins soustiennent le cours et ordonnance invariable de tout cest univers.
Captivons donc à bon escient et mettons en prison ces hautes et profondes, mais bien lourdes et sottes cogitations et disputes, demeurans sous l'enseigne de la foy et espérance, promise par le moyen de nostre Sauveur et Seigneur Jésus Christ, iiors lequel nous sommes perdus, ja déclarez acquis et confisquez h Sathan, nostre cnnemy per-
pctuel. Lors que ce bon empereur Constantin fît amasser tant d'hommes de savoir au concile <;le Nice, plusieurs philo»ophes faisans merveilles de disputer s'y trouvèrent aussi. L'un desquels, et le plus babillard, estonnoit les assistans par ses fins et cauteleux argumens touchant les eiïects et productions de nature, jusques à faire perdre la parole à plusieurs grands personnages chrestiens. Ce que voyant, un bon vieillard, qui onc n'avoit estudié, se présenta devant ce philosophe, disant: « Escoute, au nom de Jésus Christ : il y a un Dieu qui a fait le ciel et la terre, et toutes choses qu'on peut veoir et qu'on ne peut voir, le tout par sa parole et par la confirmation de son S. Esprit. Ceste parole, appellée le fils de Dieu, ayant pitié du genre et condition des hommes, lesquels vivoient en infinis erreurs, voulut naistre d'une femme, demeurer en ce monde, souffrir mort, pour nous racheter de la prison où Adam, nostre premier père, nous avoit, par sa desobeis- . sance, consignez; et retournera pour juger ce que chacun aura fait en sa vie. Ainsi nous croyons très-fermement cela, demeurans en ceste foy et asseurance, snns en disputer ny entrer en autres questions qui surpassent de trop loin nos pauvres, quant a ce, et misérables entendemens. A ce moyen, ne te travaille pour néant chercher, par
démonstrations et apparences naturelles, comme cecy ou cela est possible, ou autrement. En quoy il ne faut apporter que la nue et simple foy : car Jésus Christ, et ses apostres après luy, nous ont enseigné laisser tels langages curieux et superflus, comme est la philosophie, estant leur parler net et pur, laquelle il faut garder en croyant en TEvangile et faisant les oeuvres contenues en iceluy. Dy moy, crois tu cela? — Ouy, respond le philosophe, touché et atteint de ceste vive voix, confessant que ta parole m'a vaincu. » Et dit l'histoire ecclésiastique qu'il amena ses autres compagnons philosophes à la cognoissance et profession de l'Evangile : tant a de poids et vaut la parole d'un homme de bien, et principalement quand il s'agist des points et articles de la religion, où les chiquaneries, sophisteries et prudences humaines, sont froides, superflues et sans réplique.
Reste donc monstrer, par grands et amples temongnages des Escritures, comme toutes les actions de Jésus Christ et ce qu'il a fait en ce bas monde, lors que de sa présence il l'a voulu honorer, et tout ce qui est escrit de luy aux sacrésaints Evangiles, est peint au vif et designé en la saincte Bible : de laquelle, comme dit élégamment Justin, vos Hésiode, Democrite, Platon et
Pythagoras, ont puisé et apprins leur philosophie et cognoissance de plus haut, mais couverts et bandez d'un gros voile, ainsi que dit Tatianus. Donc, par ceste grande disposition et providence incompréhensible et sans mesure de Dieu, laquelle fait trembler toutes intelligences humaines, fut dit et est escrit en Genèse : Le sceptre ne sera point osté de Juda, ne le législateur d'entre ses pieds, jusqiies à ce que Sillo vienne, et à luy s'assembleront les peuples. Ce mot St7/o est interprété, entre les Hebrieux, son fils; entre les Chaldeens, Messias; entre les Grecs, celuy qui doit estre envoyé. Or il est très-certain, comme attestent Josephe et Eutropius, que, lors que Jésus Christ fut manifesté aux hommes, et au mesme temps qu'il habitoit avec eux, le sceptre estoit bien osté de Juda, quand les Juifs estoient tributaires et sous la puissance des tyrans de Rome, le pays de Judée et la Syrie joincts et assemblez en un corps et province; les sacrificateurs et prestres estoient commis et députez par les proconsuls et magistrats romains à servir un an seulement , combien que, par la loy mosaïque, ils fussent perpétuels; bref, l'Estat des Juifs transféré ailleurs, et en tout et par tout desordonné et confondu; et, au lieu de la loy et cérémonies, supplanté le règne de grâce et miséricorde; et les
tourbes du peuple enseignées par Jésus Christ, qui fut inconnu aux prestres comme Messias, suyvant la prophétie d'Isaie : Le beuf a connu son maistre, et l'asne sa crèche; mais Israël ne m'a point connu; estimans que le règne du Messie fust guerrier et temporel. Au moien de laquelle ignorance, eux, qui estoient jadis le peuple esleu de Dieu, furent séparez de l'Evangile, et la cognoissance d'iceluy transmise aux autres nations pour effectuer et accomplir la promesse faite à Rebecca, par laquelle Dieu luy dit qu'elle portoit deux peuples en son ventre, figurez par Esau et Jacob, le plus grand desquels serviroit le moindre : ce qui est conforme nu prophète Michée, quand nostre Seigneur dit : J'appelkray celuy qui n'est pas mon peuple mon peuple.
