TROISIÈME AVENTURE
Arrivée au Bal du Carrousel.
\|Othe bon ami M. Jean Pain-Mollet, qui a pris le * ^ nom de sa rue, comme on voit M. Champagne porter celui de sa ville, avait toujours comme ça de drôles d'imaginations. On dirait qu'il jette l'argent par les fenêtres; et l'on se trompe bien lourdement, comme dit cet autre; car tous nos bons garçons de la Grange-Batelière furent bien confondus l'année dernière quand ils lui virent acheter deux sols et demi ou six blancs, à la foire Saint-Clair, un masque de paiu d'épice, au lieu de prendre, comme eux* quelque sifllet ou trompette, qui est un meuble d'amusement, coin m me on peut voir quelquefois,
tous les ans, à la foire Saint-Ovide; mais Jean Pain- Mollet, qui voyait plus loin que son nez, avait dessein de plaire, avec ce masque-là, à mademoiselle Jacqueline d'Osier, dont il avait pressentiment qu'il pouvait faire son chemin, à un bal qu'elle avait dit qu'on lui donnait le jour de sainte Pétronille, sa fête; car elle avait pris ce nom-là aussi, comme on voit quelquefois d'aucunes personnes qui prennent des noms de baptême, quand ils ont fait fortune; ce qui est une grande marque de bonté et d'attention de leur part. On me demandera, à ce que je m'attends de la part de quelque critique, quel chemin M. Jean Pain-Mollet comptait faire auprès de Jacqueline d'Osier; je pourrais répondre fort naturellement à ça qu'il prétendait faire la route de coutume: mais ça n'apprendrait pas au public une aventure croustilleuse qu'il est à propos qu'il apprenne, à condition qu'il n'en dira rien : c'est que mademoiselle d'Osier avait de sa nature le teint de la peau un peu beaucoup couleur de pain d'épice; et comme notre ami Jean Pain-Mollet avait entendu dire dans le monde, en courant les rues, que le sexe se trouve toujours content de son visage, il avait eu dans l'imagination de son esprit, qu'en mettant sur Je sien un masque de
môme uniforme qu'était mademoiselle Jacqueline, ça faisait une galanterie qui devait naturellement lui faire du plaisir à elle. Ça fit qu'il l'aborda dans un des bals avec son déguisement, et lui parla de cette manière : Mademoiselle, comme vous avez l'esprit bien chargé, vous avez vu sans doute dans vos lectures d'histoires, car vous ne lisez pas de livres de romans, qu'autrefois MM. les chevaliers portaient, comme qui dirait, des livrées de leurs maîtresses : or, comme vous n'avez jamais eu de laquais ou, pour mieux dire, de garçons, et que vous n'avez point encore eu assez de confidence en ma discrétion pour me communiquer quelle couleur était le plus à votre goût, je me suis douté, à part moi, que c'était celle de votre agréable visage, et tout d'abord j'ai voulu porter la livrée du vôtre, en me présentant à vos regards avec ce masque de pain d'épice. Mademoiselle Jacqueline d'Osier démontra à ce coup qu'elle avait bien de la modestie; car, au lieu d'être bien enflée de cette louange-là, pour punir M. son amoureux d'avoir osé publier son éloge, elle lui donna un bon soufflet, qui aurait sûrement mis le masque en compote, s'il avait été aussi bien de croquet comme il était de pain d'épice. Naturellement, Jean Pain-
Mollet, qui avait appris la latinité, parce qu'il avait été deux ans répondeur de messes aux Quinze-Vingts, plaça ce passage d'une ode d'Horace, comme s'il avait été de l'Académie : Et turpiter atrum desimtin •jpiscem mulier formosa superne. — Gageons, dit mademoiselle Jacqueline en riant, que ce sont là des sottises. — Mademoiselle, répondit M. Jean Pain- Mollet, il y a sottises et sottises; celles-là disent qu'une femme qui est belle par le nez, révérence parler, n'est pas de même si agréable par tous les bouts. Et là-dessus il s'en alla, après avoir donné ainsi son paquet à mademoiselle d'Osier, qui n'en fut pas moins pour sa couleur de pain d'épice. Je m'attends bien que mon lecteur est inquiet de ce que deviendra le masque ; car, puisqu'il n'a pas été cassé par le soufflet, il faut qu'il soit en son entier; et, s'il est entier, il faut savoir quelle ebarge il va avoir auprès de M. Jean Pain-Mollet. Il va rester dans le tiroir de sa salle, parce que M. Jean Pain-Mollet, qui savait, par lecbeber d'un pot-de-ebambre de ses amis, qu'on devait marier madame la Daupbine, un an après, avec le fils du Roi, se douta bien qu'il y aurait bien une petite fête à cette occasion, qui pourrait bien en être une de faire reparaître le masque de pain d'épice. 11 ne se trompa pas,
"vJn»versitàT
car il s'en couvrit le visage au bal de bois du Carrousel ; mais il arriva que mademoiselle d'Osier, qui avait fait un enfant à quatorze ans, pour s'accoutumer au mariage, dit à son fils, qui en avait déjà douze, de venir avec elle au bal du Carrousel, et de prier une pension du fauxbourg Saint-Antoine de venir avec elle. Ne velà-t-il pas qu'elle reconnut le visage de M. Jean Pain-Mollet, en apercevant son masque, et qu'elle lâche après ses trousses toute la pension, en disant : Ce monsieur-là a un visage sucré. Aussitôt dit, aussitôt fait; on sauta après le nez de M. Jean Pain Mollet, qu'on trouva être un bon manger, et les yeux de même, et les joues encore mieux, parce qu'elles étaient plus charnues; et quaud le masque fut mangé, et que la pension vit un autre visage dessous, elle crut qu'il était encore sucré, et le mordit; ce qui fut cause que M. Jean Pain-Mollet se sauva, après avoir perdu queuque morceau d'oreilles et autres lieux: ce qui fait bien voir que c'est un grand malheur, quand on ne sait pas faire les plaisanteries qui conviennent aux personnes.