DEUXIÈME AVENTURE
Arrivée au Bal de la Barrière de Sève.
Dans une des belles réjouissances qui se trouva daus la rue de Sève, nous allâmes, comme de raison, pour en avoir notre part; ma tante Guichard était avec nous; M. Bertrand, le Clincailler, qui fait le coin, lui donnait la main; la cousine Perrotin était menée parle jeune Grand-Jean, et cadet Paulmé me donnait Je bras. Assurément l'on peut dire que nous étions la plus belle compagnie du bal, et que nous aurions été remarqués, quand bien même il y aurait eu d'autre monde qu'il n'y avait pas. Après avoir dansé la Vigoureuse ' avec un Sultan qui avait un
1. On n'a jamais pu retrouver cette danse : apparemment qu\ ancienne, ou que c'est une faute d'impression.
masque de papier, il me proposa d'aller me rafraîchir ; j'y consentis; et nous attrapâmes une bonne bouteille de vin, que notre ami du pied de biche ne nous aurait pas donnée pour quinze. Nous eûmes encore un plût à Dieu et une moitié de poularde fine, dont il me donna fort honnêtement une aile et le fondement; ensuite il tira de sa poche une tasse d'argent; il l'essuya avec son mouchoir, me servit à boire, de façon que nous primes du rafraîchissement fort à notre aise. Nous étions placés, comme je vous l'ai dit, s'il m'en souvient, auprès de la buvette; et le Sultan, qui ne perdait pas un coup de dent, eut encore le bonheur d'attraper un grand et beau gigot de mouton froid; ensuite il me proposa de faire avec moi le tour du bal. J'y consentis, sans penser à ce qu'il avait fait du gigot; car pour moi, j'en avais ma suffisance; je croyais peut-être qu'il en avait fait un présent à quelque Demoiselle qu'il avait trouvée, de sa connaissance. Nous marchions dans la foule: mais je voyais que tout le monde riait en nous voyant passer, et que l'on se poussait pour nous regarder : quoiqu'assurément, dans un bal, tout soit de carêmeprenant, il y a de certaines risées qu'une bonne le tille n'aime pas à être l'occasion; mais, après avoir
vu longtemps que je ne voyais rien, je m'aperçus que le Sultan ne marchait pas comme il avait dansé, et qu'il tortillait du cul, un tant soit peu bien fort. Je le lui témoignai en me retournant vis-à-vis; mais comme le manche fait ordinairement reconnaître le gigot, je vis qu'il l'avait placé entre ses jambes, et que le manche sortait. Il faut convenir qu'il y a des gens qui savent bien peu leur monde, et soutenir leur déguisement; car je ne crois pas que ce soient là des manières de Sultan.