Geste ignorance que le Messias devoit estre un grand prince, triomphant, riche, et grand conquereur, avoit aussi passé et remué l'entendement des rois et potentats qui estoient lors, lesquels savoient très-bien qu'il devoit, selon les prophètes, issir de la race de David. Qui fut cause, comme escrit Philon le Juif, qu'Herodes (lors tenant en fief la Judée sous Auguste, pendant l'empire duquel nasquit le Sauveur du monde, Jésus Christ) fit tuer en iceluy pais de Judée soixante et dix juges sortis de la lignée de David,
et outre, comme raconte Eusebe, brûler les noms des familles des Juifs, leurs registres et généalogies, pour effacer la postérité de David, et supplanter par tels moyens la sienne, encore qu'il ne fust noble, ains extrait d'un serviteur au temple d'Apollo en la ville d'Ascalonne. Vespasien et son fils Domitien, empereurs, touchez de la mesme peur, firent chercher, durant les martyres et persécutions qu'ils exercèrent contre les chrestiens, tous les Juifs qu'on disoit et soupçonnoit estre descendus de la lignée de David : disant le mesme Eusebe qu'on présenta à Domitien, par forme de moquerie, deux pauvres hommes qu'on en disoit estre issus; lesquels, interrogez, respondirent que véritablement ils en estoient. Outre leur fut demandé s'ils estoient fort riches : dirent que non, et que tous deux avoient seulement de rente neuf journaux de terre, fort chargez de taille; qu'au reste ils vivoient au travail de leurs bras, monstrans leurs mains, qui clairement le jugeoient. L'empereur demanda quelle opinion ils avoient du Messias, de son empire, quel il devoit estre, et où il devoit régner; lesquels respondirent que le règne de Christ n'estoit pas de ce monde ne terrien, ains céleste et d'enhaut; qu'en la fin il viendroit en sa gloire juger les vifs et les morts, et rendre à chacun selon qu'il auroii
fait en sa vie. Quoy fait, Domitien ne les condamna à la mort, comme il faisoit des autres chrestiens, ains les laissa en liberté, et de là depeschaun edict pour faire cesser les persécutions.
Mais quelle plus expresse et forte confirmation de ce que dessus voudroit-on demander que ce que le prophète Daniel a tant clairement et apertement escrit de Jésus Christ, du temps certain qu'il devoit venir en ce monde, ses actions, sa mort et sacrifice dernier, plus de quatre cens ans paravant tout ce.^^ Je say bien que les Juifs d'aujourd'huy, voyans ne savoir quelle pièce y coudre (car le temps, qui estoit quatre cens quatre vingts dix ans, est en ce jour, i 585, passé plus de trois fois), disent que Daniel ne savoit pas bien lors qu'il disoit : blasphème treshorrible, et où leurs prédécesseurs rabbins n'avoient onc songé : mesme qu'en leur langue ce mot Daniel est interprété jugement de Dieu; et est le proverbe entre les Hébreux : Sage comme Daniel. Voyez le 28. chapitre d'Ezéchiel.
Yoicy donc qu'il dit au chapitre neufiesme : w Enten donc la parole (enten la vision) : il y a septante semaines déterminées sur ton peuple et sur ta saincte cité, pour finir la desloyauté, et signer le péché, et purger l'iniquité, et amener la justice des siècles, et pour clorre la vision et la
prophétie, et oindre le S. des Saincts. Tu cognoistras et entendras depuis l'issue de la parole, que Hierusalem soit restaurée et reedifiée, jusqu'au Christ le prince, sept semaines, et soixante deux semaines; et de rechef sera édifiée la rue et la bresche au destroit des temps; et, après soixante et deux semaines, le Christ sera défait, et non pas pour soy, mais pour ses eleus; et le peuple du prince avenir destruira la cité et le sanctuaire, et sa fin sera en destruction, et jusques à la fin de la guerre sera ruinée par désolations; mais il confermera l'alliance à plusieurs par une semaine, et, au milieu de ceste semaine, il fera cesser le sacrifice et l'offerte. Et, pour l'estendue des abominations, il y aura désolation jusqu'à la consommation, et ruine déterminée distillera sur le désolé. »
Or sept semaines, comme il est dit au Levitique, chapitre vingtcinquiesme, valent quarante neuf ans, chaque semaine pour sept ans : au moyen dequoy soixante et dix semaines, dont parle le prophète, font quatre cens quatre-vingts dix ans, qui est proprement et justement le temps auquel Jésus Christ, nostre Sauveur, descendit en ce bas monde. Et, pour le regard de ceste tresgrande, mystérieuse et infinie Trinité, elle est h l'œil escrite au dixhuictiesme du Genèse, quand
il est dit : « Et voicy trois personnages se representans devant luy (Abraham;; et luy, les ayant apperceu, courut au devant d'eux dés l'huys de son pavillon, et s'enclina à terre, puis dit : <( Monseigneur, je te prie, si j'ay trouvé grâce « envers toy, ne passe maintenant outre ton ser- « viteur. » Et par tout, au mesme chapitre, Abraham appelle les trois anges Dieu. Aussi devoit Jésus Christ issir de sa génération et lignée, quand au mesme lieu il luy est dit : Et si en toy (dit le Seigneur) seront benistes toutes les familles de la terre. Et consécutivement, et de mesme, à David, Cjuand le prophète Hieremie dit, chapitre 53, que le germe de David sera le Dieu de nostre justice. Mais Isaie, que plusieurs anciens ont estimé estre la lecture des mesmes Evangiles, dit, chapitre septiesme : Pource le Seigneur vous donnera un signe; voicy : la vierge concevra, et enfantera un fils, et appellera son nom Emmanuel. Ce mot Emnmnuel, comme il est seu de tous, signifie Sauveur ou Dieu avec nous. Encore un texte d'iceluy prophète, chapitre neufiesme, pour la suite d'icelle nativité : « Car le petit enfant nous est nay, et le fils nous est donné, et sa domination est mise sur son espaule, et sera son nom appelle Admirable, Conseiller, Père éternel, le Prince de paix; son empire sera augmenté, et n'y
aura nulle fin de paix. Il seoyra sur le siège de David et sur son royaume, pour le confermer et entretenir en jugement et en justice desmaintenant et à tousjours. Le zèle du Seigneur des batailles fera cela. » Et au chapitre onziesme il est dit : u Mais il sortira un jetton du tronc de Jesai (qui en hebrieu signifie qui est), et un surgeon croistra de sa racine; et l'esprit de l'Eternel reposera sur luy, l'esprit de sapience et d'entendement, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de crainte de l'Eternel. »
Quant au règne et mort de Jésus Christ, le mesme prophète l'a si manifestement et évidemment déclaré qu'il n'y a si pauvre et desgarny d'entendement qui ne le puisse comprendre. C'est au cinquantedeuxiesme et au cinquantetroisiesme chapitre, où il dit : « Qui est celuy qui croit à nostre publication, et qui est-ce à qui le bras de l'Eternel est révélé? Toutesfois il montera comme le surgeon devant luy, et comme la racine d'une terre qui a soif. Il n'y a en luy ne force ne beauté, et l'avons veu qu'il n'y avoit point de forme pour estre désiré; il est desprisé et débouté des hommes, homme langoureux et acoustumé à douleurs : dont nous avons caché nostre face de luy, tant estoit mesprisé, et ne Tavons rien estimé. Vrayement il a porté nos
langueurs et chargé nos douleurs; toutefois nous l'avons estimé estre navré de Dieu et affligé. Or est-il navré pour nos forfaits, il a esté blessé pour nos iniquitez; la correction de nostre paix est sur luy, et par sa playe nous avons guerison. Nous tous avons erré comme brebis, nous nous sommes tournez un chacun en sa propre voye, et l'Eternel a jette sur luy l'iniquité de nous tous. Il est outragé et affligé, toutefois il n'ouvre point sa bouche; il est mené à Toccision comme un aigneau, et a esté muet comme la brebis devant celuy qui la tond, n'ouvrant point sa bouche. Il est élevé de destresse et de condamnation. Qui est celuy qui recitera son aage? Car il est arraché de la terre des vivans, et est desployé pour le péché de mon peuple, et a permis son sepulchre aux meschans, et son monument au riche. Combien qu'il n'ait point fait d'iniquité, et qu'il ne s'est point trouvé de fraude en sa bouche, l'Eternel l'a voulu desbriser par douleur. S'il met son ame pour le péché, il verra sa postérité et prolongera ses jours, et la volonté de l'Eternel prospérera en sa main. Il vivra du labeur de son ame et en aura jouissance, et mon juste serviteur rendra plusieurs justes par sa science, et luy-mesme chargera les iniquitez. Pourtant je luy donneray portion avec les grands, et divisera les dépouilles
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avec les puissans, pource (iifil a baillé son ame à la mort, et qu'il a esté mis au rang des transgresseurs, et luy-mesme a porté les péchez de plusieurs, et a prié pour les transgresseurs. » Et au chapitre précèdent, parlant encore de Jésus Christ, il dit : (( Ils ont donné mon dos à ceux qui me frappoient, et mes joues à ceux qui me bufTetoient : je n'ay point caché ma face des villenies et crachats. »
Que Jésus Christ devoit naistre en Bethléem, le prophète Michée de longues années en avoit dit : « Et toy, Bethléem Euphrata, petite pour estre tenue d'entre les milliers de Juda, de toy me sortira celuy qui sera dominateur en Israël; et ses issues sont dés les commencemens, dés les jours éternels. » Au moyen desquelles prophéties, les Mages ou sages d'Orient, conduits et menez par une estoile, comme il estoit prédit au livre des Nombres et par David, ayans certaine asseurance que le Messias et Sauveur du monde, promis de si long temps, estoit nay en Bethléem, s'addresserent à Herodes, ce cruel tyran, luy affermans qu'ils estoient là expressément venus pour adorer ce grand Messias. Ce qu'entendant, Herodes, cuidant (comme cy devant est dit) que la surintendance de Juda luy fust ostée, comme il savoit devoir estre a l'advenement du Messias,
fit tuer les petits enfans masles de la Judée, jusques au nombre (ainsi qu'aucuns ont voulu dire, le prenans du quatorziesme chapitre de VApocalypse de S. Jean) de cent quarante et quatre mille, estimant y comprendre et enveloper la personne de Jésus Christ. Geste piteuse et cruelle histoire est, outre l'Evangile, descrite par Philon; et Macrobe, auteur paien, dit que l'empereur Auguste, entendant qu'Herodes avoit aussi fait massacrer les petits enfans, dit qu'il aimeroit mieux estre pourceau d'Herodes que son fils. Il disoit cela parce que l'usage de la chair des porcs est défendu aux Juifs. Se void donc comme, suyvant la promesse et sentence de Dieu, que les inimitiez seroient perpétuelles entre la semence de la femme , qui estoit mystiquement Jésus Christ , et le diable, les persécutions commencent incontinent après sa nativité contre lui et son Eglise, par le moyen de l'un de ses ministres et serviteurs, qui est Herode. Pour éviter h quoy il fut, suyvant le prophète Osée, porté en Egypte.
Ne se doit aussi obmettre ce que le prophète Zacharie a tant excellement, et de si longuemain, dit et seu, comme Jésus Christ devoit venir on Ilierusalem, monté sur une asnesse, disant ainsi : u Resjouis toy, fille de Sion ; fille de Hie- ,
rusalem, triomphe : voicy ton roy cjiii viendra a loy, estant juste, sauveur, et humble, estant monté sur une asnesse. » Le mesme prophète n'a oublié les trente deniers qui furent baillez à Judas pour trahir son maistre Jésus Christ. « Et leur dy : « S'il vous semble bon, apportez moy « mon salaire, sinon cessez. » Lors ils poiserent mon salaire trente pièces d'argent. Et le Seigneur me dit : « Jette les au potier : c'est le pris hono- (( rable auquel je suis taxé par eux. »
Quant à ce que Jésus Christ devoit souffrir mort pour satisfaire au payement de la condamnation où Adam nous avoit, par sa rébellion, engagez, j'ay cy dessus dit comme le diable ou serpent auroit la teste brisée. Et en ceste conséquence fut le serpent d'aerain eslevé par Moyse sur un long-boys, à ce que ceux qui estoieni mords du serpent, en le voyant seulement, fussent guéris : figure et tesmoignage tresseur pour la remission de nos péchez et payement entier contre la mort et le péché, par la passion de Jésus Christ, lequel a esté eslevé sur une croix, comme le serpent d'asrain, pour accomplir la justice de son père : mystères si hauts et obscurs que les Egyptiens mesmes, en leurs lettres hiéroglyphiques, voulans signifier l'espérance de salut qui devoit arriver, faisoient et gravoient une
croix, à laquelle nostre Seigneur, après avoir receu toutes les indignitez prophétisées , fut cruellement attaché; sa robe et vestement jouez et tirez au sort, suyvant la prédiction de David, lequel, en ses Cantiques et Psalmes^ ne chante autre chose que Jésus Christ :
Ja ma despouiUe tntr'cux ont divisée, Entr'cux dcsja ma robe déposée Ils ont au sort hazardeux exposée A qui l'aura ;
comme aussi font tous les livres de la Sainte Bible, qui ne traitent autre argument que son advenement, la mort, le monde, la grâce et remission des péchez aux croyans' et ayans ferme foy et espérance en luy. En quoy ne sera hors de propos de parler de quelques lieux et passages lirez des autheurs payens et ethniques parlans de Jésus Christ; comme les livres des sibylles, lesquels Lactance, S. Augustin et Eusebe vraysemblablementont veu : d'autant qu'ils furent bruslez par Stilcon du temps d'Honorius et Arcadius , empereurs romains, qui fut longuement après eux. Il y avoit, disent-ils, des vers sibyllins en grec parlans de Jésus Christ, de sa nativité, passion, jugement, et résurrection générale des
corps; disans outre que les lettres capitales d'iceux vers contenoient tels mots :
Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur du monde.
Quelqu'un de grande érudition a, puis peu d'années, blasmé Lactance d'avoir parlé et joint au christianisme les vers sibyllins, comme estans faux; mais il devoit auparavant lire Eusebe, le 2 3. chapitre du 18. livre de la Cité de Dieu de S. Augustin, et le docte commentaire de Vives à sur iceluy : car il n'en eust pas parlé ainsi k la volée. Le mesme Augustin, suivi des anciens Pères, escrit que Platon, traitant son Timée, a, par une sainte ignorance, parlé hautement de la Trinité sous ce mot Trois, faisant une merveilleuse exclamation de ce que Je mesme Platon a dit au quart livre de ses Loix que Dieu est la proportion et mesure de tout avec nous autres hommes. Et à plus forte et grande raison, si (comme disent les oracles) il est quelquefois homme, quelle chose, s'cscrie ce bon et savant personnage, peut estre plus chrestiennement et divinement dite? Pausanias, Philostrate et Laërtius, anciens payens et graves, ont escrit que les Athéniens, menez d'un esprit prophétie, dressèrent et bastirent un grand et somptueux autel,
au front duquel ces mots estoient gravez : Au Dieu inconnu; ausquels S. Paul (comme il est dit aux Actes des Apostres) dit, estant en leur ville : <( Le Dieu que vous appeliez inconnu, c'est moy qui le vous annonce : c'est Jésus Christ. )) Orose aussi, grand historien, escrit que, le mesme jour que Jésus Christ fut nai, l'empereur Auguste, régnant lors, fit defences générales qu'on ne l'appellast de ce mot Seigneur : comme Dieu, par les estrangers mesme, autres que de son peuple eleu, fait recognoistre sa hautesse d'une certaine promotion et advancement, cachez à nous autres pauvres hommes. Aussi Josephe, qui vivoit quarante ans après la mort et passion du Sauveur du monde, dit ce qui ensuit, au cinquiesme livre de la Guerre Judaïque : « En ce temps vivoit Jésus, homme fort sage, s'il est licite le nommer homme : parce qu'à la vérité il fit des choses merveilleuses, et fut maistre et enseigneur de ceux qui aimoient la vérité. 11 assembla et fut suivi de grandes troupes de Juifs et Gentils, et estoit le Christ. Et, combien que par après il fust accusé par les principaux de nostre foi et crucifié, si ne fut il abandonné de ceux cjui Tavoient suivi; ains, trois jours après sa mort, il s'apparut vif à eux, selon que les prophètes, inspirez de Dieu, avoient prédit et prophétisé de
liiy. » Le mesme autheur parle fort amplement du voile du temple de Hierusalem, qui se rompit lors que Jésus Christ souiïroit, démonstration certaine signifiant l'abolition de la loy cerimoniale pour entrer au règne de grâce.
Je deduiray ici par mesme moien le double de la letre que Pilate envoia à l'empereur Tybere, prise des recueils de Egesipus, comme ensuit : « Il est arrivé nagueres que les Juifs, comme je say vraiement, se sont, eux et les leurs, soubmis a une cruelle et éternelle condamnation. Car, combien qu'ils eussent apprins cela de leurs ancestres, que Dieu leur envoieroit du ciel son Sainct, lequel seroit appelé leur Roy, et qu'il devoit issir et nasquir d'une vierge, et que le Dieu des Hebrieux Teust envoie lors de mon magistrat; et outre, luy eussent iceux Juifs veu faire plusieurs miracles : enluminer les aveugles, guérir les ladres, paralytiques, chasser les diables des corps des hommes, resusciter les morts, avoir commandé aux vents, cheminé sur la mer, et faire plusieurs autres choses, toutefois les principaux d'eux, parce qu'il se disoit estre fils de Dieu, aians conceu une inimitié mortelle contre luy, l'ont prins et mis entre mes mains, et chargé de plusieurs choses fausses, entre autres qu'il estoit enchanteur et qu'il enseignoit choses contraires à
leur loy. Quant à moy, je Tay ainsi creu, et, après l'avoir fait battre de verges, je le leur ai rendu; et incontinent ils l'ont crucifié. Et puis estant au sepulchre, ils luy ont baillé de mes soldats pour le garder; et, nonobstant iceux, il a resuscité le tiers jour après : en sorte que les Juifs ont esté tellement faschez qu'ils ont donné de l'argent à iceux soldats pour dire que ses disciples, et autres qui le suivoient, avoient pris et desrobé son corps au sepulchre. Mais, après avoir receu l'argent, ils n'ont laissé à dire la vérité : car ils ont dit que Jésus avoit resuscité, et qu'ils l'avoient veu, et que les Juifs leur avoient donné de l'argent pour s'en taire. »
Or le jugement et condamnation dont parle Pilate est conforme à l'Escriture saincte, par laquelle malheur, abhomination et captivité perpétuelle est ordonnée aux Juifs : comme encore en ce jour se peut voir, estans espars, jettez çà et Ih, et traitez en toutes les misérables conditions qu'on pourroit dire; la Judée, qui fut autrefois Tun des meilleurs pais du monde, valant de revenu annuel aux Romains cinq cens quarante mil escus couronne, estant aujourd'huy stérile, infructueuse et de nulle ou petite valeur. Aussi on Eutrope, bon et ancien autheur, se lit une cpistre
de Lentulus à l'empereur Tyberc, sous l'empire 1 1 33
?.5o EPISTRE DE POLYGAME
duquel le Sauveur du monde fut crucifié, où il luy fait entendre plusieurs choses magnifiques ei esmerveillables de luy : entre autres, que le peuple l'appelloit prophète, et ses disciples le fils de Dieu; au demeurant, qu'on ne l'avoit jamais veu rire ny plorer, et que sa contenance estoit joieuse-grave.
J'ai semblablement pensé estre de mon devoir vous parler d'une histoire grande et illustre que Plutarque raconte au livre de la Cessation des oracles, laquelle, au jugement d'Eusebe, Pierre le Chevelu, Italien, et Pierre Messie, Espagnol, se raporte et approprie à nostre propos. Il dit qu'un appelle Epithersez navigeoit de Grèce en Italie, passant joignant les isles Eschinades, entre lesquelles et celle de Paxes le vent luy deffaillit; pendant quoy ceux qui estoient dans le navire ouirent d'icelle isle de Paxes une grosse et forte vois qui appelloit Thamons : duquel cri tous furent espouvantez. Cestuy Thamons estoit pilote du navire, natif d'Egypte, lequel ne vouloit respondre; toutefois, importuné de la tierce fois, demanda qu'on luy vouloit. Lors ceste voy, plus hautement que auparavant, luy dit : « Quand tu seras prés Pallodes, dy leur que le grand Pan est mort. « A ces mots, tous furent effraiez, et, après avoir délibéré comme ils se dévoient gouverner
A UN GENTIL-HOMME. 25l
en cela, fut résolu par Thamons que, le vent estant bon, il passeroit outre, sans rien dire; si, au contraire, il se trouvoit la mer estre bonne, il feroit sa charge. Estans vis à vis des Pallodes, la mer demeura en un instant calme et sans vent; au moyen dequoy Thamons cria sur le rivage que le grand Pan estoitmort. Apres quoy furent ouis une infinité de vois et pleurs lamentables, et n'eut Thamons si tost prins terre que l'empereur Tybere, sous le règne duquel fut crucifié Jésus Christ, ja prévenu de ladicte nouvelle, ne Tenvoiast quérir pour luy en dire plus amplement.
Par ce mot Pan les anciens entendirent non seulement le Dieu des pasteurs, mais aussi celuy de toutes choses : duquel tiltre de Pasteur nostre Seigneur a usé en plusieurs endroits, nommément en Saint Jean, chapitre dixiesme, où il se dit vrai pasteur, qu'il cognoist ses brebis, et qu'en fin n'y aura qu'une bergerie et un seul pasteur. Sainct Paul aussi souhaite que le Dieu de paix, qui a ramené des morts le grand pasteur des brebis, qui est Jésus Christ, par le sang du testament éternel, conferme en toute bonne euvre les He- Krieux, ausquels il escrit. Et entant que touche le iremblement de terre lors de sa mort, semblablenient de l'eclipse du soleil et le jour converti n la nuit, tous les astrologues, mesmes les
ethniques et paiens, ont déclaré tels accidens avoir esté irreguliers et hors le cours et mouvement de la commune nature. Phlegon, comme disent Eusebe et Origene, a escrit que la plus grande et terrible éclipse de soleil qui ait jamais esté, ni qui pourroit estre veue au monde, survint l'an quatriesme de la deux cens deuxiesme olympiade. A laquelle supputation et calcul d'années revient droitement le temps de la mort du Rédempteur du monde; en laquelle mesme saison tombèrent en Asie treize grandes et puissantes villes, comme dit le mesme Eusebe. Pline parle bien de la ruine d'icelles, ensemble un terremot ou esbranlement de terre, le plus violent dequoy on ait jamais oui parler.
Suidas, auteur grec, et de grande réputation, dit une chose de Jésus Christ, nostre sauveur digne estre leùe plusieurs fois, pour la juger el joindre tant qu'on pourra à la vérité et histoire de l'Evangile. Voici donc ses propres mots :
« Du temps (dit-il) du bon empereur Justinien, y avoit entre les Juifs un grand seigneur appelle Theodose, connu et de l'empereur et de plusieurs autres chrestiens. Au mesme temps vivoit un banquier chrestien, nommé Philippus, grand ami et familier d'iceluy Theodose. Au moien de laquelle amitié il exhortoit un jour
iceluy Juif à se faire chrestien et baptiser, disant ainsi : « Pour quoy est-ce que toy, qui es homme docte et qui sais les prophéties qui ont esté dites de Jésus Christ, ne crois en luy et ne te fais chrestien? Car je suis asseuré que tu n'es point ignorant de ce qui a esté dit de luy aux saintes Escritures et de son advenement. Haste toy donc de garder ton ame, et croi en nostre Seigneur Jésus Christ et Sauveur, à ce que, persévérant en ton incrédulité, tu ne sois damné par le jugement éternel de Dieu. » Le Juif, aiant entendu cela, loua Philippus et luy en seut bon gré, disant : « Je te remercie de l'amitié que tu me portes, et d'estre ainsi soigneux du salut de mon ame; et pour ceste raison je te diray devant Dieu, qui sait les secrets des cœurs et des pensées, ce que j'en pense. Car, à la vérité, je cognois que Jésus Christ est celuy qui avoit esté prédit par la Loy et les prophètes, et le confesse ainsi devant toy, mon loial et parfait amy; mais qui m'empesche d'estre chrestien est une fausse et humaine cogitation, qui m'a vaincu. Car moy, estant prince et grand seigneur entre les Juifs, je suis en grand honneur, et ai abondamment ce qu'il faut pour ceste vie présente; de sorte que, si j'estois chrestien et de vostre Eglise, et qu'il me fallust changer d'estat et condition, je ne serois tant honore
comme je suis : qui est la raison, combien qu'elle ne vaille rien, que, mesprisant la vie future et éternelle, je m'arreste par trop à ceste cy, qui est temporelle et de peu de durée. Si est ce pourtant que je te veux déclarer un secret, qui est entre nous autres Hebrieux, par lequel nous sommes acertenez que le Christ que vous adorez est vraiement icelui Messias qui estoit prédit par la Loy et les prophètes. »
Donc, au temps passé, lors qu'on bastissoit le temple de Hierusalem, la coustume estoit entre les Juifs instituer et establir autant de prestres que nous avons de lettres, qui sont vingt et deux ; et y avoit un livre, audit temple, qui contenoit le nom d'iceux prestres, ensemble et de leur père et de leur mère. Et lors que l'un d'iceux estoit mort, les autres prestres s'assembloient en iceluy temple, et en choisissoient un, afin de remplir tousjours le nombre. Et estoit escrit en iceluy livre à quel jour le prestre estoit mort, le nom de ses père et mère, et celuy de son successeur et qui estoit mis en sa place. Ceste façon de faire estante entre les Juifs, et peu auparavant que Jésus se monstrast et enseignast le peuple afin de croire en luy, l'un d'iceux prestres mourut, et les autres s'assemblèrent pour en eslire un autre. Les uns tenoient que cestui-cy n'avoit pas les
vertus et parties requises à un bon prestre; les autres en blasmoient quelques uns, tous estans bien empeschez et travaillans en ceste élection. Occasion que l'un d'eux, se levant, leur dit : « Messieurs, sur ce que vous en avez nommé plusieurs, vous n'en avez pas trouvé un qui fust à vostre gré. A ceste cause, je vous prie me donner congé vous en nommer un, lequel, à mon advis, vous sera bon : c'est Jésus, le fils de Joseph, charpentier; lequel, encor qu'il soit fort jeune, il a de merveilleuses et bonnes mœurs, avec une vie tressainte. Et suis d'opinion qu'onc homme ne fut pareil à luy, soit de parole ou d'effet. Toute Hierusalem le sait, et n'y a personne qui en doute. » A ceste parole, les autres prestres approuvèrent telle opinion, et arresterent que Jésus seroit préféré à tous autres pour estre l'un d'iceux prestres. Toutesfois il s'en trouva disans Jésus n'estre, comme il estoit requis, de la race de Levi, mais de celle de Juda : mesme ([u'il estoit fils de Joseph, qui estoit de la famille et race de Juda; concluans qu'il ne pouvoit estre esleu prestre, n'estant de la tribu et extrait do Levi. Mais celuy des prestres qui avoit esté occasion de choisir Jésus respondit (ju'il ne falloit regarder à telle différence, qu'il y avoit long temps que Icsditcs deux races cstoient confondues et
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entées Tune dedans l'autre; et à ce moien, d'un commun consentement, Jésus fut esleu. Mais, pource que la coustume estoit que non seulement le nom du prestre choisi, mais aussi de ses père et mère, fust escrit audit livre, aucuns d'eux furent d'advis qu'il falloit appeller les père et mère de Jésus pour savoir leurs noms, avoir leur consentement, et si véritablement il estoit leur fils : ce qui pleut à toute la compagnie.
Mais le prestre autheur de l'élection de Jésus dit que Joseph son père estoit mort, et qu'il n'avoit plus que sa mère vivante : qui fut cause qu'elle fut appellée en leur consistoire, où ils luy dirent ainsi : « D'autant que tel prestre est mort, fils d'un tel et d'une telle, et que nous avons résolu mettre en son lieu vostre fils Jésus et faire escrire en nos registres le nom de ses père et mère, dites nous, Jésus est il vostre fils? L'avez vous enirendré? » Lors Marie leur dit : « Je confesse que Jésus est mon fils et que je l'ay enfanté, dequoy me sont tesmoins plusieurs hommes et femmes, encores vivans, qui ont esté presens à l'enfantement; mais, pour le regard du père, je ne pense point qu'il en ait eu en terre, comme vous orrez. Car, estant vierge, et demeurante en Galilée, l'Ange de Dieu me vint dire, estante seule en ma chambre et esveillce, qu'il m'appor-
toit une bonne nouvelle : c'est que je serois enceinte du Sainct Esprit, et que j'enfanterois un fils, lequel il me commanda appeler Jésus. Et à la vérité, estant vierge, je conceu et engendray Jésus, et après l'enfantement je suis demeurée vierge. » Alors les prestres envoyèrent chercher les sages-femmes, leur commandans qu'elles eussent à diligemment regarder si elle estoit vierge. Rapportèrent que oui. Les prestres lors luy dirent qu'elle leur dist hardiment le nom du père de Jésus, afin de Pescrire en leur papier, suivant la coustume. Laquelle leur respondit que son père n'estoit de ce monde, et que l'Ange luy avoit dit que Jésus estoit fils de Dieu. Quoy voyans, lesdits prestres firent escrire ces mots en leur livre et papier : Ce jour un tel prestre est mort,
FILS d'un tel et d'une TELLE; ET EN SON LIEU, DU CONSENTEMENT DE TOUS, A ESTÉ MIS ET SU- BROGÉ LE PRESTRE JeSUS, FILS DU DiEU VIVANT ET
DE Marie la vierge.
Ce livre fut, par le commandement des grands de Hierusalem, transporté en la ville de Tiberiade lors que ladite Hierusalem fut ruinée; et estre ce secret connu h. bien peu de Juifs. Et quant à moy, je le sai pour estre un des principaux docteurs entre nous autres Juifs. Et non seulement nous le savons par les prophètes, que
c'est le Christ, que vous autres adorez, et fils du Dieu vivant, venu en ce monde pour le salut d'iceluy, mais aussi par iceluy livre, lequel est encore aujourd'hui en la ville de Tiberiade. » Alors Philippus, poussé et saisi d'une certaine joie, dit qu'il advertiroit l'empereur de tout cela, afin qu'il envoiast quérir iceluy livre en Tiberiade, pour vaincre l'incrédulité d'iceux Juifs; mais Theodose respondit qu'il n'estoit besoin en advertir le prince, et qu'aussi bien il ne s'en feroit rien, et n'en pouvoit arriver que une guerre : car les Juifs, se sentant prés de leur ruine et battus, brusleroient plustost le lieu où estoit caché iceluy livre, afin qu'il ne fust trouvé ny veu. « Et t'ay dit tout cecy, mon bon amy, afin que tu saches que ce n'est ignorance qui m'empesche estre chrestien, ains l'ambition et grandeur qui me retiennent. » Cela fait, Philippus n'en dit rien à l'empereur, pour n'esmouvoir une guerre qui eust telle issue comme luy avoit dit le Juif. Si est-ce qu'il raconta tout ce que dessus à plusieurs, et entre autres à moy (Suidas).
Et de fait, pour cognoistresi ce que Theodose avoit dit estoit véritable, j'ay leu Josephe, qui a descrit la destruction et ruine de Hierusalem, et duquel Eusebe fait souventefois mention en l'histoire ecclésiastique : auquel nous avons aperte-
ment veu que Jésus Christ sacrifîoit avec les prestres au temple de Hierusalem. Et, voiant que Josephe, qui estoit du temps des Apostres, en avoit parlé si avant, j'ay aussi voulu voir aux saintes Escritures s'il y en avoit rien escrit. Et de fait, j'ay trouvé en l'Evangile Saint Luc que Jésus entra en la synagogue des Juifs; et, luy aiant esté baillé un livre, il leut une prophétie, disant : L'esprit du Seigneur est sur moy, pour laquelle chose il m'a oint et envoie pour evangeliser aux pauvres^ pour guérir les contrits de cueur. Qui me fait dire que, si Jésus Christ n'eust eu quelque charge de prestre entre les Juifs, on ne luy eust pas baillé le livre, ne souffert prescher ny exhorter le peuple. Et mesme, entre nous autres chrestiens, n'est permis lire les livres au peuple, fors à ceux qui en ont la charge. Qui me fait dire, tant par le tesmoignage de Josephe que de l'Evangile Saint Luc, que le Juif Theodose dit la vérité à Philippus le banquier, comme à son bon et fidèle amy, luy déclarant ce que les Juifs tenoient plus secret entr'eux. »
Sont les propres mots de Suidas, auquel je ne veux ni dois adjoindre ce que Cornélius Agrippa recite de la puissance du mot Jésus Christ, prononcé, ainsi qu'il dit, mystérieusement et par foy, selon les registres et livres des cabnlistcs : d'au-
tant qu'il m'a tousjoiirs semblé telles sciences curieuses tenir de l'impiété, encore que nous aions plusieurs exemples familiers et domestiques (comme disent Fernel, Cardan, Uvierus, et dernièrement ce savant Bodin, grands et insignes philosophes de ce temps) que les esprits malins et diables, vaincus et adjurez par la parole de l'Evangile, ont dit, par l'organe et bouche des hommes et femmes qu'ils possedoient, choses estranges et hors la capacité de l'entendement humain : comme par divers moiens nous sommes appelez à la cognoissance de la pureté de l'Evangile, et qu'à ce mot de Jésus Christ les diables restent et demeurent atterrez, sans aucune puissance.
Au demeurant, qui considérera avec jugement de quels hommes Jésus Christ s'est voulu aider et accointer, lors qu'il s'est exhibé et communiqué aux hommes, trouvera que c'estoient pauvres et simples personnes, tenans les dernières vocations et mestiers entre le peuple, ignorans et ne sachans aucune chose qui puisse rendre les hommes admirables et signalez. Toutefois, après avoir receu la faveur du Sainct Esprit, ont esté les plus grands clercs du monde, renversé les philosophies et sagesses communes, confondu ceux qui en tenoient escholes; estonné les princes, potentats,
et leurs conseils; abattu et mis par terre les ouvrages et entreprises de Sathan, le prince de ce monde, et, contre ses forces et ruses, confirmé et establi en peu de jours l'Eglise et assemblée des croians en Jésus Christ par tout le monde universellement : où les pauvres philosophes, aveques leurs prudences et sagesses humaines, n'ont sceu, en tant d'années, jetter et espandre hors la Grèce, qui est une simple province, leur belle philosophie et doctrine, encore divisée, comme dit Themiste, en plus de cinq cens opinions diverses et contraires. Car, pour le regard de la religion de Mahumet, qu'il a prise (ou le moine Sergius, apostat et révolté, pour luy) tant du vieil que du nouveau Testament, n'est grand besoin d'en parler, se perdant, ruinant et confutant d'elle mesme, comme sotte et ridicule qu'elle est, par la seule lecture de son livre ou Alcoran, qui a neantmoins gasté beaucoup de peuples, pour la permission qui y est contenue de paillarder, et autres ordures et voluptez. Si est ce que, pour donner couleur h sa force, il advoue et recognoist Jcsus Christ pour le grand prophète, et en l'honneur duquel il porte une singulière révérence au jour du vendredi.
A ce moien, et pour clorre ma lettre, je vous prie icelle communiquer à ceux qui se sont de
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tant oubliez vous tenir tels propos, pleins de blasphèmes, condamnation perpétuelle et privation de ces hauts biens et félicitez célestes qui sont promises aux croians et bien-faisans; ressentans leurs maudites persuasions de la boutique et doctrine de Diagoras ou Lucien, surnommez Sans- Dieu, desquels cestui-cy fut mangé des chiens, et l'autre banni d'Athènes, et ses livres bruslez; ou d'un Julien empereur apostat, lequel, estant frapé d'une flèche ou perche, ne sachant dont venoit le coup, et aiant auparavant persécuté l'Evangile, dit en mourant : « O Galileen (parlant de Jésus Christ), en fin tu m'as vaincu. » Donc que vos gens retournent h Dieu, par l'intercession de son fils bien-aimé Jésus Christ, seul moienneur entre luy et les hommes, hors lequel et sans lequel nous sommes faits esclaves et enfans du diable. Qu'ils appréhendent vivement et par foy sa bonté, grandeur et miséricorde. Qu'ils se rangent à son Eglise, craignans et redoutans les horribles punitions que tost ou tard il nous envoie pour les fautes que nous commettons contre ses saints et divins commandemens. Qu'ils considèrent la fin de ce monde aprocher, par les signes qu'il nous en donne, notamment par les guerres des princes chrestiens et querelles des particuliers, de l'envahissement gênerai que ce monstre Turc et Ante-
Christ Mahumetan bastist contre nous, et par nos propres ruines. Qii'ils songent aux douleurs et assauts de la mort, qui n'offencent et ne troublent en rien les consciences deschargées du bien et offenses d'autruy, et qui ont ferme foy et asseurance aux promesses qu'il a faites aux siens. Finablement, qu'ils changent leur vie toute pleine de dissimulations et figures; que leur ambition, avarice, paillardises, séditions et tumultes, soient converties en simplicité, aumônes, chasteté, paix et charité les uns avec les autres; et facent, comme dit Saint Paul, que ceux qui estoient vilains et salles soient nettoiez et purgez de tous vices, se souvenans et aians en la bouche ordinairement les vers qui ensuivent, prins du second Psalme de David, parlant de Jésus Christ :
Faites hommage au fils qu'il vous envoie. Que courroucé ne soit amèrement.
Afin aussi que de vie et de voie Ne périssiez trop malheureusement :
Car tout à coup son courroux rigoureux S'embrasera, qu'on ne s'en donra garde.
O combien lors ceux là seront heureux Qui se seront mis en sa sauvegarde !
•d la charge, s'ils refusent vos exhortations et remonstrances, de les laisser, comme semence de Sathan, forclos et excommuniez de toutes com-
pagnies chrestiennes, et du tout vouez et consacrez au feu éternel, lequel, comme incorrigibles et impenitens, leur est préparé avant la constitution du monde. Car il est escrit qu'il n'y a communication ny amitié en rien de justice avec l'iniquité, de la lumière aux ténèbres, du bon au meschant, de Christ avec le diable, ne de celuy qui croid avec celuy qui ne croid point.
La Retraite d'Eutrapel.
UTRÀPEL, comme tout pensif et fasché, dit à Polygame qu'il se vouloit retirer et le laisser avec ses plusieurs femmes, u Je pren congé de vous, dit-il, me laissant aller et entrer au point où mon humeur et naturel me conduisent, et où je me sens, à mesure que mes ans peu à peu s'en vont et se desrobent, couler. C'est a ma maison aux champs, que j'ay accommodée par ces années et rendue au terme d'une vraie habitation philosophale et de repos; à l'entrée et au front de laquelle Janvier, ce gentil maçon de Saint Erblon, a gravé ces mots :
Inveni portum : Spes et Fortuna, valeti. Adieu le monde et l'espoir : je suis bien.
Je l'ay bastie d'une moienne force, pour faire teste aux voleurs, coureurs, et à rcnncmi, si Dieu me
266 LA RETRAITE d'eUTRAPEL.
vouloit chastier en ceste partie; sous le crédit de quelques petites eaux qui l'enviroonent, aveques les pourpris, bois, jardin et verger. Aux vergers me trouverez travaillant de mes serpes et faucilles, rebrassé jusques au coulde, couppant, tranchant et essargotant mes jeunes arbrisseaux, selon que la lune, qui besongne plus ou moins en ces bas et inférieurs corps, le commande; aux jardins, y dressant Tordre de mon plant, reiglant le quarré des allées, tirant ou faisant découler et venir les eaus; accommodant mes mouches à miel; distillant les herbes, fleurs ou racines, ou, qui mieux vaut, en faisant des extractions d'icelles, et les rendant en liqueur espoisse; et me courrouçant, d'un pied suspendu en l'air, et attentif, contre la taupe et mulots, qui me font tant de mal; semant diverses et estranges graines; mariant et joignant le chaud au froid, attrampant le sec de la terre, advançant les derniers fruits, et contrerollant par doctes artifices les effects et ornemens de nature, que le vulgaire ignore; aux bois, faisant rehausser mes fossez, mettre à la ligne mes pourmenoirs; et cependant, outre cent musiques d'oiseaux, une batelée de contes rustiques par mes ouvriers : desquels, sans faire semblant de rien, j'ay autrefois extrait et recueilli en mes tablettes le subjet et grâce, et communiqué leurs propos
LA RETRAITE d'eUTRAPEL. 267
et mes balivernes au peuple, prenant Timprimeur et renversant mon nom de Léon Ladulfî; aux rivières, amusé et solitaire sur le bord d'icelles, peschant à la ligne, alongeant souvent le brads pour cognoistre au mouvement de la ligne quelle espèce de poisson vient escarmoucher Tappast-, ou bien tendre rets ou filets aux lieux et endroits où le cours de l'eau a vraysemblablement fait plus belle passe.
« Quelquefois aussi, avec deux lévriers et huit chiens courans, me trouverai" à la chasse du renard, chevreau ou lièvre, sans rompre ou offencer les bleds du laboureur, comme font plusieurs, contrevenans aux ordonnances et à la justice commune : « Ne faites à autruy ce que vous ne vou- « driez vous estre fait » ; Tautrefois, avec Tautour, oyseau bon ménager, quatre braques et le barbet, aveques l'harquebuze, deux bons chevaux de service, et un pour les affaires de l'hostel : vous disant qu'après telles distributions et departemens des heures, ayant premièrement fait les prières li ce haut Dieu que la journée se puisse passer sans rofTencer ny le prochain, et employé quelque heure à la lecture des livres, il ne me faudra au souper, qui doit estre plus copieux et abondant que le disner, les sauces athiacques, ne le breuvage d'i£schylus pour dormir.